[ GCL ] Expédition #1 Goussainville. 19 juillet 2014.

Compte-rendu d’expédition à Goussainville menée dans le cadre des travaux du GhostCityLab, laboratoire dédié à l’étude de l’obsolescence des territoires, le 19 juillet 2014. Participants : Adrien Malguy (GhostCityLab), Hakim Benchekroun (GhostCityLab), Sylvia Fredriksson (GhostCityLab), Nicolas Loubet (Knowtex), Ulrich Fischer (Memoways), Aurélien Daily (We Demain), Quitterie Largeteau (La Paillasse), Clément Épié (StemCells), Alma Saladin.

Goussainville
Ancien château de Goussainville. Crédit photo : CC BY-SA Sylvia Fredriksson
 

Contexte de l’expédition

Structuré en association depuis juillet 2014, le GhostCityLab est un think-tank et do-tank incubé à La Paillasse et dédié à l’étude des territoires obsolescents. Envisageant les territoires en crise en tant que laboratoire, le groupe de recherche conçoit et produit des outils d’analyse et d’interprétation de ces sites.
L’enjeu est en premier lieu de révéler et de donner une existence à ces sites obsolescents, en contribuant à la compréhension de ces situations de crise à l’échelle globale. Cette démarche a pour but d’informer et de mettre en réseau un écosystème d’acteurs en vue d’accompagner les initiatives locales qui participent à la transformation de ces territoires et à contribuent à faire émerger des propositions pragmatiques à caractère sociales et innovantes.
Goussainville constitue l’un des site de recherche du laboratoire, qui y a mené sa première expédition le 19 juillet 2014.

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Vieux-Village de Goussainville. Crédit photo : CC BY-SA Sylvia Fredriksson
 

Histoire du site

Goussainville, commune du Val d’Oise, a la particularité d’avoir déplacé son centre de quelques kilomètres suite à l’implantation de l’aéroport Roissy-Charles-de-Gaulle en 1974. La ville se trouve ainsi fragmentée en deux zones : le nouveau centre, desservi par le RER D (gare de Goussainville et halte des Noues) et le Vieux-Pays.

Situé dans l’axe de l’une des pistes de l’aéroport, le Vieux-Pays a été partiellement classé, en 1974, zone de bruit intense, provoquant le départ d’une partie de sa population. La plupart des maisons, d’abord rachetées aux habitants qui le souhaitaient par Aéroports de Paris, ont été murées à défaut d’être détruites car la zone est classée au Patrimoine. Celles-ci ont été, par la suite, rétrocédées à la Ville par ADP en 2009 pour un euro symbolique.
Aujourd’hui, le Vieux-Pays compte environ 200 habitants au sein d’un quartier hybride, où se côtoient habitations résidentielles, patrimoine à l’abandon, squats, quelques très rares commerces et structures collectives. Il est devenu objet de curiosité des adeptes d’urbex comme en témoignent des nombreux articles décrivant le village fantôme.

Goussainville
Trafic aérien survolant le Vieux-Village de Goussainville. Crédit photo : CC BY-SA Sylvia Fredriksson
 

Acteurs locaux

Dialogue avec Nicolas Mahieu, libraire à Goussainville

Nous avons rencontré Nicolas Mahieu, libraire à Goussainlivres, un des seul commerce du Vieux-Pays à ce jour. Située dans la zone classée à haute nuisance sonore, la librairie a bénéficié depuis 1997 d’un bail négocié avec les Aéroports de Paris.
Le devenir de la librairie, à l’image de celui du Vieux-Pays tout entier, est aujourd’hui entre les mains de la Mairie et des Goussainvillois.

Entretien avec Nicolas Mahieu enregistré le 19 juillet 2014 à Goussainville par Hakim Benchekroun et Sylvia Fredriksson dans le cadre des travaux du GhostCityLab.

Nicolas Mahieu
Nicolas Mahieu dans la librairie Goussainlivres. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.

Nicolas Mahieu : Je me présente, Nicolas Mahieu, bouquiniste au vieux village à Goussainville, à la librairie Goussainlivres.

Hakim Benchekroun : Ou habites-tu ?

Nicolas Mahieu : J’habite à La Frette-sur-Seine, de l’autre côté du Val d’Oise.

Hakim Benchekroun : Es-tu originaire de la région ?

Nicolas Mahieu : Moi, je suis Val d’Oisien. D’Argenteuil, précisément. Ce n’est pas très loin de Goussainville mais c’est une région complètement différente. À Argenteuil, on est au bord de la Seine. Ici, c’est le début ou la fin de la campagne, de la Picardie. Ce n’est pas pareil. Ici c’est vraiment une des dernière grande ville ou zone urbaine avant la campagne. Après il n’y a plus rien, que des champs et de petits centres quasi-ruraux.

Hakim Benchekroun : Peux-tu nous décrire ton parcours ?

Nicolas Mahieu : Mon parcours, je dirais plutôt mon erreur de parcours.
J’ai toujours lu. J’ai fait une maîtrise sur Philippe Soupault.
Un jour le père d’un copain, qui vendait des livres dans le quartier Georges Brassens à Paris, m’a proposé de lui filer un coup de main. L’histoire a commencé comme cela.

C’était le début de ma collaboration avec Philippe Ferry. Il m’a employé pour tenir une librairie au musée Zola, à Paris. L’affaire a tenu deux ans. Ensuite, Philippe Ferry s’est orienté vers des projets de librairies de maisons d’écrivain. C’était assez marrant. Nous avions notamment l’intention de nous installer sur la colline du Port-Marly où se trouve la demeure d’Alexandre Dumas, mais cela ne s’est pas fait. Puis en se baladant dans la région,  il a découvert le Vieux Pays de Goussainville. Il a eu un flash en se disant que c’était ici qu’il fallait faire un village du livre en région parisienne. En 1997, il a négocié un contrat avec les aéroports de Paris. Le 1er mars 1997, il m’a embauché pour tenir le librairie de Goussainville.

La vision de Ferry en 1996 : un village du livre à Goussainville

Sylvia Fredriksson : Qu’est-ce qui a attiré Philippe Ferry à Goussainville ?

Nicolas Mahieu :  Le fait qu’il y ait des maisons vides.
Philippe Ferry, qui est maintenant décédé, était journaliste à Bayard Presse. Il a beaucoup voyagé. Il a eu notamment connaissance de Hay-on-Wye, un village du livre au Pays de Galles. C’est même une République, il y a un passeport citoyen du Livre.
Philippe Ferry s’est dit, à l’époque, qu’on pouvait répliquer l’expérience à Goussainville, les maisons étant vides, murées et inoccupées. On pouvait installer une centaine de libraires.
Alors, on lui a dit – rires – « prend cette maison là, et calme toi ».  Il a donc quand même réussi à faire ouvrir une maison et la transformer en librairie. Il était très gentil mais au niveau politique et financier, derrière, cela n’a pas suivi. Cela ne les intéressait pas du tout à l’époque, et encore maintenant je pense, de créer cela. C’est un gros projet qui implique la réhabilitation des maisons, de donner une thématique au village, etc… À l’époque, personne n’était prêt à cela. Ce n’était pas leur objectif.

Sylvia Fredriksson : Je prolonge encore un peu mes questions autour de cette initiative, avant d’élargir. Peux-tu nous parler davantage de cette expérience de Village du livre au Pays de Galles, qui a inspiré Philippe Ferry ? Quelle était la vision ?

Nicolas Mahieu :  C’est un Gallois, barré, son intention était de transformer une ville en une grosse librairie.

Sylvia Fredriksson : Cela traduit-il une volonté de partage d’une culture commune ?

Nicolas Mahieu : En fait, l’expérience a été reproduite en France par la suite. Le projet a parlé aux gens. Il y a Bécherel, le premier village du Livre c’est en France, à 30 km de Rennes. Le modèle n’est pas calqué sur celui de Hay-on-Wye, mais c’est le même principe. Il s’agit de fondre dans un décor des libraires et du livre partout. Après cela a germé, il y a eu beaucoup d’autres expériences de ce type en France : La Charité sur Loire… Ce sont des initiatives de libraires qui se sont par la suite développé. On dit « Village du livre », c’est plutôt des bouquinistes dans une ville alors qu’Hay-on-Wye est vraiment un village de libraire. Une République avec un passeport à l’entrée. C’est bien barré. Ces infos datent d’il y a 20 ans, je ne sais pas si encore aujourd’hui c’est au goût du jour. J’imagine que cela a dû perdurer.

La librairie comme espace du lien social

Nicolas Mahieu : J’ai donc, pendant deux ans, été employé pour tenir la librairie de Goussainville. Puis j’ai racheté le fond. J’ai renégocié le bail avec l’aéroport. Je me suis lancé et mis à mon compte en tant que libraire de livres d’occasion. Je suis dans les locaux depuis 1997. Cela fait donc 17 ans. Et je suis indépendant depuis 2003.

Le concept de Village du livre était un beau projet, qui a attiré beaucoup de monde au début. C’était bien et puis ce n’était pas encore la déferlante internet. Il y avait encore du monde qui se déplaçait.
Cependant, depuis 4 ou 5 ans, le chiffre de ventes magasin a chuté. Quasiment toutes mes ventes se font sur internet, même si l’activité de vente en magasin demeure.
Et puis, je vends des livres, mais j’en achète aussi. Ce second axe de mon activité me permet de conserver du trafic. La librairie est donc davantage aujourd’hui une vitrine.

Il faut aussi prendre en compte le contexte du Vieux-Pays de Goussainville. La particularité, c’est aussi qu’ici il n’y a rien.
C’est pourquoi j’ai aussi servi de MJC. Il y avait autrefois tous les jeunes du coin qui débarquaient. On passait des samedis entiers à jouer à la console. Puis tous ces jeunes-là ont évolué, ont grandi, se sont mariés. Maintenant c’est une autre génération et je crois que celle-ci lit beaucoup moins. Il n’y a plus de groupes constitués comme auparavant. Maintenant c’est un peu plus calme. Alors je ne sais pas, est-ce parce que je vieillis moi-même ? Mais tout de même, je pense que c’est beaucoup plus calme qu’avant. Ce n’est pas que c’était violent mais les gens sortaient. Par rapport à maintenant où c’est triste, où il n’y a plus personne dans la rue.

Sylvia Fredriksson : Nous souhaiterions revenir sur cette vocation qui est la tienne et que tu décrivais tout à l’heure en parlant de ton rôle de « centre de loisir ». Peux-tu nous parler de ton rôle social dans la ville ?

Nicolas Mahieu : Autrefois, la librairie s’appelait La Caverne. Les habitués ont aussi conservé ce nom dans leur esprit, et il est également vrai que je suis aussi considéré comme une bibliothèque. On « est à Goussainville ». Les gens ne savent pas ce que c’est « qu’une librairie ». Acheter des livres, ce n’est pas dans la culture locale. C’est compliqué. On achète, à la limite, des livres pour les enfants, pour Noël par exemple.

Lire. Non. Lorsque vous passez 8 heures sur un moteur ou derrière une caisse et que vous rentrez le soir avec le bruit des avions, vous n’avez pas envie de lire. Vous vous mettez devant la télé, et voilà tout.

Hakim Benchekroun : Et ce lien social dans la librairie, a-t-il perduré ?

Nicolas Mahieu : Oui, toujours. Je ne suis pas quelqu’un de très compliqué. La porte est ouverte tout le temps.
Et puis, j’avais autrefois une activité parallèle. Je faisais du centre aéré, ce qui me permettait de « vivre normalement ». Activité que j’ai arrêté.
Mais cela ne me dérangeait pas d’avoir ici 15 personnes à jouer à Golden Eyes sur la télé. Cela m’amusait et je n’avais aucune appréhension. Il faut bien occuper les jeunes, plutôt qu’ils « zonent ». Je voyais bien qu’ils « zonaient ». Un jour, ils sont venus, et puis l’aventure a commencé. Par eux, j’ai connu les parents, puis cela s’est étendu.
Ici il y a quand même quelques gens qui lisent. Vous allez voir Philippe Viellard. Lui aussi il a écrit des bouquins, que je vends ici aussi.
J’ai également organisé, dans la librairie, des expositions. J’ai exposé Pierre Murillo, peintre installé depuis 1968 dans l’ancien presbytère. Cet artiste s’inspire de motifs de la Renaissance et les transforme en mettant des tâches de paintball dessus. C’est complètement barré.
J’ai fait des après-midi « choco-conte »: un conte, un chocolat. Je n’ai jamais eu personne.
J’ai réalisé deux éditions de « cafés-philo », mais ce fut là encore un « non succès » extraordinaire.

J’ai essayé de faire, à ma mesure, parce que j’ai toujours été tout seul à gérer tout cela. J’ai essayé d’attirer du monde, jusqu’au un moment où j’ai vu que cela n’attirait personne.

Sylvia Fredriksson : L’aspect événementiel de ton activité n’est donc plus d’actualité ?

Nicolas Mahieu : Eh bien, j’ai abandonné, complètement. Il arrive un moment où l’on baisse les bras. C’est beaucoup d’investissement personnel et financier pour trop peu de retombées. Bien sûr,  j’ai un tissu social très étendu, mais  cela n’a rien ramené au niveau de mon commerce. Et surtout, c’est épuisant.
J’ai alors décidé de rejoindre des manifestations publiques, municipales comme les Journées du Patrimoine. J’ai participé aux Fêtes du Vieux-Pays, du temps où elles existaient.
Et un jour, un musicien de Jazz a débarqué. Martial Henzelin, grand pianiste qui adorait les belles américaines et qui a allié ses deux passions en montant le Festival Jazz et vieilles chignoles, qui se déroulait chaque premier dimanche de Juillet. On a fait cela pendant 10 ans, bénévolement, en vendant des crêpes ou des bouquins – là aussi, j’ai renoncé très rapidement à la vente de bouquins. En cela nous avons participé à l’animation du Vieux-Pays.

Au niveau local, au Vieux-Pays, il n’y a aujourd’hui plus rien. C’est peut-être cyclique. Peut-être que les gens sont lassés de faire toujours la même chose.

Sylvia Fredriksson : Tu observes donc qu’il n’y a pas de demande, pas de public pour ce type d’actions publiques et collectives ?

Nicolas Mahieu : Je dirais plutôt qu’il y a plus d’offres.
Pierre Murillo était lui aussi très motivé au début. Mais là aussi, je pense que c’est cyclique. Si personne ne prend le relai, cela ne perdure pas. Et si ce n’est pas la bonne personne qui prend le relai, alors c’est pire encore.
Donc l’animation, il n’y en a plus au-delà des Journées du Patrimoine dans le parc du Château, en même temps que la Fête de l’Humanité au mois de septembre, et la Fête de la Ville.
À ces animations du Vieux-Pays s’ajoute une salle des Fêtes qui peut être prêtée à des associations et qui peut amener du mouvement. Par exemple, récemment, l’association Force des Îles y a fait un événement. C’était marrant. C’est par ces biais-là qu’il y a encore une animation du Vieux-Pays. Mais des initiatives personnelles, à part celles que je vous ai cité, il n’y en a plus.

De l’inutile à la fonction sociale : un devenir en question

Hakim Benchekroun : Et toi,  tu imagines rester à Goussainville ?

Nicolas Mahieu : Ça, il faudrait en discuter avec Monsieur Alain Figuière. Quel est mon avenir ici ?
J’ai eu un contrat d’occupation du temps des Aéroports de Paris. Contrat dont j’ai demandé le renouvellement au moment de la rétrocession à la mairie. La Mairie me rétorque qu’il faut déjà faire des travaux, et après on verra. Donc, à ce stade, je n’ai aucune certitude pour l’avenir, je ne sais pas ce qu’il va se passer.
Moi, je souhaite rester. J’adore ici. Y vivre, pourquoi pas aussi. Je suis ouvert à toute proposition. Il faut juste que les autorités compétentes me disent ce qu’il en est et qu’ils ne me laissent pas dans le flou.
Donc concernant l’avenir je ne sais pas. Il va y avoir des sous. On va pouvoir faire des choses. Lesquelles ? On ne sais pas. Il y a des réhabilitations de maisons qui ont déjà été faites. Il me semble qu’il y ait déjà eu des ventes, aussi. Mais pour ma part, je ne sais pas vous répondre.

Il faut se tourner vers les décideurs pour savoir quel sera mon avenir et celui du Vieux-Pays de Goussainville.

Hakim Benchekroun : Et selon toi, si un projet de logements advient, cela engendrera l’arrivée d’une nouvelle population, de commerces ?

Nicolas Mahieu : Oui, je le pense. Mais moi je ne suis pas un commerce nécessaire. Je viens en seconde ligne.

Hakim Benchekroun : Oui, mais pour l’instant, c’est le commerce « qui n’est pas nécessaire » qui a survécu, n’est-ce-pas ?

Nicolas Mahieu : Oui, et pour une unique raison. Parce j’ai internet. Je n’aurais pas internet, les choses seraient différentes. Et de toute façon le métier a muté, dans le sens où globalement on vend beaucoup plus sur le net. Et il va encore muté, voire totalement disparaître. Les gens échangeront, vendront sans intermédiaire.
Concernant les alternatives de reconversion, il y a la vente conseil. Mais au niveau du marché de l’occasion, c’est assez compliqué. Un bon libraire de livres d’occasion, c’est quelqu’un qui a 80 ans, une vie derrière lui de lectures et d’expériences, et de manipulation de bouquins.
C’est la différence avec un libraire de neuf qui se positionne davantage sur l’actualité, d’une part, et qui est très bien entouré, d’autre part. Un libraire de neuf a des représentants, et à sa disposition des fiches techniques, des résumés du livre, etc. Et cela défile comme ça. On n’est pas sur la même longueur de temps qu’avec le neuf. Dans le domaine de l’occasion, c’est plus long. Et puis nous ne sommes pas sur le même mode d’approvisionnement non plus : divorce, décès, déménagement. Les 3 « D ». Le grand-père est mort, il faut vider la maison. Il y a plein de livres. Qu’est-ce qu’on en fait ? Le métier va perdurer car ces cas de figures là existeront toujours. Mais au fur et à mesure, on constate la disparition des libraires.
Et l’autre aspect aussi, c’est que tout va se vendre sur liseuse. Sur une liseuse, vous avez 400 livres. Et encore, 400 livres parce que vous n’avez pas mis la carte mémoire. Une carte mémoire 32 Go. Là, en face de vous – regards tournés vers une des étagères de la librairie – il doit y avoir 100 ou 200 livres. Sur ma liseuse je peux avoir un pan de mur entier. Et si je rajoute une clé USB, j’obtiens sur ma clé USB l’équivalent de trois pièces entières de livres papier.

Ce point nous permet de boucler sur l’histoire dont je vous parlais au début de cet entretien. Philippe Ferry disait : « Ici, cela sera un musée du livre ». Et je trouve amusant que les Goussainvillois parlent de ma librairie comme d’une bibliothèque, parce que finalement, c’est ce que cet endroit tend à devenir.

Donc pour l’avenir, je ne sais pas. Je touche du bois. J’espère rester le plus longtemps possible. Mais je ne suis pas décisionnaire. Même si je pense que je n’ai pas trop de raisons de m’inquiéter, je n’ai aucune certitude.

Les mutations du secteur du livre

Sylvia Fredriksson : Es-tu en relation avec la partie contemporaine de Goussainville ?

Nicolas Mahieu : Oui. Je suis en relation avec la Médiathèque de Goussainville. L’ancienne directrice de la médiathèque a pris sa retraite l’année dernière. Ce poste a été remplacé deux fois depuis. En ce moment c’est une directrice. Je collabore avec eux. Ils font des circuits, et développent des activités littéraires lors des Journées du Patrimoine notamment, au niveau du Vieux-Pays. Je travaille aussi en collaboration avec une association de garde d’enfant, Activ’Nounous, qui organise un salon du livre jeunesse chaque année, et dont je fais partie. Dernièrement j’ai participé au Festival populaire de la Poésie Nue avec Camille de Archangelis, poète à Goussainville. Enfin, je prévois de faire les marchés à la rentrée. Il va falloir que je mette cela en place.
Et puis j’ai tous les clients de Goussainville neuf qui viennent ici aussi.

De toute façon, c’est simple. Nous étions 15 bouquinistes dans le Val d’Oise en 1997, alors que je commençais le métier. 17 ans plus tard, en 2014, il n’y a plus que deux bouquinistes.

Sylvia Fredriksson : Te déplaces-tu beaucoup dans la région ? Ton activité te permet-elle la création d’un réseau ?

Nicolas Mahieu : Oui, je peux rayonner sur tout le Val d’Oise pour acheter des bouquins. Et puis une fois que je suis à Goussainville, je peux déborder sur le 93, le 60 de temps en temps. C’est un aspect du métier qui me plait bien. On peut très bien se retrouver en plein Paris que dans un tout autre lieu insolite. Je me suis retrouvé par exemple rue Vaneau, à Paris, derrière Matignon, dans l’ancien appartement d’André Gide. De la même manière, je suis allé un jour dans une maison dévastée par une inondation. Un lieu complètement étonnant. La dernière adresse faite, c’était à Sannois, à côté d’Argenteuil. Le vendeur était ingénieur automobile et possédait une collection extraordinaire de livres d’ingénieur. Il était par ailleurs passionné de bateaux. Je suis bien arrivé. Tout ce que je ne prenais pas partait à la poubelle. Il y a des gens qui jettent leurs livres.

Parfois j’ai vocation de sauveur de livres, et parfois j’arrive trop tard.

Mais pour revenir à la question, la localisation de Goussainville me convient bien et me permet de rayonner. Le Vieux-Pays est à la fois très loin et très prêt de tout. Si on a une voiture, on est à côté de Roissy, Paris, les autoroutes A1 et A3. On est pas loin de Chantilly, de Senlis, d’Auvers-sur-Oise, de Luzarches, de l’Abbaye de Royaumont… Mais on est à Goussainville.

Sylvia Fredriksson : Cependant, cette localisation est-elle réellement déterminante pour toi dans la mesure où tu as déployé ton activité sur internet ?

Nicolas Mahieu : oui, mais je fais quand même beaucoup d’adresse sur Goussainville aussi. Il y a quand même pas mal de Goussainvillois qui viennent et pour m’acheter des livres, et pour m’en vendre aussi.

Regard sur le devenir de Goussainville

Hakim Benchekroun : Goussainlivres est-il le seul commerce au Vieux-Pays ?

Nicolas Mahieu : En 1997, oui, j’étais le seul, si l’on considère qu’une casse n’est pas un commerce. De mon point de vue, on peut considérer qu’une casse en est un quand même, dans la mesure où celle-ci crée un mouvement, génère une activité. Il y en a une au Vieux-Pays. Il y a également du gros et demi-gros de vente de fruits et légumes dont les clients sont des professionnels. Et depuis peu, un garage s’est ouvert. Ce sont là encore d’autres types de clients, pour un autre type de marchandises. Voilà, mais en tant que magasin, je suis le seul je crois. Enfin, j’en suis sûre.

Hakim Benchekroun : Tu as encore des « habitués » ?

Nicolas Mahieu : oui, j’ai des habitués et beaucoup de gens « égarés », qui voient en la librairie et plus généralement le village comme un « objet d’émerveillement ». C’est quand même un cas particulier, un village qui ne ressemble pas à d’autre chose en France. On doit peut-être en trouver dans les Pyrénées ou dans les Alpes, des villages abandonnés comme cela, qui n’ont plus aucune population. Ici, ce qui est marrant, c’est qu’il y a une partie du village murée, vide. Mais l’autre partie est un village comme un autre, où il y a du monde.

Aussi, de mon point de vue, le terme de « village fantôme » n’est pas vrai dans le cas de Goussainville. C’est à moitié vrai.

Le terme est juste lorsque l’on considère la rue Brulée et la rue du Bassin, qui forment un « L », et tout ce qui est à l’intérieur du « L ». Cette partie du Vieux-Pays a été racheté à 80% par l’aéroport. Mais à part cette exception, ici ou à côté – au 22-24 – tout le reste est encore habité. Ce sont des propriétaires qui n’ont pas vendu.
Le village a été divisé en deux zones, dont une zone où il n’y avait pas d’obligation de vente. Une partie de la population est restée, et nous sommes quand même près de 400 habitants au Vieux-Pays. Donc quand on dit « village fantôme », je ne vois pas en quoi cela est fantôme.

Sylvia Fredriksson : Pourquoi ces deux rues, en particulier, ont-elles été determinées zone à haute nuisance sonore ?

Nicolas Mahieu : C’était le périmètre. Vous allez voir Alain Figuière tout à l’heure, il va vous le dire. Le territoire a été divisé en zone A, d’un côté, zone de grande nuisance sonore, et zone B de l’autre côté.

Ce sont des frontières imaginaires, décidées de manière arbitraire. Mais au niveau du bruit, il n’y a rien d’imaginaire, car à un mètre près, c’est exactement la même chose. Mais administrativement, il fallait décider qu’à cet endroit là, c’était la zone A.

Hakim Benchekroun : Et c’est donc ADP qui a racheté la totalité des maisons de cette zone ?

Nicolas Mahieu : Oui. Les maisons de la zone A ont été la propriété de ADP. Puis aujourd’hui, depuis la rétrocession à la Mairie contre l’euro symbolique, il y a trois ou quatre ans, le parc immobilier autour de l’aéroport est passé sous l’aile protectrice de la municipalité de Goussainville.

Hakim Benchekroun : Avez-vous entendu parler de projets de transformation de cette zone suite à la rétrocession  ?

Nicolas Mahieu : Non. À vrai dire, je pense qu’il y a eu des dizaines d’études et de projets qui ne se sont jamais réalisés. Je n’en sais rien. Il faut voir avec eux. En Off, je pense qu’ils vont s’orienter vers de l’habitat, de la location, de la revente. Ils ne choisiront pas d’orienter le projet vers une unité de village, comme à l’époque avaient été préfigurés des villages d’artistes, un pôle Hôtellerie, des projets de village impliquant une certaine unité. Je pense que cela, ils s’en déchargeront pour aller vers de l’habitat.
Je ne sais pas comment ils vont se débrouiller. Il parait qu’il y aurait une faille dans la loi car il y a une loi qui dit que l’habitation – ou du moins la construction – il faut revoir les textes de loi – est interdite en zone A.
Une maison peut-elle être revendue 40 ans après, pour qu’à nouveau on l’habite ? D’après ce que j’ai entendu dire, il y aurait une faille dans la loi, que l’on aurait pas vu.
Mais cela, il faudra le demander directement avec Monsieur Alain Figuière, qui a deux casquettes : il est président de l’Association de sauvegarde du Vieux-Pays, qui était vraiment une association pour lutter contre les nuisances sonores, et expliquer aux habitants que ce village n’allait pas seulement être un lieu survolé par des avions. Maintenant, Alain Figuière est aussi conseiller municipal délégué chargé de la protection du Patrimoine et de la rénovation du Vieux-Pays. Il pourra vous en dire plus sur ces projets.

Occupation, résistance, résilience ?

Sylvia Fredriksson : De part ton histoire, tu sembles être symbole d’une double résistance. D’une part, tu incarnes une lutte pour la sauvegarde d’un patrimoine littéraire. D’autre part, tu agis pour la préservation du lien social dans un village dont l’histoire s’est figée ? Qu’en penses-tu ?

Nicolas Mahieu : Oui. C’est le hasard. Au niveau de mon métier, je n’ai pas réfléchi. Je me suis simplement dit que ce métier avait l’air cool. Et cela avait peu d’importance car j’avais un autre travail à côté. Cela ne me coutait rien. Je ne gagnais rien non plus mais je n’avais pas de frais. Tout arrivait à zéro. Je n’ai pas réfléchi. Mais si j’avais été moins con à l’époque – non je ne sais pas – et puis cela me plaisait à l’époque.

Hakim Benchekroun : Et cela te plait toujours ?

Nicolas Mahieu : J’ai vu un mec l’autre jour avec un T-shirt sur lequel était inscrit « Do what you love and love what you do » Donc oui, cela me plait toujours, mais ce n’est plus la même chose.
Maintenant c’est j’arrive, j’allume l’ordinateur et j’ai combien de livres ? C’est autre chose, c’est une autre forme quoi. Après il y a toujours le moment d’aller chez la personne, quand les gens viennent avec les bouquins, ou aller chez les gens, et puis voir du monde aussi, cela, j’aime bien. Parce que il y a des fois où je ne vois personne quoi. Mais bon, comme il y a toujours du travail, à vendre des bouquins sur le net, d’une part, mais aussi à faire le ménage et d’autres trucs bêtes et méchants, des choses dont je n’avais pas conscience lorsque j’ai dit justement que je n’avais pas réfléchi.

Oui, résistant dans le sens « entretenant » d’un patrimoine.

Là, si vous voyez, il y a une grange. Au début, la librairie était beaucoup plus grande. Elle comprenait la petite maison d’à côté, la grande cour pavée dehors, la grange – qui était belle, voyez la photo. Quand je suis arrivé ici, c’était rempli de matériaux. J’ai passé trois ans, avec une pelle et un seau, tous les jours, à entretenir ce patrimoine. Mais quand j’ai renégocié le contrat, j’ai dit, non, je n’en veux pas de la grange, c’est trop lourd pour moi, je ne vais pas gérer. Et en dix an de temps, la grange s’écroule maintenant. Je n’ai pas pu m’en occuper. Enfin, je m’en occupais quand même quelque part. Ne serait-ce que de s’occuper des rigoles d’eau. Et quand ADP ont posé leur palissade, moi j’ai dit, je ne veux plus gérer. Et donc maintenant c’est devenu un taudis. Chose qui n’est pas arrivée ici car je m’en occupe.

Résistant à Goussainville, je ne dirais pas résistant. Je dirais occupant des lieux et les entretenant.
Résistant du bouquin, oui, comme tous les autres libraires aujourd’hui en France.

Mais je crois qu’il y en a de moins en moins. Je vois le phénomène dans le Quartier Latin où toutes les librairies ont fermé. Il n’y a plus que Gibert et les grosses librairies comme La Procure ou Le Divan qui a ré-ouvert. Mais cela ne représente rien en comparaison avec autrefois – une période que je n’ai pas connu. C’était le quartier des libraires, cela devait être terrible pour quelqu’un qui aime lire et acheter des bouquins. Cela devait être merveilleux. Maintenant c’est de la boutique de fringues, du haut de gamme, des boutiques d’articles de Luxe. Enfin, je parle du 6ème. Et il est clair que l’on ne va pas vers la réouverture de ses librairies.

Pour aller plus loin :

Le livre au chevet de Goussainville . Le projet d’un bouquiniste pourrait réveiller le vieux pays, muré depuis vingt ans. Article publié dans Libération par Olivier ZANETTA le 30 décembre 1996.

Dialogue avec Philippe Viellard

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Philippe Viellard, Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 

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Vieux-Village de Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 

 

 
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Vieux-Village de Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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Vieux-Village de Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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Expédition. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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Église de Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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Philippe Viellard, Église de Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel
 
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Anciens souterrains de Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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Arrière boutique de Goussainlivres. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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Jardin de l’arrière boutique de Goussainlivres. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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Témoigner sur Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.

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Vieux-Pays. Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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Ancien Château de Goussainville. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.
 
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 Groupe de travail. Juillet 2014. Photographie par Daily Laurel.

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