Claire Dehove

L’Ambassade des communs : le lien comme finalité d’art

Potentialiser les communs par des institutions fictionnelles.
Par Sylvia Fredriksson

Pour porter et développer une approche de l’art par le collectif et l’extradisciplinarité, l’artiste Claire Dehove initie, en 2012, WOS / Agence des hypothèses.

Les activités de WOS / Agence des hypothèses sont axées sur les contextes publics (marchés, lieux de travail, d’étude ou de passage), au sein desquels le collectif privilégie une politique des usages conduisant à des dispositifs matérialisés – architectures utopiques, campements, zones de gratuité instituées ou sauvages.

En 2014, dans le cadre des actions Nouveaux Commanditaires portées par la Fondation de France, WOS / Agence des hypothèses engage le projet Ambassade des communs avec la Maison des Arts de l’Université Bordeaux Montaigne. Ce projet, qui évolue jusqu’à aujourd’hui au travers de multiples formes, incarne une institution fictive visant à potentialiser la convivialité et le partage d’un lieu dans les meilleures conditions possibles.

Ici, le lien apparaît comme finalité d’art. L’art se redéfinit en tant que dispositions et regards, dont les manifestations agissent dans les lieux du monde commun.

Habitée d’une forte réflexivité, l’Ambassade des communs interroge notamment la manière dont la pensée et l’expérience des biens communs pourraient déplacer certains paradigmes de la création artistique et de la Commande publique, et modifier les modes de production et le Droit associé aux œuvres.

Fortement influencée par sa rencontre avec l’
Université du Bien Commun et de plusieurs militants et activistes, Claire Dehove a souhaité créer des espaces de dialogue stimulant ces interactions. En ce sens, de septembre 2018 à janvier 2019, l’Ambassade des communs a réuni à Paris de nombreux théoriciens et praticiens, qui au travers 6 ateliers débats, ont formulé et répondu à un certains nombre d’hypothèses de travail.

Entretien

Entretien avec Claire Dehove, enregistré en janvier 2019 à Paris.

Work On Stage

Je suis Claire Dehove. J’ai initié un collectif qui s’appelle WOS / Agence des hypothèses.

WOS signifie Work on Stage parce que nous sommes beaucoup intervenus sur les plateaux de travail, notamment les centres d’appel de Canal+ ou de services à la personne. C’est une sorte de jeu de mot avec le terme stage qui, en anglais, désigne à la fois la scène, mais signifie également au stade de.

Work on Stage traduit l’idée d’entamer des projets qui ont des temporalités longues, qui s’implantent dans des espaces socialisés et évoluent au fur et à mesure des usages et des appropriations par les acteurs eux-même des lieux.

Collectif

WOS / Agence des hypothèses intègre toute personne qui collabore au fur et à mesure de l’état des projets.

Les projets peuvent, par exemple, nécessiter des modélisations lorsque des dispositifs matériels sont mis en place. Il faut modéliser les lieux, avoir une approche de design ou encore d’écodesign par rapport à ces lieux.

Certains projets requièrent du graphisme pour des questions de signalétique. L’audiovisuel est régulièrement mobilisé pour constituer un corpus d’archives, de tous ordres et de tous supports, qui rendent compte de l’évolution des protocoles des projets et de leur implantation.
Effectivement, WOS / Agence des hypothèses ne fait pas d’objets.

Il s’agit, la plupart du temps, de travailler sans finalité d’art.

L’art, ce sont des dispositions et des regards artistiques qui se manifestent dans les lieux du monde commun.

Qu’est-ce que veut dire faire collectif ? Cela peut s’incarner dans une émission de radio, en collaborant à la régie ou en faisant des reportages.

Tout le monde n’intègre pas WOS / Agence des hypothèses, et d’ailleurs le fait même d’intégrer ne veut rien dire.

Faire collectif, c’est simplement signifier, peut-être comme on le crédite dans un film, que chaque personne est co-auteur, à un certain degré à définir en fonction de ce qui s’est passé.

Ambassade des Communs

L’Ambassade des Communs est un projet très particulier, qui a été très fondateur pour moi parce que c’est une commande du dispositif Action Nouveaux Commanditaires, soutenu par la Fondation de France.

Le dispositif Nouveaux Commanditaires consiste à faire des projets artistiques et interdisciplinaires, mobilisant artistes, designers, architectes ou encore scientifiques.

Il s’agit, sur un espace donné, de parvenir à constituer un groupe de commanditaires, qui sont les usagers des lieux, et qui vont faire un diagnostic sur –  la plupart du temps – ce qui dysfonctionne dans le lieu, et ce qui pourrait être projeté.

Par le dispositif Nouveaux Commanditaires, il s’agit de mobiliser les désirs et autres modalités d’appropriation d’un groupe, et très souvent de potentialiser la convivialité et le partage d’un lieu dans les meilleures conditions possibles.

Ensuite, et selon les régions, une association médiatrice est sollicitée par le groupe des commanditaires pour les mettre en contact avec des professionnels ou autres personnes susceptibles de pouvoir apporter des propositions pouvant répondre aux attentes du groupe.

Dans mon cas, le commanditaire est la Maison des Arts de Bordeaux Montaigne, qui prend place dans un bâtiment dans le campus de l’Université Bordeaux Montaigne construit par Massimiliano Fuksas. C’est une très belle enveloppe architecturale, mais qui n’a absolument pas été pensée pour les usages, ou la qualité interdisciplinaire des usages, à l’intérieur de ce lieu. En effet, la Maison des Arts regroupe des enseignements de toutes les disciplines artistiques, mais qui sont complètement atomisés dans le bâtiment, et où aucun espace de partage n’a été pensé. Il y a notamment de grands halls qui ne demandent qu’à pouvoir faire se rencontrer et collaborer les gens. Mais dans l’usage, ces halls restent avant tout des lieux de passage

Ce groupe de commanditaires, composé de 3 enseignants et de 3 étudiants du département design, a travaillé pendant près de deux ans. Il y a également eu des réfections dans le bâtiment, mais qui n’ont absolument pas contribué à favoriser toute cette interdisciplinarité.
C’est pourquoi, l’association Pointdefuite de Bordeaux, qui est habilitée par les Nouveaux Commanditaires et la Fondation de France à être médiatrice, a proposé 6 dossiers, dont le mien, qui a été choisi

J’ai donc rencontré ce groupe de commanditaires, dont certains étant de jeunes designers et avaient déjà des idées qui auraient pu être projetées dans le bâtiment. J’ai parlé avec eux, puis j’ai fait une série d’hypothèses.

WOS / Agence des Hypothèses travaille principalement à partir de cet outil qu’est l’hypothèse, pour parvenir à faire émerger des potentialités et suggérer un certain nombre de pistes.

Ces pistes vont trouver des formes, presque poétiques, autour desquelles les usagers vont pouvoir travailler, discuter, penser les choses, et évaluer quelle effectivité peut se faire à partir de ces propositions. Toutes les hypothèses que j’avais proposé ont été acceptées.

Ces hypothèses, qui sont des énoncés, demandent à être traduites plastiquement, en images ou encore modélisées et matérialisées par dans des aménagements mobiliers par exemple.

Parmi les propositions qui ont émergées, il y avait l’idée de déborder le bâtiment sur ses dehors, c’est-à-dire dans le campus, en projetant une Petite Maison des Communs, une micro-architecture pouvant héberger les associations et éventuellement la future association de l’Ambassade des Communs, une cafétéria autogérée par les étudiants. La convivialité passe d’abord par pouvoir partager des verres, des repas, un lieu de travail, etc.

La convivialité s’incarne par des aménagements matériels mais aussi par toute une dimension immatérielle qui consiste à construire une communauté solidaire.

Ces propositions, en plusieurs étapes, concernaient aussi la mise en visibilité de la Maison des Arts dans le campus, en retravaillant sa signalétique. Enfin, dans une phase ultérieure, l’ambition était de faire des débats théoriques sur des questions éco-solidaires et de partager avec étudiants une culture des biens communs.

Nous avons beaucoup cherché, avec les commanditaires, comment pourrait s’appeler cette communauté. Et il se trouve qu’à WOS / Agence des Hypothèses, nous avions déjà travaillé à Montréal avec des inuits, des sans-abri, des gens dans la rue qui projetaient – dans les lieux qu’ils traversaient et qu’ils connaissaient bien – des désirs tels que des fermes urbaines ou des réhabilitations collectives. Nous avions appelé ce projet le MAPHAVE/ Ministère des Affaires et Patentes Humaines, Animales, Végétales et Élémentaires, c’est-à-dire l’idée d’une institution fictive opératoire dans le réel.

Une institution fictive opératoire dans le réel fédère un certain nombre de gens qui se reconnaissent comme étant les représentants d’un mouvement.

Je suis donc revenue sur cette approche en proposant une Ambassade, où finalement les usagers de la Maison des Arts de Bordeaux Montaigne, quels qu’ils soient (professeurs étudiants, membres administratifs et de la maintenance) pouvaient devenir ambassadeurs, s’ils le désiraient.

Il s’agissait de permettre aux usagers d’avoir une responsabilité dans la vie collective et une voix au sein des décisions que cette communauté prenait pour le lieu.

Cette Ambassade, finalement, est une instance venant se superposer à la vie habituelle et aux usages communs des lieux, même quand ils sont prescrits par certains cadres tel que l’Université.

Cette instance ne vient pas se substituer aux instances existantes, mais elle existe tangentiellement au cadre dans laquelle elle s’inscrit.

Par exemple, cette communauté a décidé d’organiser des fêtes, des soirées, un banquet préparé collectivement par les étudiants et toute personne qui désirait apporter sa contribution, une zone de gratuité permanente autogérée, des interventions, des performances impromptues ou plus formelles.

Au fur et à mesure, chaque groupe d’étudiants et les intervenants peuvent offrir leurs compétences, à un moment donné de leur recherche.

Fiction opératoire dans le réel

La notion de fiction, d’institution fictionnelle, ou de contre-institution fictionnelle opératoire dans le réel, je propose de l’expliciter en prenant l’exemple de l’Ambassade de la MétaNation. L’Ambassade de la MétaNation est la seconde ambassade co-créée par WOS / Agence des Hypothèses et tous ceux qui nous entourent sur les différents lieux.

L’Ambassade de la MétaNation, c’est déjà, juste, nommer quelque chose.

C’est nommer une instance qui s’appelle MétaNation, c’est-à-dire quelque chose qui fait déjà réfléchir au plan sémantique à ce que serait une instance qui dépasserait l’idée de toutes les nations. Cette proposition s’inscrit bien entendu dans les nombreux imaginaires qui existent déjà autour de l’idée d’un internationalisme.  

Créer une contre-institution fictionnelle opératoire dans le réel, c’est nommer une instance qui va trouver corps à travers la multiplicité de ses représentants et plus que cela, sans la définir au départ pour ne pas fermer ses potentiels.

L’Ambassade de la MétaNation va s’auto-définir au fur et à mesure que les personnes qui l’intègre, et donc qui la constituent, apportent leurs points de vue et leurs récits.

Cette définition se construit beaucoup par la parole, en ce qui concerne l’Ambassade de la MétaNation, et à travers notamment des entretiens pour lesquels nous avons créé un système de cartes. Ces entretiens nous surprennent d’ailleurs beaucoup, parce que il y a quelque chose d’assez magique, voire même prophétique, qui se passe avec ces cartes qui relèvent à la fois du Yi-King et du tarot. Il se trouve que cela fonctionne un peu sous le joug de la sorcellerie.

Co-autorat

En ce qui concerne l’Ambassade des communs, je voudrais parler de la question du co-autorat.

Bien entendu, par rapport aux Nouveaux Commanditaires, j’ai dû signer un contrat. Ce contrat relevait d’un contrat classique pour un artiste-auteur de son œuvre, qui a une finalité qui doit être respectée, sous copyright, et pour laquelle il reçoit des honoraires.

Et en réalité, je me trouvais face à une forme juridique qui ne convenait absolument pas. En effet, je considérais, d’une part, que le travail de diagnostic qu’avaient fait les commanditaires de la Maison des Arts, en amont de mon arrivée, était déjà une manière d’orienter toutes les recherches de la “future œuvre”.

Les présupposés et préalables, comme les recherches qu’un artiste pourrait faire dans un atelier de manière classique, avait déjà été faites par ce autre groupe.
Ensuite, au sein de la démarche artistique s’opère un travail de traduction, c’est-à-dire de mise en mouvement, d’interprétation et d’énoncé. Work on Stage matérialise ce processus au travers des hypothèses, graphiques, en volume ou par un travail de modélisation ou encore organisationnel. C’est une mise en perspective du déroulement et du mouvement de l’œuvre collective que l’on vient d’inventer.
Enfin, en temps réel également, les étudiants ont mené des recherches. Nous avons invité le Collectif Bruit du Frigo pour suivre le projet de la petite maison des communs

Les œuvres collectives, collaboratives ou plurielles sont entourées d’un flou juridique mais aussi conceptuel.

Cet impensé a posé un sérieux problème aux Nouveaux Commanditaires eux-même, et à la Fondation de France par définition. Qui est auteur de quoi ? Les idées circulent et sont reprises en permanence. Les promotions d’étudiants se succèdent, des intervenants extérieurs sont invités et mobilisés au plan théorique.

J’estime que l’Ambassade des communs est une œuvre globale dont le corps est une co-existence et se co-définit à long terme.

C’est pourquoi, quand Contexts, espace de diffusion des projets Nouveaux Commanditaires à Paris Belleville, m’a proposé en septembre 2018, de faire une exposition, j’ai proposé que Contexts devienne une plateforme de réflexion à travers toute une série d’ateliers débats, où on essayerait de prendre la question des communs depuis différents angles, en invitant philosophes, sociologues, juristes pour essayer d’éclaircir l’ensemble de ces questions.

Délégation

Je voudrais aborder la question de la délégation dans l’œuvre.

J’ai précédemment expliqué le statut de co-autorat et la manière dont l’œuvre était co-activée et co-définie au fur et à mesure de ses activations.

Je suis allée, bien sûr, très régulièrement à la Maison des Arts de Bordeaux, et notamment pour toutes les soirées, les workshops où était mobilisée la question du design.

En décembre 2017, lors la dernière soirée de l’année, en discutant avec les un et les autres, j’ai constaté que le processus fonctionnait sans moi, de lui-même.

Radio Campus, située dans le même bâtiment que la Maison des Arts, y a d’ailleurs probablement joué un rôle assez important.  La Radio nous avait invités à parler du projet et est venu faire des reportages. Elle a fait un travail de transmission auprès des nouveaux étudiants et des autres étudiants du campus. La Maison des Arts s’est vraiment ouverte à beaucoup d’autres populations, qui jusqu’alors, ne la fréquentaient pas.

Par ailleurs, les personnes qui étaient à l’accueil, en tant que régisseurs, ont véritablement  joué un rôle très important de coordination de toute l’Ambassade. Ils portent leur badge en permanence, et se sentent très investis pour accueillir les adhésions, remettre les badges, etc.

C’était bon. Le projet prenait vie, sans avoir besoin de moi et de Wos / Agence des hypothèses. Finalement, sa vie ne peut s’arrêter à rien.

L’Ambassade, en tant qu’œuvre, peut mourir d’elle-même, comme elle peut aussi être revivifiée en étant portée par exemple par une association étudiante. Tout peut arriver. En tout cas, cela appartient à ceux qui en sont les usagers.

Anarchive

Le processus de délégation peut apparaître comme une espèce de passation de pouvoir, mais en réalité il engage beaucoup plus de choses que cela.

C’est le rôle des hypothèses d’une certaine manière.

Les hypothèses, qui peuvent être éditées sous forme de petits flyers qui circulent dans les lieux, suscitent des possibles. Celles-ci génèrent des discussions et des situations. Elles permettent de mesurer l’écart entre ce qui a été projeté, et ce qui a eu lieu, ou qui a lieu , concrètement.

À chaque projet, à chaque institution fictive, correspond son corpus d’anarchives.

Pourquoi anarchives ? Parce que ce sont des archives qui sont constituées de manière anarchique et dans le temps, et par toute personne qui veut y contribuer, sur n’importe quel support et sous n’importe quelle forme.

Ensuite il faut trouver les moyens de donner à voir et de donner une lisibilité à ces archives.

Et surtout, que ces anarchives puissent donner une lisible à tout le processus qui s’est déroulé.

Dans le cas de l’Ambassade des communs, par exemple, les uns et les autres, et moi aussi, avions filmé et enregistré des moments festifs, des moments de travail, des moments d’élaboration et de réflexion, des moments de rien, dans les lieux.

Et justement, le rien avait beaucoup été filmé, parce que dans les repérages sur le lieu en amont du projet, il fallait montrer cette espèce de séparation, et le rendre perceptible à tous ceux qui n’avaient pas été en contact directement avec le protocole d’élaboration du projet.

Enfin, il fallait montrer toutes les bases de la réflexion et toutes les hypothèses qui avait été partagées. Dans ce cas, il est certain que le la forme vidéo est très utile. C’est pourquoi nous nous trouvions avec d’énormes corpus de rushs, qu’ il fallait mettre en forme.

Au montage se pose la question de comment mettre en forme, de manière non linéaire, quelque chose qui a tout le temps été suscités et créé en simultanéité.

Par cette vidéo, nous voulons rendre perceptible ce processus d’élaboration commun. Il faut lui trouver une structure qui rendent compréhensibles les choses, et en même temps, donner l’idée des surgissements perpétuels et spontanés qui avait lieu.

On a proposé à WOS Agence des Hypothèses de traiter cela d’une manière très fragmentaire,  par exemple par des split screen et par une écriture cinématographique spécifique et à trouver.
Un film de 17 minutes, qui s’appelle Ambassade des communs, est donc passé régulièrement, à peu près une fois tous les 3 mois, à la Maison des Arts et a circulé au-delà de Bordeaux. Ce film témoigne de cette situation et continue, d’une certaine manière ,à servir de point d’ancrage à l’Ambassade des communs.

Les communs pour penser l’action des Nouveaux Commanditaires

Il se trouve que, parallèlement au projet de l’Ambassade des Communs, j’ai été sollicitée par Les périphériques vous parlent pour participer à la création de l’Université du Bien Commun en France.
Cette Université du Bien commun a été montée notamment par Riccardo Petrella à Milan, Bruxelles, Barcelone

Nous nous sommes retrouvé à une trentaine de personnes de tous horizons confondus, dont beaucoup de militants associatifs comme le Collectif Roosevelt ou encore le Mouvement Utopia, en vue de réfléchir sur comment faire une université populaire autour de la question des biens communs, notamment mondiaux.

Ce projet a été évidemment déterminant pour continuer la réflexion autour du projet Ambassade des communs.
Tout allait très vite sur l’Ambassade des communs mais restait en même temps très circonscrit au milieu artistique et universitaire de la Maison des Arts de Bordeaux.

Or, je me suis trouvée embarquée par l’Université du Bien Commun dans une réflexion beaucoup plus large, qui embrassait les questions du partage des ressources naturelles, de l’eau, de l’air, les enjeux de mode de gouvernances des communs ou encore de lutte contre l’idéologie propriétaire.

Ces questions ont été mise en chantier à travers des sessions de rencontre et de travail au 100ECS une fois par mois, les samedis après midi. Là, j’ai rencontré des personnes comme Marie Cornu, juriste et chercheuse au CNRS, et qui a coordonné le Dictionnaire des biens communs.

Je n’avais pratiquement aucune notion juridique, et j’ai parlé tout à l’heure du désarroi que j’ai eu devant le fait de signer un contrat dans le cadre du projet des Nouveaux Commanditaires.
Cette situation peut paraître une petite chose, toute simple. Cependant, lorsque en tant qu’artiste, on abandonne le copyright pour le copyleft ou les Creative Commons, cela a des incidences économiques. On ne touche plus de droits d’auteur en tant que tel. Moi, je ne vends aucune œuvre et qui suis rétribuée sous forme d’honoraires pour l’élaboration des dispositifs, les workshops et ou les films. Dans ce cas, la licence Creative Commons permet à ces travaux d’être repris, diffusés, et permet une certaine traçabilité, ce qui est important

Au travers ces sessions de l’Université du Bien Commun, j’ai eu l’occasion de pouvoir aborder les questions du droit opposable, du droit souple, et j’ai pu comprendre comment tout cela fonctionnait. J’ai également rencontré Violaine Hacker, juriste qui travaille au Common Good forum

C’est comme cela, au fond, que quand Contexts m’a invité dans le cadre du projet Nouveaux Commanditaires, j’ai pu inviter ces personnes à débattre de toutes ces questions, en prenant l’Ambassade des Communs comme matrice, d’une certaine manière.

Peut-on changer de paradigmes au niveau de la création artistique, au niveau de la production et du Droit associé aux œuvres ?  Ce sont des questions que j’ai souhaité soulever à partir de ce petit exemple que constitue l’Ambassade des communs.

Cela m’a donné l’idée d’inviter les responsables des Nouveaux Commanditaires à Paris, dont Pierre Marsaa, Mari Linnman, Victoire Dubruel à venir assister à ces sessions de l’Ambassade des Communs, parce que j’ai tout de suite eu l’intuition que le protocole Nouveaux commanditaires pouvait vraiment pousser davantage ses actions en s’aidant d’une pensée et des expériences des biens communs.

Protocoles et chartes

Sur la question de la traçabilité, par exemple de l’Ambassade des Communs.
Qui est à l’origine de quoi ? Il est très difficile de le définir

Le fait de créer des institutions ou des contre-institutions fictives comme des Ambassades permet aussi de se caler sur une sorte d’administration et une dimension protocolaire.

L’Ambassade à ses tampons, ses formulaires et à sa charte. À chaque fois, la charte est une manière de fixer une gouvernance commune approuvée par tous ceux qui vont contribuer au projet. Pour rentrer au sein de l’Ambassade, il y a une première charte qui a été élaborée avec les commanditaires.

Par ailleurs, à l’issue de la phase de délégation, nous avons pensé qu’il fallait établir une seconde charte : une charte de délégation. Celle-ci notifie, par exemple, qu’à chaque soirée doit être mis en place le bureau de l’Ambassade, avec son classeur de fiches d’engagement, etc.

Ces chartes contiennent toute une série de décisions communes, que l’on estime ne pas devoir se diluer et se perdre, faute de quoi le projet pourrait se déliter.

Non pas que nous ayons peur du délitement ou du chaos, mais il nous semble important que dans une communauté, un certain nombre de règles communes soient fixées, à minima, et que l’on s’y tienne.

Les chartes et la Constitution des anarchives sont des protocoles important à déterminer.

Commande publique

La dimension instituante des communs comme changement de paradigme pour la commande publique :

La question des biens communs et le rôle réflexif de l’Université du Bien Commun me paraissent importants par rapport à l’action Nouveaux commanditaires, et plus largement par rapport à la Commande publique.

La commande publique créé de nombreuses choses, plus ou moins réussies, et plus ou moins onéreuses et acceptables dans notre espace public, qui est notre espace commun.

Dans ce cas précis, les décisions sont prises au niveau ministériel ou au niveau d’autres institutions reconnues.

En ce qui concerne l’action Nouveaux Commanditaires, l’approche est citoyenne avant tout.  Elle naît de l’opinion et des désirs des usagers et des citoyens qui se sont engagés à réfléchir ensemble, et donc en commun, à leurs espaces pour créer une réflexion qui fait diagnostic, et qui fait hypothèse que l’émergence créative se fait.

Pour moi, c’est un vrai changement de paradigme par rapport à la création artistique, et par rapport au statut de l’artiste ou de l’intervenant dans le processus de création.

Complexité

Je pense à un certains courants artistiques, et notamment celui des artistes prestataires, ou définis comme tels. Je pense par exemple à des personnes comme Jean-Baptiste Farkas, d’IKHÉA©SERVICES.
Il y a eu, ces dernières années, un mouvement auquel j’ai participé moi-même au travers la Biennale de Paris, sur la question des Arts dits invisuels ou immatériels (1).

Peut-être, d’ailleurs, je reviendrai ensuite sur la question de la manœuvre

Comment la posture de l’artiste, son regard, ses capacités et ses compétences, sont mobilisées, au titre de traducteur, inducteur ou accompagnateur d’un processus qui est élaboré dans un espace en commun.

À tout moment, l’artiste adopte cette attitude interrogative, réflexive et collective nécessairement sur la conséquence de ce que peut générer le processus. C’est un travail de négociation avec les attendus et les désirs, qu’il faudra peut-être justement contrecarrer.

C’est finalement cette complexité qui est extrêmement importante.
Pour moi, c’est cette complexité qui fait œuvre maintenant.

Déflexion

La complexité passe par une esthétique de la discrétion, une esthétique infiltrante, c’est-à-dire par la dissémination. Là encore, il y a un changement paradigmatique sur la déviation du regard. Ce que j’appelle la déflexion.

La déflexion est un phénomène physique. Un rayon lumineux a une onde dont la trajectoire directionnelle est unique. Si celle-ci trouve un obstacle, elle sera déviée de sa trajectoire. C’est la déflexion.

Pour moi, la notion de déflexion est extrêmement importante parce que celle-ci renvoie à une attitude de défocalisation.

La plupart des œuvres d’art sont là pour focaliser l’attention et le regard. Au contraire, l’attitude déflexive vise à attirer l’attention sur les alentours, sur les lieux, sur les situations habitées, sur les trajectoires.  

Les propositions artistiques peuvent se faire en étant pratiquement invisible ou voire même totalement invisible.

J’aime beaucoup une notion mobilisée par les québécois, et notamment Alain Martin Richard, qui l’a un peu théorisée dans le domaine de la performance : c’est la manœuvre.

La manœuvre consiste justement à mimer, de manière fictive, un certain nombre d’attitudes ou d’institutions du monde commun.

En ce sens, créer par exemple une Institution comme une Ambassade ou un Ministère, en le nommant comme tel, est une manœuvre. Ensuite, il s’agit de procéder de telle sorte que le dispositif paraisse plausible, en reprenant par exemple le formalisme administratif d’une Ambassade pour le déjouer.

Il s’agit d’opérer à son effectivité dans le réel, dans ce qui est opératoire. C’est parfois extrêmement ténu, et pas forcément visible. Mais c’est sur la longueur, sur la répétition et sur l’insistance que les effets se produisent.

Manœuvre

La manœuvre présume un terrain d’action.

La manœuvre présume que, sur le terrain d’action, il y a des foules ou des individus qui, majoritairement, ne sont pas venus voir ou participer à une manœuvre.

Elle est donc sauvage.
La manœuvre est un processus qui n’est pas .

La manœuvre n’est pas un produit.
Elle n’est jamais le résultat d’un travail. Elle est ce travail lui-même.

La manœuvre n’est pas une œuvre d’art. Elle n’a qu’un lien théorique avec l’art dans sa définition.

Extrait de Notions de base sur la manœuvre d’ Alain Martin Richard

On est toujours dans un entre-deux, dans une ambivalence.
On est toujours dans quelque chose de non-fixé.

Je pense effectivement que la manœuvre est un changement de paradigme par rapport à la définition de l’art et à son statut habituel dans la société.

Claire Dehove

Ambassade des communs : évolutions et identité de l’œuvre

Les ateliers débats de l’Ambassade des Communs qui se sont tenus à Contexts (Belleville, Paris) lors de 6 soirées successives, étaient des invitations à débattre qui ont réuni aussi bien des commanditaires et membres de la Maison des Arts de Bordeaux Montaigne (Charlotte Morel, étudiante en design ; Elisabeth Magne, Maître de conférences en arts plastiques, membre du laboratoire CLARE et des équipes Artes et Lapril), des membres des Périphériques vous parlent, des membres de l’Université du Bien Commun, des artistes comme Éric Létourneau, co-auteur du MAPHAVE/ Ministère des Affaires et Patentes Humaines, Animales, Végétales et Élémentaires à Montréal.

Ces ateliers ont opéré une sorte de déplacement momentané de l’Ambassade des Communs de Bordeaux à Paris. Les contenus de ces ateliers ont été documenté et sont restitués notamment au travers de la publication de la Revue Sens Public, qui joue un rôle d’intermédiaire de médiation en traitant ses données et en les rendant appropriables auprès de tous les étudiants dans la Maison des Arts. À l’issue de ces publications dans la Revue Sens public, est prévue la parution d’une édition papier dédiée à l’Ambassade des communs, à tous ses prolongements et son corpus d’archives.

L’ensemble de ces archives, produites au fur et à mesure du développement du projet, sont autant de manifestations de l’Ambassade des communs, qui font partie de l’évolution et du mouvement de l’œuvre, de sa définition et de son identité.

Hypothèses

Hypothèse : Le centre de gravité de l’œuvre serait transféré aux rapports du domaine de la vie essentiellement. Avec les contributions de Alexandre Monnin et Claire Dehove.

Références

(1) Nathalie Desmet, « De l’invisible comme un service artistique », Marges [En ligne], 08 | 2008, mis en ligne le 15 octobre 2009, consulté le 23 février 2019. URL : http://journals.openedition.org/marges/576 ; DOI : 10.4000/marges.576

Pour aller plus loin

Laisser un commentaire