Biens communs.
Lexique.

Abondance

Dans le cadre d’une réflexion sur les communs, la notion d’abondance m’intéresse. On s’interroge souvent pour savoir comment imaginer une croissance infinie sur une planète dont les ressources sont finies. Ce qui est très juste par ailleurs. Au sein de ce cheminement de pensée, la réflexion sur les communs redonne crédit à l’idée de l’abondance. Il ne s’agit plus de parler de croissance mais d’abondance. Il y a abondance sur cette planète.

La pensée des communs réintroduit cette idée positive et stimulante d’abondance, qui invite à l’action et redonne espoir. Si nous sommes capables de repenser les choses autrement, nous pourrons nous rendre compte que la Terre recèle de mille ressources. Il faut juste leur laisser l’espace pour se déployer.

Accessibilité

Il est à mon avis important d’organiser des choses qui sont adaptables aux non technophiles, d’une part parce que la technique est de moins en moins compliquée, et qu’il y a plusieurs degrés pour l’aborder.

Ensuite parce que le contenu est souvent un bon prétexte pour s’intéresser à la technique. J’ai souvent fait l’expérience de workshops organisés avec des gens qui n’avaient pas l’habitude d’une approche par la technique, et ces profils étaient souvent très intéressants, parce qu’ils avaient ce recul de personnes non connectées. Dans ma pratique, je m’intéresse aussi à faire des choses non connectées qui s’inspirent de processus existants et numériques.

Action

Mon expérience de Disco Soupe montre que, si nous nous situons uniquement dans une organisation revendicative ou de lobbying qui n’a pas de manifestation physique permettant d’interpeller directement les passants ou les consommateurs, la puissance du message diminue .

Il est important de s’investir dans un lieu et de se situer dans une action de terrain.

Dans Disco Soupe, nous essayons de faire en sorte que chacun fasse tout. Notre but n’est pas, par exemple, d’avoir un salarié qui soit chargé de communication. Il est indispensable que chacun continue à organiser des événements. C’est pourquoi même les gens engagés depuis un an et demi dans l’association continuent à mener un ou deux événement par mois.

C’est aussi dans l’action que le sens se trouve.

Aimer

C’est la chose la plus difficile. Aimer c’est être capable de se transfigurer positivement pour quelque chose. On dit souvent que l’amour est proche de la foi. Pour revenir à cette notion de temps, aimer c’est se faire la promesse d’être meilleur.

Aimer, c’est faire la promesse à soi-même et aux autres d’être meilleur.

De faire mieux. D’être une meilleure personne. C’est cela aimer. C’est d’une puissance considérable. C’est la chose la plus importante des quatre. Le cardinal des cardinaux, c’est aimer. C’est sûr.

Appartenance

Nous appartenons tous au règne vivant. Nous ne partageons pas seulement une relation d’utilité avec le vivant. Il existe également un lien d’empathie.

Empathie que nous n’aurons jamais avec un ordinateur par exemple – ou alors sans intelligence artificielle. Mais là, nous rentrons dans un autre domaine.

Appropriation

Il s’agit de remettre les gens au cœur de leur existence et de leur vie citoyenne, de leur travail et de leur parcours en général. Il s’agit aussi de leur donner les outils.

L’appropriation c’est aussi une forme de valorisation des personnes, qui implique un travail d’accompagnement de sorte que chacun soit à même de choisir ce qui est le mieux et accède à une certaine autonomie.

Il s’agit de pouvoir reprendre la parole, parce que finalement, lorsque l’on est seulement un aidé, nous n’avons pas trop notre mot à dire, si ce n’est en tant qu’aider. Nous ne sommes pas trop écouté. Permettre l’appropriation c’est permettre à chacun de redevenir acteur et d’acquérir une légitimité. C’est aussi avoir une vision plus globale, complexe. Être capable d’avoir un regard critique, de choisir, plutôt que d’aller uniquement dans une voie que l’on nous donne et qui nous oriente.

Articulation

Chacun a son fil. Les fils se rejoignent, se détachent, s’articulent ensemble.

C’est l’articulation entre les personnes qui crée les communs. Nous n’avons pas les mêmes positions, mais nous articulons nos positions.

Autonomie

Je parle de libre et d’open source, mais j’aspire à une certaine forme d’indépendance, de manière générale, quand à la production.

C’est quelque chose auquel j’ai eu partiellement accès, et j’ose espérer qu’un jour des étudiants qui voudront chercher l’information pourront la trouver dans le contexte de l’École. À mon avis l’École est faite pour cela, mais pour l’instant elle ne remplie pas ce rôle.

Auto-réplication

La vie a cette capacité à se reproduire, se diviser, se disperser. Elle a des propriétés qui sont presque virtuelles.

Cette capacité infinie de reproduction est un pré-requis évident pour se définir comme étant bien commun.

Autrui

Je me suis posé des questions sur ce que signifie travailler et participer à des créations de spectacles dans des lieux très différents. Je travaille très rarement chez moi. Je suis toujours dans des endroits où l’on présuppose de l’attitude des gens que l’on va recevoir. Qu’est-ce que c’est que cela ? Qu’est-ce que cette prétention là ? Et en même temps, qu’est-ce que ce pari là ? Cela peut être apparenté à une prétention. La prétention de savoir comment les gens vont être. Penser qu’ils vont toujours agir de la même manière. Et en même temps, ce n’est pas cela. Je pense que c’est plus que cela. C’est peut-être plutôt faire le pari d’une forme d’universalité, de partage. De fait, même si les rapports seront très différents d’un soir à l’autre – de là où je parle, du spectacle, du théâtre – c’est peut-être à cet endroit là que j’aime travailler.

Il est peut-être plus prétentieux de croire que l’on va connaître les gens en restant longtemps sur place, en les observant et en les interrogeant, que de faire le pari de chercher au plus profond de soi-même des choses que l’on a envie de partager avec eux.

J’adore voyager, mais je comprends les gens qui disent que le voyage est totalement inutile. Il y a des gens qui sont complètement immobiles et qui produisent de chez eux des choses qui ont une portée universelle, connectées, d’une manière ou d’une autre. Quelque part le déplacement est une forme d’agitation quelque peu illusoire.

Bien

La notion de biens communs me parait renvoyer à la notion de bien, dans sa double acception. Dans son acception morale tout d’abord, c’est-à-dire le bien que l’on oppose au mal. Mais aussi dans son acception économique, c’est-à-dire le bien que l’on oppose au service. J’apprécie cette ambigüité du mot bien, qui me parait prometteuse. En effet, si nous parvenons à fabriquer des biens – au sens des objets, des choses qui peuvent se produire, se vendre, s’acheter – qui contribuent au bien commun, alors c’est une très bonne nouvelle pour l’Humanité. Cela représenterait un pas dans le sens d’une démocratisation de ce qui contribue à la qualité des liens. C’est-à-dire de ce qui aujourd’hui est épouvantablement cher. Il y a une grande différence entre les services et les biens. Les biens ne mobilisent pas la présence d’un humain délivrant une prestation, contrairement au service. C’est pourquoi le coût des biens peut être parfois très inférieur au coût des services.

Ce phénomène de démocratisation représenterait donc une excellente nouvelle pour les communautés, que se soient les communautés familiales, les communautés économiques, d’entreprise, conjugales, ou toute autre forme de lien dans lequel une unité s’institue.

Il faut encapsuler, catalyser de la valeur sociale dans les objets plutôt que dans les services, ce qui rendrait celle-ci plus accessible et donc beaucoup plus généralisable.

Aujourd’hui, quand un couple est en difficulté, il faut qu’il ait de quoi s’offrir 70 ou 80 euros de l’heure les services d’un thérapeute conjugale. Ou qu’il lise un livre qui ne sera peut-être pas d’une grande efficacité, parce que face à la difficulté, la lecture d’un livre suffit rarement. Il en est de même pour les situations où il y a violence, dans les entreprises par exemple. Dans ces cas de figure, le recours à du personnel qualifié est presque systématique, excluant ainsi la possibilité à une grande majorité des acteurs de pouvoir s’offrir des services aussi chers. Et du coup, ils resteront dans des situations aussi détériorées qu’ils l’étaient au départ.

Bricole

Sur Disco Soup, les choses se font à l’arrache. Et tant que nous restons à l’arrache, nous sommes sauvés. Nous allons dans les poubelles, nous trouvons des trucs, bricolons. Cela ne marche jamais, il y a toujours un truc qui ne va pas.

Cette obligation de bricoler en permanence, quelque part, nous permet de nous réinventer.

Catalyse

Il ne faut pas oublier qu’un bien commun se définit comme étant commun malgré la pluralité que constitue l’humanité et ses constituants. Un bien commun ne peut être commun que s’il répond à beaucoup d’attentes différentes. La diversité et la complexité d’un système fait qu’il va pouvoir prendre différentes formes et différentes utilités. Il y a une question de robustesse aussi. N’importe quel système est intéressant à partir du moment où il possède une certaine robustesse face à son utilisation. Un bien commun s’instaure en bien commun parce que l’on y trouve un intérêt, sinon les gens ne l’utiliseront pas. Cet intérêt aujourd’hui réside dans des critères tels qu’une utilisation sûre et presque permanente. L’enjeu est de pouvoir transmettre son utilisation. Un bien commun ne doit pas présenter un caractère trop éphémère.

Le thème de robustesse est aussi intimement lié au système vivant, qui va de paire avec la notion évolvabilité, c’est-à-dire la capacité à s’adapter en permanence. Un bien commun doit pouvoir répondre à des attentes très différentes, et en cela, doit pouvoir évoluer et s’adapter si nécessaire.

Circulation

L’articulation crée des passages et des connexions, et constitue en soi un dispositif, permettant des circulations d’informations, la répartition des taches.

Une des question qui se joue est de savoir comment l’on change de position à l’intérieur d’un commun, suivant les besoins. Il y a un enjeu d’adaptation.

Citoyenneté

Par le terme citoyenneté, j’aimerais introduire l’idée d’une responsabilité face au groupe, qui consiste à dire que nous choisissons ensemble les règles de vie et nous les améliorons.

Nous sommes responsables pour nous et pour les autres de la communauté.

Collaboratif

Le web, depuis les années 90, nous montre bien sa force, la façon dont il nous rallie et dont il peut donner vie à des phénomènes massifs et viraux. Le cas de Fukushima constitue un exemple éloquent : les communautés ont organisé des relevés de données de la radioactivité sur le territoire, de manière à ce que les gens puissent savoir dans quel périmètre ils allaient évoluer. Rôle de ces communautés a été majeur. On dit souvent que les données de l’État ne sont pas suffisantes et ne nous permettent pas d’avancer autant que nous le voulons.

Mais les processus collaboratifs ont fait leurs preuves et aujourd’hui, nous voyons de plus en plus de projets se mettre en œuvre de la sorte. Je pense à Protei, à Open Source Ecology. Et c’est là qu’il y a pour moi un mariage très important entre la force du libre et la force du durable.

Communauté

Dans le cadre de la pensée des communs, la communauté me parait être une notion importante. On peut voir en cette notion l’idée d’une communauté agissante qui se structure mais aussi des individus qui contribuent à cette communauté.

La notion la plus proche des communs est selon moi la notion de communauté. Si ces notions étaient des planètes, celles-ci seraient toutes proches. Communauté.

Le bien commun prend son sens dans le cadre d’une communauté, c’est-à-dire une fédération ou agrégation d’individus, acteurs qui vont décider à un moment donné de tisser des liens entre eux se sorte qu’ils vont former un tout un peu plus grand que chacun, avec des parties.

Et c’est cela qui émerge de cette notion de communauté : des gens qui vont faire partie de quelque chose d’uni et de cohérent, d’une cohésion.

Je prendrais pour appui la logique associative, avec des règles énoncées, une loi qui la régie. En observant la diversité du monde des associations, il me semble important de s’intéresser, au-delà du statut, à ce que met en avant le commun, c’est-à-dire un regroupement de personnes qui, éventuellement, ne se seraient jamais côtoyées si il la nécessité de faire commun ne s’était pas posée.
Je prends l’exemple d’un village communiste ou socialiste de 800 habitants, dont les habitants, depuis quinze ans, avec leurs petits deniers, donnent de l’argent pour rénover l’église. Parce que l’église est le bien commun du village, tout le monde s’y est mis. Cet exemple démontrent que nous sommes régis par des logiques qui dépassent certainement toutes les règles que l’on se donne au départ.
Cette logique de communauté doit être travaillée, par le biais certainement de témoignages, de retours d’expérience, de manière à ce que nous devenions plus précis dans la maîtrise de ces enjeux. Très souvent, en ce qui concerne les communs de la connaissance, nous abordons tout de suite les problématiques sous l’angle de la technique, alors que nous pourrions aussi les aborder sous l’angle des modalités de relation. Il faudrait se tourner vers les centres de sociologie qui étudient ce genre de choses. Je suis en tout cas certaine qu’il y a des choses à faire pour nous aider à clarifier ces questions.
Pour reprendre l’exemple des associations, où l’on donne souvent des axes techniques et pratiques, on ne prend pas en considération l’état d’esprit dans lequel nous devons conduire nos actions.

La logique des communs réintroduit un soin particulier à travailler sur l’état d’esprit dans lequel nous devons conduire nos actions. Et je pense que c’est cela qui est essentiel, pour prévenir des enclosures.

Si les enclosures peuvent venir de l’extérieur, je pense qu’il y a aussi des biais à l’intérieur de la communauté. C’est pourquoi il faut aussi avoir des idées et des principes internes propres et ne pas mettre en avant que les risques externes.

En parlant de commun et de communauté, j’opposerais deux visions. (voir notes)
Comm-Un, c’est essayer de chercher l’unité, en créant une communauté idéale. Et ça a été un peu le problème du passage du communisme marxiste au communisme stalinien. Le communisme, c’est justement réussir à déclassifier tout ce qui est classifié. On prend une figure qui n’existe pas, qui est le prolétaire, et qui est une sorte de puissance déclassifiante de tout. Et la mise en commun de ces puissances déclassifiantes va engendrer le communisme marxiste, constitué d’un État, c’est-à-dire une unité, avec un chef au sein d’un système centralisé. Pourtant, c’était l’inverse qui était recherché dans la philosophie du communisme.
Alors que la notion Communus numeris permet de positionner l’idée du comment comme quelque chose qui se fabrique, qui se construit. C’est faire ensemble pour que le commun existe.

Le commun n’est pas donné au départ, il se fabrique et se construit ensemble.

On commence à se rendre compte que la société de consommation, telle qu’on l’a connue, ne fonctionne pas.
Je suis aussi une très grande adepte du CouchSurfing, et j’ai rencontré un nombre de gens incroyable, en les hébergeant ou en voyageant. On peut former par ce biais des liens très forts, internationaux et durables.
Cependant, le fait est que, dans ces communautés, les gens sont en général très proches socialement, intellectuellement. On rencontre des gens qui nous ressemblent. 

La limite de la communauté, telle que je la conçois, se situe précisément là, dans ce cloisonnement. Tout le monde est lié à tout le monde. Même en rencontrant des gens par ricochet et en étendant le réseau de connexions, malgré tout, nous restons dans une sphère qui est relativement limitée.

Mais si l’on prend l’exemple de la communauté de Wikipédia, on constate que tout le monde se connait. Et se n’est pas un mal, il faut aussi laisser le temps que les choses se fassent. Et par ailleurs Wikipédia constitue une forme de décloisonnement de par son processus de démocratisation de la connaissance. Le cas des communautés du web est également très éloquent à ce sujet. Il existe une forme d’exclusion par le web, du fait qu’une partie de la population n’y ait jamais été éduquée.
La limite de ce genre de système, je la poserais là.

Confiance

En travaillant la notion de biens communs, je me rends compte que la confiance est de plus en plus un mot central.

La pensée des biens communs est une pensée qui fait confiance. Elle fait le pari que, quand l’individu n’est pas pris seul mais en communauté, il y a une possibilité qu’il arrive à s’organiser d’une manière qui va être inventive, créative, et bénéfique pour ses membres, pour arriver à constituer un bien commun, le transmettre dans le temps, le faire durer, le faire vivre.

La confiance que les individus peuvent s’accorder est un élément essentiel dans une communauté qui s’organise en bien commun.

Par confiance, j’entends la capacité des groupes humains à trouver des solutions à leurs problèmes, sans passer par des formes de violence ou d’appropriation, de concurrence ou de rivalité.

Tous ces mots sont très présents autour de nous, mais ne sont pas une fatalité. Ce qui est intéressant dans les communautés qui se constituent autour des biens communs, c’est qu’elles donnent à voir des exemples concrets qui incarnent la possibilité de prendre une autre voie.

La confiance est une condition absolument nécessaire pour qu’une communauté se développe et qu’un intérêt collectif émerge.

La confiance crée les conditions pour que chaque partie du système puisse donner le meilleur de lui-même en interaction avec le meilleur de l’autre.

Lorsque j’étais candidate, j’ai écrit un article sur mon blog à propos de la confiance. La défiance est un sentiment normal, et même nécessaire. La confiance aveugle est une bien moins bonne chose.

Il faut toujours avoir un petit peu de défiance, c’est-à-dire vérifier, contrôler. Il faut toujours des garde-fous pour éviter les dérives, et cela quel que soit le système.

Et à partir de ce moment où ce petit peu de défiance existe, ensuite, il faut faire confiance à priori, parce que cela marche très souvent.

Toutes ces expériences me laissent à penser que « l’homme bon » n’est pas simplement un mythe. Si on l’investit, souvent, l’homme soulève des montagnes.

En tant que candidate, je suis parvenue à faire des choses dont je ne me croyais pas capable. Et cela parce que l’on m’a fait confiance, et que je me suis sentie investie d’une responsabilité.
J’ai vu cela des milliards de fois. Puisque de toute façon dans l’associatif il n’y a pas de moyens, dès lors que quelqu’un a une petite envie, on la soutient. Quand on met un bout d’ongle, on vous prend le bras.
Et dès lors que cette personne ne se sent pas noyée et n’a pas peur, alors elle peut commencer à faire, et réalise des choses magnifiques. Pas forcément ce que l’on attendait, mais ce n’est pas grave. Ce qui émerge est toujours très important. C’est une pierre d’un édifice dont briques ne sont jamais toutes de la même taille. Mais quelle que soit la taille ou la nature de la contribution, c’est toujours un moyen d’aller dans le bon sens. Cela avance, dans le bazar, mais cela avance, dans le bon sens.

Connaissance

Un des enjeux de la construction des communs réside selon moi dans la circulation de l’information et dans la façon dont la fluidité de cette circulation permet aujourd’hui de partager auprès d’un plus grand nombre et d’accélérer le changement.

Dans le contexte de métamorphose et de changement systémique dans lequel nous nous situons aujourd’hui, la circulation de la connaissance est un élément crucial.

Nous passons d’une ère industrielle à une ère de la connaissance. On y passe par le biais des technologies. Mais on y passe aussi par le biais d’une prise de conscience, extrêmement forte, de la nécessité d’une réappropriation des savoirs, des savoirs anciens dont nous sommes à l’heure d’aujourd’hui un peu dépossédés.

Je veux dire, un village africain qui meurt de soif et qui apprend à cultiver ses légumes avec la permaculture a des chances de survie supérieure. C’est une question de connaissance et d’accès à la connaissance. Il ne peut y avoir de communs sans connaissance.

Continuité

Je pense qu’il faut se saisir du vocabulaire comme un facteur clé. Les mots ont de l’importance. Prenons le cas des termes « information » et « actualité ». Les professionnels de la communication ou les journalistes parlent d’ « information ». Pourtant ce qu’ils produisent est, selon moi, non pas de l’information mais de l’actualité. Les professionnels confondent l’information spécialisée, dont les gens ont besoin, et l’actualité. Dans les pays anglo-saxons, la différence est bien plus claire qu’en France en terme de vocabulaire.
Au cours de l’histoire, il y a eu des moments d’ouverture sur l’information, la connaissance et les savoirs de plus long terme à capitaliser de façon plus effective. Et puis, il y a quinze ans, notamment avec l’émergence d’internet, cette distinction entre information et actualité s’est effacée. Il y a eu des déperditions énormes.

Je trouve que l’approche de la gouvernance de nos savoirs informationnels par les communs est une solution intéressante. En effet, le problème qu’ont connus des tas de dispositifs provient du régime de propriété auquel appartient la connaissance, c’est-à-dire soit le privé soit l’État. Ce régime de propriété met en danger nos dispositifs de partage de la connaissance qui, du jour au lendemain, peuvent disparaître. Alors que si des collectifs d’utilisateurs, locaux ou thématiques, s’emparaient de ces communs, la continuité de leur gouvernance serait assurée. 

Par exemple, il y a 7 ans, on a fusillé le centre de documentation du sport. Le fond documentaire s’est vu éparpillé. Et maintenant j’entends dire qu’on va le reconstruire parce que ce dispositif nous manque. En effet, dans tous les pays il y en a un. Pourquoi en France il n’y en aurait pas ? Il va être coûteux de remonter ce qui existait depuis 25 ans. Et ceci est un exemple. Ce phénomène de rupture, je l’observe en en permanence.

Dans le monde anglo-saxon, il y a une continuité de principe, malgré des restrictions budgétaires très fortes qui imposent une optimisation des dispositifs, des fermetures de services et autres mesures. Mais il existe une pérennité dans le temps, malgré les difficultés économiques. En France, nous faisons la révolution à chaque fois qu’un nouveau chef arrive. On fait table rase.

La valeur de nos métiers, dans le secteur de l’information, repose sur le lien et la continuité de nos démarches. On ne doit pas nous mélanger avec les actions boursières. Si les actions peuvent bouger, nous sommes garants de récupérer l’information produite par le passé pour poursuivre.

Contradiction

De la critique de l’économie orthodoxe et de cette vision statique des communs aboutit une réflexion sur les notions de diversité et de contradiction.

Si nous nous focalisons non pas uniquement sur les ressources, mais aussi sur les personnes et leurs désirs, leurs volontés, alors nous obtenons une vision dynamique des communs. Cette vision dynamique qui nous permet d’étudier les diversités et les contradictions.

Dans le processus d’analyse des communs, au-delà de la démocratie participative, il me semble intéressant de considérer aussi la démocratie réelle. C’est une notion décrite par Amartya Sen qui s’intéresse à ce que l’on appelle les capabilités, c’est-à-dire les droits formels donnés par les gouvernements en faveur des citoyens pour qu’ils puissent mener eux-même des projets. Dans ce cas là, on ne va plus seulement considérer le déclaratoire de la démocratie participative des réunions de concertation, mais on va plutôt analyser les contradictions, c’est-à-dire ce que les citoyens veulent vraiment.

Prenons l’exemple de l’étude réalisée par l’Université Catholique de Paris et Vivendi (c’est un partenariat public/privé) à Loos-en-Gohelle, ville du Nord-Pas-de-Calais. Cette ville minière, qui était autrefois en situation en déshérence, est aujourd’hui un véritable lieu de créativité et d’innovation, notamment en ce qui concerne le green business. À Loos-en-Gohelle se mettent en œuvre de très nombreuses réunions de concertation, et c’est formidable, parce que les citoyens peuvent s’exprimer. Sauf que si l’on s’arrête à cette démocratie participative, alors on oublie les contradictions.
Un exemple concret : les citoyens déclarent qu’ils voudraient de petites rues commerçantes avec des magasins bio et une vraie qualité de vie. Or de facto, ces valeurs ne sont pas appliquées au quotidien par les citoyens, qui continuent à faire leurs courses au centre commercial, pour des raisons pratiques. De ce constat, on comprend ensuite que les citoyens désiraient en fait autre chose. Des cinéma, d’autres lieux de consommation par exemple, en contradiction avec ce qu’ils avaient déclarés en situation de concertation publique en vue d’une bonne gouvernance des communs.

S’intéresser aux communs ne consiste pas à déterminer le bien et le mal. Il n’est pas ici question de morale. Il s’agit de mettre en œuvre une délibération éthique sur ce que veulent les citoyens et sur ce qu’ils sont en mesure de pouvoir réaliser.

Contribution


Construire un bien commun nécessite des contributions. Formulé de la sorte, cela semble très banal. Mais c’est là que réside en grande partie notre capacité à le réaliser. Cela suscite des questions que je trouve passionnantes. Comment s’établie la contribution ? Sur quelle base et sur quel contrat social ? Quels équilibres déclenchent des contributions ? Comment entretient-on à long terme la contribution ? Comment prend-elle de nouvelles formes ? Comment évolue et se pérennise-t-elle ? Pour y répondre, on peut s’appuyer sur des exemples fameux : Wikipédia, qui est un modèle de contributions récurrentes absolument fantastique et éblouissant. Nous commençons, avec le recul de ces dix dernières années, à comprendre et à mesurer quels sont les ressorts de cette contribution. Par contre, nous voyons qu’il existe beaucoup d’autres wiki qui parviennent plus difficilement à mobiliser des contributeurs. Donc, on voit bien que ce n’est pas seulement en analysant les façons dont Wikipédia a réussi à développer un modèle contributif fort et en les appliquant à un autre contexte que les choses se résolvent.
Par ailleurs, il me semble pertinent d’associer la question de la contribution à celle de la rétribution. Ce qui est intéressant dans la notion de bien commun, c’est qu’il y aurait un peu un paradoxe de la rétribution. Il y a bien évidement des rétributions individuelles. Je contribue, j’ai une rétribution. Elle peut être de plusieurs natures :
– Soit parce que je bénéficie de la contribution d’autres et donc j’apprends. J’ai plus de connaissance que d’autres.
– Et puis il y a des rétributions qui sont peut-être un peu associées à des rétributions sociales, professionnelles. On sait aussi que les logiques contributives s’appuient sur des mécanismes de promotion individuelles, sans qu’il faille les critiquer ou les diaboliser.
– Et puis il y a un autre type de rétributions, qui relève presque de l’œuvre. Quand certains les présentent, il y a quelque chose de presque chevaleresque dans cette notion de contribution sans en attendre une rétribution directe pour soi-même.

Je crois qu’il y a bien les deux. Pour tout les individus, il y a probablement un panachage de ces différentes natures de rétributions, et au global, on voit bien qu’il y a une peu de ces deux dimensions-là.
Après cela pose des questions, parce que si l’on se dit que l’on souhaite avoir comme le dit Bernard Stiegler une société contributive, on change d’échelle. Et cela veut dire que cela devient la norme, ou en tout cas quelque chose de dominant. Donc cela pose la question de comment on finance la contribution chevaleresque et rémunérée en crédit social. Et là on voit que les bouleversement qui seraient nécessaires sont d’une nature bien différente. Dans ce thème des biens communs, il y a quand même un continuum assez large sur différentes visions de ces biens communs et de la place qu’ils pourraient prendre au sein de la société. Certains érigent le bien commun comme modèle d’action d’une société. D’autres le voient ou le considèrent de façon plus marginale – et ce n’est pas à prendre de faon péjorative, mais par opposition à dominant – comme pouvant prendre une place complémentaire à côté d’un modèle qui est celui que l’on connait aujourd’hui.
Et on voit bien qu’il y a cette tension là sur cette question en se disant mais finalement, si l’on veut qu’il y ait véritablement une logique de biens communs, cela nécessiterait de changer beaucoup d’hypothèses et de règles de fonctionnement, notamment économiques.

Critique

Les notions « partage » et « critique » me paraissent importantes.
Partage, même dans le sens affectif du terme. Dans les biens communs on doit penser d’abord à partager.
Critique, dans le sens antidogmatique. C’est-à-dire la faculté à toujours pouvoir ne pas préjuger de ce que doit être la gouvernance et des usages qui doivent être faits d’un contenu. Je prends un exemple très simple, dans le logiciel: le fait de partager du code avec d’autres personnes, d’avoir un fond éthique commun, ne doit pas nous rendre dogmatique sur les usages de ce logiciel fait par d’autres gens qui ne sont pas dans la communauté. C’est un peu souvent le cas, c’est-à-dire que l’on confond le niveau technique et juridique de ce que l’on autorise et le niveau affectif de ce que l’on a envie d’encourager.

L’impulsion naturelle du partage ne doit pas nous faire aborder les questions liées aux biens communs de manière trop communautaire, avec des systèmes de pensée où l’on perdrait notre esprit critique.

Décider

Démocratie

Le commun induit la démocratie, c’est-à-dire l’idée d’une procédure de gouvernance qui permette aux usagers d’un bien d’avoir leur mot à dire dans la manière dont il est géré.

Dialogue

Dans le cas de l’écosystème du logiciel libre, où les acteurs impliqués ont des profils, des niveaux de compétence et par conséquent des niveaux de pouvoir différents, la problématique est de savoir comment l’on organise le dialogue et la prise de décision.

Je pense en particulier au cas des biens communs numériques, avec lesquels ne se pose pas le problème de la rareté, à la différence des biens communs naturels gérés par une communauté locale par exemple.
Dans le cas des biens communs numériques, la question est de savoir comment l’on organise ce dialogue. Ce que j’ai pu observer, c’est que le dialogue n’aboutit pas toujours à une prise de décision commune. Ayant suivi beaucoup de listes de diffusion, je me rends compte que dans de nombreux cas de figure, on dialogue d’un sujet, la discussion se finit d’elle-même sans aboutir, et la réelle prise de décision se fait presque par derrière, de manière cachée ou implicite.
L’enjeu se situe donc, de mon point de vue, dans la capacité à prendre des décisions ensemble, tout en respectant le fait que l’on ait parfois des ressources limitées. Aussi, une prise de décision doit se faire en regard des possibilités de chacun et en fonction de ce qu’il peut mettre en place.

Dichotomie public-privé

Il y a un sens du mot commun que j’aime bien, mais qui est très spécifique à un contexte politique.

Le commun représente ce qui n’est ni public, ni privé. Je pense que c’est une vraie direction de travail. Ce n’est pas juste un concept mais réel mode d’application, avec des résultats très concrets que l’on peut commencer à percevoir maintenant au travers différents projets qui se mettent en place.

Comment le commun nous sert-il justement à sortir de cette dichotomie là, du public et du privé ? Cette question est intéressante.

Nous étions enferrés dans des clivages et des logiques de propriété. Les communs sont une sorte de troisième voie qui n’exclue pas le public ou le privé, mais qui se situe à côté.

On a besoin de travailler, dans certains cas, par alliance avec les acteurs publics. Et dans d’autres cas, les confrontations avec ces mêmes acteurs publics seront inévitables. En effet, on sait bien qu’il existe toute une série de sujets où, souvent, la puissance publique a tendance à détricoter du bien commun. C’est une tendance qui date depuis les années 80, et plus précisément depuis Margaret Thatcher et Donald Regan. Il y a donc aussi un travail d’affrontement à mener, contre les démarches des acteurs du marché et des acteurs publics, pour reconquérir ou protéger un certain nombre de biens communs.

L’articulation avec le marché et avec l’État se réinvente à chaque fois. Selon les cas, les acteurs des communs se positionneront soit sur des logiques de renforcement mutuel avec ces acteurs,  soit au contraire, sur des logiques de résistance. 

Diffusion

Les biens communs informationnels induisent la notion de partage et la plus grande diffusion possible.

Digital Labor

Cette notion désigne, d’une part,  les activités en ligne qui génèrent de la valeur. Par exemple, effectuer une recherche dans Google, modifier son profil Facebook, écrire du logiciel libre, poster des photos, etc. Mais elle désigne aussi le courant de recherche qui en a pris le nom, et qui essaie de développer un discours critique autour de ces activités. Ce courant revendique notamment que ces activités relèvent d’une nouvelle forme d’exploitation, au sens marxiste du terme, puisque certains acteurs viennent capter la valeur créée par ces contributions bénévoles, réalisées sur le temps libre.
Ce courant des Digital Labor posent des questions très intéressantes. Cependant, je ne suis pas toujours convaincu, tant par les réponses qu’ils donnent que par leur cadre d’analyse, très marxiste, et orthodoxe au sein du marxisme. En effet, ces courant essaient de repenser ces problématiques en usant des même catégories qu’au 19ème siècle (notion de surtravail, d’exploitation, théorie de la valeur marxiste). Mais ces cadres me paraissent incompatibles pour penser notre société contemporaine, car nos activités ne sont pas comparables à la réalité industrielle du 19ème siècle. Je pense notamment aux activités qui brouillent la séparation entre travail et loisir, où la création de valeur est très difficile à mesurer, et où la valeur ne peut pas toujours être attribuée à une seule personne (dans le cas de contributions collectives et collaboratives).
Les anciennes catégories, notamment marxistes, ne marchent pas forcément très bien pour analyser ces nouveaux paradigmes.
Les anciennes catégories, notamment marxistes, ne marchent pas forcément très bien pour analyser ces nouveaux paradigmes.

Aussi, si des questions très intéressantes émergent actuellement autour du digital labor, nous n’avons pas encore trouvé les moyens théoriques et critiques pour réellement bien les poser et bien les résoudre.

C’est plutôt du travail qu’il reste à faire, à l’avenir.

Do-ocratie

Do-ocratie est un terme souvent rencontré dans le monde des hackers et du logiciel. Il traduit une principe qui m’est assez sympathique qui consiste à dire que celui qui fait doit décider. Il me semble que c’est un bon point de départ quand on essaie de s’organiser collectivement et faire des choses ensemble. Je n’aime pas trop les inspecteurs des travaux finis. La do-ocratie me paraît être une bonne manière de lutter contre cela.

En terme de processus de collaboration, un des phénomènes que j’ai pu observé, qui me semble très efficace bien que celui-ci ne me fasse pas totalement plaisir, c’est la do-ocratie. C’est un processus très autocratique plutôt que démocratique.

La do-ocratie est le processus selon lequel une personne prend spontanément en charge une initiative et fait bouger les choses. Je me rends compte, dans mon parti, à quel point les gens ont peur de voir émerger quelqu’un qui agisse sans avoir consulté les autres.

D’expérience, je me dis que cela n’est pas grave. C’est un phénomène que j’ai observé, notamment, à la Quadrature du net, qui est par ailleurs l’un des trucs les plus efficaces que je connaisse, et qui fonctionne surtout de manière do-ocratique. Je me dis que ce n’est pas grave tant que ces personnes qui prennent des initiatives sont ensuite prêtes à lâcher la main.

Ce qui est fait collectivement n’appartient pas à un individu en particulier, mais est remis dans le pot commun. Il est ensuite souhaitable que quelqu’un d’autre s’en empare.

Documentation

Le fait de documenter de manière générale ce que l’on fait, et en quelque sorte de créer des tutoriaux, est selon moi une manière de participer à la construction de communs.

Cela constitue un apport pour la personne qui crée cette documentation, en terme d’apprentissage, de méthode et de réflexivité sur sa démarche. Par ailleurs, c’est une manière de partager de la connaissance que chacun pourra s’approprier, commenter, améliorer, refaire, etc.

Écologie

Je m’intéresse à l’open hardware, et à des groupes comme Open Source Ecology. Le nouveau rapport du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) va sortir, et nous savons que nous allons au devant de difficultés d’ordre climatique assez importantes.

Comment rend-on pérennes, ou comment maintient-on à flot des sociétés complexes, technologiques, dépendantes d’un certain nombres de ressources et habituées aussi à un certain confort matériel – avec toutes les questions de liberté que cela impliquent ? Face à ce défi écologique, je pense que les biens communs sont une solution.

Économie

Il est important de bien revenir à l’origine des mots, et d’observer comment l’on associe à ces mots des usages, des couleurs ou des modes d’être particuliers.

Le terme économie provient du grec ancien oïkonomia, gestion de la maison, constitué de oikos, maison, et nomos, gérer, administrer.

Le mot économie signifie donc la loi de l’espace commun, et en quelque sorte une régulation de ce que signifie vivre ensemble. Cela consiste à se donner des règles au nom du fait que l’on puisse habiter l’un à côté de l’autre, en vue que cela nous serve autant à l’un qu’à l’autre, dans cet espace commun qui s’appelle la maison. C’est un système de répartition des biens qui fait l’économie commune. 

Le dénominateur commun de l’économie actuelle est la monnaie. Par exemple, en Europe, notre dénominateur commun est l’Euro. Pourtant, ce dénominateur commun, créé de toute pièce à un moment donné, est une chose unique devenu le garant de toutes les disparités. Ce système rend équivalentes des situations qui sont, de fait, hétérogènes, et produit du conflit. C’est le cas de la Grèce, par exemple. On a, à un moment donné, appliqué à tous le même schème, sans prise en compte des économies nationales des uns et des autres et en créant des inégalités.

L’Euro, ce commun, n’en était pas un. Il n’a pas été construit, il a été posé. Et de fait, cela crée des crises parce qu’il y a des vitesses qui ne sont pas les mêmes, des états de départ qui ne sont pas les mêmes. Par commun imposé l’on crée des inégalités terribles, alors qu’un commun fabriqué est un facteur d’égalité, une exigence d’égalité absolue.

Économie hétérodoxe

L’économie orthodoxe est un système de pensée qui, notamment, marque fortement la culture américaine, avec pour principes dominants l’usage de l’économétrie, les statistiques. Cela se matérialise concrètement, par exemple, par des programmes élaborés par la Banque Mondiale en direction des pays en voie de développement. Son fonctionnement s’élabore dans un premier temps par le montage de dossiers très sophistiqués, basés sur la statistique et l’économétrie, puis par un travail mené localement par des experts.
Je critique cette méthode car celle-ci ne permet pas de prendre en compte des paramètres qui ne rentrent pas dans les statistiques, c’est-à-dire la culture, l’humain, le sensible, le non-mesurable. Je m’intéresse à l’économie hétérodoxe, plus marginale, bien qu’en plein développement depuis plusieurs années, comme le démontre le Prix Nobel attribué à Elinor Ostrom.

L’économie hétérodoxe consiste à de tenir compte, en économie, de tous les aspects humains, sensibles, culturels et non mesurables, de l’ordre de la science politique.

On parle beaucoup, par exemple, de Smart Cities dans le cadre de Politique de la Ville. Ces systèmes d’action consistent à tout mesurer et à faire des politiques basées sur la ressource (les Politiques énergétiques, les politiques en faveur de l’environnement, le numérique à tout va) C’est peut-être une preuve de développement, mais j’en doute. Je parlerais plutôt de ville sensible tenant compte de l’humain, du désir et des citoyens. Dans les communautés, on ne parle même plus de citoyens, on parle de personnes.

De mon point de vue, la première étape d’un travail sur les communs consiste à développer cette vision de l’économie hétérodoxe, basée sur la prise en compte de la culture, de la conflictualité et de la prise de décision fondée sur quelque chose qui est forcément non rationnel. L’économie orthodoxe considère que l’humain est rationnel et isolé. Hors un individu n’est jamais isolé. Il est forcément inséré dans la société.

Il s’agit donc de voir les communs différemment en prenant davantage en compte la personne plutôt que de se focaliser sur la ressource et plus généralement ce qui est mesurable.

Ce sont ce que j’appelle des chemins de dépendance. On peut d’ailleurs faire une analogie avec la vision marxiste, pas sur le plan politique mais sur le plan de la structure. En terme de méthodologie, Karl Marx se focalise beaucoup sur la structure et l’infrastructure, et considère concrètement que l’industrie va être favorable à l’épanouissement personnel des citoyens. Cependant, les aspects culturels, spirituels, émotionnels ne sont pas pris en compte et confère une vision incomplète de l’économie. Des théories de la pensée des biens communs, et le travail d’Emmanuel Mounier par exemple, s’intéresse à la question de l’épanouissement personnel de l’individu dans la communauté et à la gestion des contradictions. Ces pistes de travail me paraissent davantage satisfaisantes.

Écosystème

La notion d’écosystème souligne l’importance et l’évidence de notre inter-être. Nous ne sommes pas tout seul et quel que soit le bien commun, il est en interaction avec d’autres, et à différents niveaux.

Les questions qui se posent au niveau d’un bien commun se posent au niveau des biens communs. L’enjeu réside dans le passage de l’un à l’autre.

Égalité

Égalité, au sens d’une exigence qui n’est jamais atteinte. Je me rends compte que, dans toute ma réflexion sur le commun, je suis très influencée par Jacques Rancière. Et l’exigence d’égalité est un leitmotiv chez Rancière.

Cette égalité sera toujours ce que l’on n’a jamais complètement atteint. Travailler en commun au nom de cette égalité jamais atteinte signifie travailler au nom d’une considération égale des différences radicales.

Et dans ce contexte, égale signifie depuis une attention commune, et ne veut pas dire une équivalente. Par exemple, on peut regarder la Grèce et la France comme deux situations communes, non pas au sens où ce sont les mêmes, mais au sens où elles sont égales dans leur droit à permettre une vie digne pour leurs citoyens, pour les grecs ou pour les français.

C’est une égalité pour chacun, qui demande, précisément parce que ce ne sont pas les même situations, à ce que les traitements mis en place au niveau économique et politique s’adaptent. Aussi, l’exigence d’égalité permet encore une fois qu’il y ait un travail en commun. Ce travail en commun est une considération, une prise en compte des singularités de chacun des cas, pour que quelque chose de l’ordre d’un commun se construise.

Empowerment

Je n’ai pas de mot équivalent en français. C’est ce que l’on essaie de faire sur Disco Soupe.

Tant que l’on ne fait pas soi-même et que l’on n’aide pas les autres à le faire, tant que l’on n’est pas dans une logique de diffusion de ce que l’on a appris en vue de capitaliser, alors l’action a beaucoup moins de sens et de portée.

Notre but est aussi de former tous les gens qui sont autour de nous, autant que nous avons nous-même été formés.

Enclosure

L’encolure définie la menace qui pèse sur tous les objets qui sont constitués en biens communs. Cela vient historiquement du mouvement des enclosures, qui s’est déroulé en Angleterre et qui correspond à cette période historique qui a duré plusieurs siècles, pendant laquelle on est passé d’un mode de gestion des terres communautaires à un régime de propriété.

Il y avait des biens que l’on disait communaux, des champs, des forêts par exemple, dans lesquels la population avait le droit d’aller pour puiser des ressources, et qui n’étaient pas considérées comme étant appropriées. Puis, il y a eu tout un mouvement des propriétaires terriens pour enclore ces terres et en faire des propriétés exclusives, qui ont fait basculé l’Angleterre dans la révolution industrielle.

Le mouvement des biens communs à garder la mémoire de cet événement historique très important et il a gardé cette idée que les communs peuvent subir des enclosures, c’est-à-dire des phénomènes de renfermement ou d’accaparement qui menacent leur constitution en tant que bien commun. 

Pour les biens communs de la nature, il est assez facile à visualiser, parce que cela prend souvent la forme d’une expropriation d’une communauté. Mais pour d’autres biens, c’est plus subtile. Par exemple, actuellement, il y a des enclosures extrêmement graves qui menacent les graines et les semences, parce que certains acteurs industriels, comme par exemple Monsanto, font déposer des brevets sur certaines semences. Par ailleurs, d’autres semenciers obligent à ce que l’on dépose un titre de propriété sur une variété végétale pour pouvoir la commercialiser. Ce qui fait que les gens qui ne veulent pas s’approprier des graines ne peuvent plus les mettre en marché et ne peuvent plus exister dans le paysage commercial. C’est une enclosure particulièrement grave qui menace les semences.

Il y en a une autre en ce moment qui menace les gènes et notamment les gènes humains. Des firmes ont déposées des brevets sur le séquençage des gènes. Et en fait, on ne le sait pas, mais nos propres gènes, à l’intérieur de nous, sont ou pourraient être la propriété de certaines firmes.

Enfin, le domaine où ce phénomène d’enclosure se révèle le plus difficile à comprendre concerne justement la connaissance, parce que c’est quelque chose qui paraît par définition inappropriable, mais qui subit ce que Silvère Mercier appelle des enclosures informationnelles. Ces enclosures peuvent prendre des tas de formes différentes, et l’un des points important de l’action du Collectif SavoirsCom1 est justement d’essayer d’identifier ces formes d’enclosures qui restreignent précisément ce qui paraît impossible à restreindre.

Le collectif SavoirsCom1 est un dispositif qui nous permet d’être toujours en alerte et nous rend attentif aux dangers qui peuvent peser sur certains types de biens communs.

Environnement

La question environnementale est quelque chose que l’on a trop souvent négligé et les rapports entre l’Homme et la Nature sont vraiment biaisés.

Il me semble nécessaire de revoir notre rapport à la nature pour parvenir demain à relever les défis qui nous font face.

Faire

Avec la notion de faire, on reste pour moi dans la métaphore militaire.

Faire c’est être capable de prendre les armes. C’est s’être suffisamment exercé aux pratiques militaires pour être capable, sur le champ de bataille, de savoir faire quelque chose, d’agir, de pouvoir se défendre. C’est faire corps, avoir une consistance. 

Dans notre société contemporaine, nous sommes très encouragés à endosser cette posture. Il faut produire, il faut que les choses fonctionnent.

« Work is about making things work ».

Cette ligne de démarcation, c’est l’armée et l’église. D’un coté, il y a ce que l’on est obligé de faire et de l’autre, ce à quoi l’on croit. Cette démarcation là existe. Mais il faut faire. Car si l’on n’est pas capable de faire, cela veut dire que l’on n’est pas capable de défendre les siens, et c’est problématique. Donc il faut en passer par là.

Moi je crois qu’aujourd’hui que les premières années de la vie professionnelle sont une sorte de service militaire. Ce fut mon cas. On doit être une sorte de serpillère et puis faire la tâche parce que il faut en passer par là. J’affectionne tout particulièrement cette citation d’Ernst Jünger : « À la guerre on apprend à fond son métier mais les leçons se paient cher« .

Cette perpétuelle injonction ou pression où l’on décide pour nous et l’on nous fait faire, est, je le pense, une condition qui nous est commune aujourd’hui. Ce n’est pas un bien, loin de là, mais à mon avis c’est une condition qui est partagée.

Festif

En considérant le festif comme une forme d’engagement, Disco Soupe rejoint par là beaucoup d’autres mouvements.

Il me semble que le fait de s’amuser renforce l’engagement. La dimension festive d’une action ne la détourne de son objectif. Au contraire, c’est le meilleur moyen de s’adresser à tout le monde.

Foyer

Il faut considérer l’individu dans le groupe et le groupe dans l’individu. Au travers la notion de foyer dont je parlais tout à l’heure, je souhaitais interroger la place de la famille. Comment se situe-t-on dans une généalogie ? Il y a un siècle, on a érigé un modèle de la famille nucléaire qui n’existait pas avant. On considérait autrefois qu’il faillait un village pour élever un enfant.

Aujourd’hui, le modèle de la famille nucléaire doit évoluer car il ne correspond plus à la complexité des relations qui nous constituent. Il faut prendre en compte les beaux parents, les frères et soeurs rattachés, etc.

Comment définit-on un foyer, une filiation ? Pour notre génération, la famille n’est plus celle du sang mais les gens avec qui l’on développe des liens d’affection, et qui vont devenir notre famille au fil des années. Comment cette famille s’étend-elle et est-elle entretenue dans le temps ? C’est une question qui touche aux communs.

C’est se dire que l’on se constitue une famille au fur et à mesure de sa vie, qui n’est pas celle qui nous avait été donnée. Jeanette Winterson, auteure féministe anglaise, en parle très bien en posant la question suivante : pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Dans un de ces ouvrages, elle explique son propre cheminement de vie en tant qu’un combat. Et clairement, cette notion de la famille comme glanée au fur et à mesure et n’étant pas pré-déterminée, est une vision de la famille pour laquelle, je le pense, une partie de notre génération se reconnait.

Générations

Ce qui me semble intéressant, c’est la façon dont on peut s’inspirer des civilisations anciennes, et notamment de la façon dont elles se sont effondrées, en sciant la branche sur laquelle elles étaient assises, et justement ces biens communs.

Je me demande si aujourd’hui les jeunes générations n’ont pas grandies avec dans la tête cette prise de conscience que nous avons une planète à préserver. Ces générations n’ont plus besoin d’en parler, elles n’attendent plus qu’une seule chose, c’est d’agir.

Les manifestations comme Villes en biens communs constituent l’un des marqueurs de ce phénomène encore émergent. La majorité de la population ne se pose pas encore ces questions. Il y a surement un effet générationnel à l’image des défis qui nous font face et qu’il nous faut surmonter.

Générosité

Mettre à disposition de tous quelque chose que l’on aurait pu garder pour soi. La générosité comme acte gratuit participe à la construction des communs.

Gouvernance

La gouvernance touche aux communautés qui se regroupent pour agir au nom des biens communs.

Pour agir et gérer un bien commun, la question de la gouvernance arrive très vite et touche à la dimension politique des biens communs.

Elinor Ostrom a montré que les communautés qu’elle a observées, et qui s’organisaient efficacement pour gérer des ressources, n’étaient jamais structurées de manière vraiment hiérarchique. Le pouvoir de décision n’y était pas concentré, et il n’y existait pas une autorité pour faire exécuter des ordres. Il est apparu que ces mouvements s’organisaient par une forme d’émergence de la décision, par la discussion et avec une sorte d’horizontalité entre les membres.

On ne peut pas assimiler le mouvement des communs à de l’anarchisme ou à un mouvement libertarien. En effet, ces communautés horizontales peuvent avoir des règles extrêmement strictes. Et Elinor Ostrom indique notamment qu’une communauté organisée en commun doit avoir la capacité de sanctionner un membre dans le cas où celui-ci développerait des comportements le conduisant à saccager une ressource qui est normalement commune. Et cela, on le voit très fortement sur certains objets qui sont organisés comme biens communs. Par exemple, le cas de Wikipedia est un système très horizontal mais très complexe en terme de règles. Il est en place une véritable ingénierie derrière Wikipédia, et la communauté n’est pas tendre avec les membres qui saccagent des articles, ou qui essaient d’introduire des choses qui ne sont pas dans les canons définis par la communauté comme étant ceux du savoir encyclopédique. Dans ce cas précis, on voit bien que la gouvernance peut être à la fois horizontale mais aussi ne pas exclure des règles très fortes. On constate aussi que ces systèmes sont parfois assez dures dans la manière dont ils règlent leurs différends.

Étant juriste, je m’intéresse à voir comment l’on peut traduire en règles ces questions de gouvernance. Ces règles peuvent être des licences mais aussi des chartes, des codes. J’étudie comment un système peut s’auto-organiser, sans tomber dans une forme d’anarchisme et de dérive libertarienne, qui ne sont, selon moi, pas compatibles avec le mouvement des communs.

Gouvernance est un terme que je n’aime pas du tout parce qu’il porte selon moi quelque chose de dépolitisé. Pourtant, j’emploie ce terme au quotidien, et nous parlons, dans le milieu culturel, de nouveaux modes de gouvernance en essayant de réinterroger les manières de faire et de travailler.
C’est un terme qui va au-delà de la notion de lien, en ce qu’il intègre une dimension logistique. Comment essaie-t-on de s’organiser de manière à faire en sorte qu’il y ait une responsabilisation des personnes par rapport aux biens qu’ils ont définis ensemble comme étant des biens à préserver pour les générations futures ?

Ce terme réinterroge la place des représentants politiques. Qu’est-ce qu’un élu, par exemple ? Si nous développons ces modalités d’agir, en nous saisissant directement, sans intermédiaire, de ce qui nous intéresse, alors il me semble qu’un grand travail de réinterrogation de la place de chacun est à mener. C’est cela que je pose avec le mot gouvernance. Une nouvelle façon de se sentir représenté, ou de ne pas se sentir représenté et d’agir directement.

Le thème de la gouvernance est central dans mon travail sur la monnaie. Il s’agit de réfléchir sur la question de qui gouverne (au sens large, ce qui peut impliquer plusieurs personnes) et comment se prennent les décisions.
Et donc si pour la monnaie c’est très claire, pour le bien commun c’est la même chose.

Si l’on change de système et si l’on ne se base plus sur la notion de propriété comme nous le faisons actuellement, se posent alors un ensemble de nouvelles questions pour organiser la gouvernance. Il faut pouvoir répondre à toutes ces questions en imaginant des protocoles, des processus. Cela demande la mise en place de règles et plus globalement d’un système.

J’ai des pistes de réflexion mais pas de réponses toutes faites, et je crois que ces questions ouvrent de nouveaux champs d’exploration. Nous sommes au début de ces réflexions, et nous apprenons progressivement à les articuler avec les outils numériques que nous développons.

Gouvernance polycentrique

Il y a différents prismes pour analyser les communs.
Beaucoup se focalisent sur les ressources, en travaillant notamment sur les connaissances, l’environnement, et vont avoir éventuellement un parti pris militant ou idéologique. Cela n’est pas une mauvaise chose parce que cela permet d’apprendre beaucoup. Ce sont des personnes qui ont une grande expérience du terrain, dont il faut vraiment retirer quelque chose.
D’autres, en revanche, s’intéressent plutôt aux mécanismes de prise de décisions, ce qui est plutôt mon cas, en se nourrissant beaucoup des militants et des praticiens.

Ce que j’aime dans Common Good Forum, c’est rassembler praticiens et militants, que l’on appelle les commoners, engagés en fonction de certaines valeurs, et les mettre en confrontation avec des intellectuels. Je pense que c’est un travail à mener actuellement sur la question de la gouvernance des communs.

Il n’y a pas d’injonctions ou de solutions uniques. Il faut tenir compte de la diversité locale, mondiale, de ces contradictions, de ces dynamiques. C’est ce que Elinor Ostrom appelait la gouvernance polycentrique.

 

Hybridité

Les biens communs sont toujours dans une forme d’hybride entre le système classique et quelque chose d’inventif. 

Comment faire des bâtiments plus hybrides ? Comment dans le tissu urbain peut-il faire se côtoyer différentes typologies de logements, des commerces ? Ce sont ces mixités qui sont à créer, et qui sont parfois compliquées d’un point de vue montage.

Intérêt général

La notion de biens communs me fait penser à la notion d’intérêt général. C’est une notion peut laisser perplexe si l’on considère qu’a priori que nous avons des intérêts particuliers. Cela signifierait une sorte de fusion extraordinaire de ces intérêts particuliers en un intérêt qui serait général, et qui profiterait à chacun, ou plus exactement à tous. Mais comme parfois il y a une divergence, voire un antagonisme, entre l’intérêt particulier et l’intérêt général, on ne sait pas très bien par quel mécanisme cette fusion se fait.

Inter-être

Dans le cadre d’une communauté, l’intérêt se passe dans l’inter-être, c’est-à-dire dans l’importance de la qualité de la relation.

Ironie

C’est une notion qui a un peu mauvaise presse. On peut avoir l’impression que l’on en a assez de l’ironie, que le second degré est partout, que les hipsters ont fait de l’ironie une nouvelle manière d’être, et que s’en est trop.
Pourtant, je voudrais plutôt défendre l’ironie, et l’usage de l’ironie dans le travail de recherche, qui amène souvent une distance et un regard critique plutôt bienvenue, une absence de sérieux et un peu d’humour, dont on a besoin dans la recherche.
Quelqu’un comme Evgeny Morozov manie très bien l’ironie. Il est parfois très caustique, voire même un peu méchant. Mais cela donne parfois une certaine force, ou en tout cas un certain attrait à ces propos.
Et paradoxalement, je pense que l’ironie est un peu une attitude d’idéaliste.

L’ironie est une sorte d’idéalisme lucide, porté par des gens mus par de grandes espérances et idéaux.

La médiocrité qu’on leur propose n’est pas du tout à la hauteur de ce qu’ils seraient en droit d’attendre. Et du coup, ils sont ironiques et caustiques, pour ne pas laisser berner par une forme de médiocrité qui n’est pas du tout à la hauteur des grands idéaux qu’ils pourraient avoir par ailleurs.

Jardins partagés

Le troisième millénaire doit nous voir tous jardiner.

Je pense que d’ici cinquante ans, on ne pourra vivre, voire survivre, que si l’on a, à minima, deux métiers. L’un qui sera ce qu’il est, et l’autre, qui sera de cultiver son jardin. Je ne vois pas comment l’on peut faire autrement.

Et là aussi cela implique la mise en œuvre de logiques de mise en commun, pour des raisons de force, d’économie et de soutien à des personnes plus âgées par exemple. Si je veux qu’une grand-mère qui ne peut pas cultiver son jardin puisse avoir des légumes, il faudra que je lui donne un peu de mon temps.

Joie

La joie va de pair avec la confiance. Si il n’y a pas un minimum de joie, de l’ordre de l’épanouissement personnel, d’intérêt non marchand, je ne vois pas comment l’on peut s’interroger sur ces questions là. Il vaut mieux faire des choses déjà bien documentées, liées à l’individualisme. C’est plus simple.

Justice sociale

C’est un terme souvent utilisé, et qui résume bien le positionnement politique et philosophique des communs.

Il faut être garant d’une certaine équité.

Cela consiste à se rendre compte des inégalités qui sont intrinsèques à certaines sociétés et à certains fonctionnements. On sait que, dans la société très libérale telle qu’elle fonctionne aujourd’hui, les choses ne vont pas se faire naturellement dans l’intérêt de tous.

Il y a du rééquilibrage à faire. On constate de très nettes discriminations, des phénomènes d’appauvrissement et d’exclusion. La justice sociale consiste à contrebalancer cela.

Liberté

Les communs touchent à la notion de liberté. Si j’agis de manière contrainte et si je ne suis pas dans une liberté affirmée, alors je ne vais pas créer avec la même énergie que si je choisis et j’y vais.

On dit qu’on est dans une société où l’on n’a jamais eu autant de droits et de libertés. Je crois que la monnaie est une forme d’oppression et de domination.

Aujourd’hui, par exemple, nous devons payer des impôts. Nous ne sommes obligés de le faire, mais des sanctions existent si nous ne nous soumettons pas à la règle. Et, si demain, payer des impôts était facultatif ? Si cela était conseillé, recommandé mais pas obligatoire, que se passerait-il ? Qu’adviendrait-il si aujourd’hui l’on demandait, comme dans une économie du don, de payez les impôts par choix, par souhait ? Dans ce cas de figure, nous changeons complètement de registre en terme de rapport à la liberté. Nous ne sommes plus dans une contrainte, ou une fausse liberté parce que c’est le contrat social de l’état, etc. Cela changerait quoi dans l’énergie, si les gens étaient libres de donner leurs impôts, leurs contributions URSSAF, etc ?

Si je ne suis pas libre au départ, tout ce que je fais se situe dans une contrainte, ou dans la réduction d’une oppression. Je suis dans un espace de survie, ou dans une subsistance, mais qui n’est pas un état de liberté de l’être. Je ne suis pas dans une création artistique, une création de l’âme.

Lien

La question du lien est centrale, et déplace l’attention portée sur le bien lui-même pour se concentrer sur tout ce qui tourne autour. Elle permet de dépasser la question de la propriété.

Il s’agit de passer de « l’avoir en biens communs » à « l’être en biens communs », et en cela, de dépasser une vision liée à l’objet pour investiguer quelque chose de plus vaste, l’humain.

Mutualisation

Open Source

L’open source et l’open acces sont intimement liés au concept de biens communs.

Que cela soit des données virtuelles, du matériel, ou une connaissance technique en biologie, l’accès pour tous au savoir, à la technologie et à son mode de fonctionnement conditionne la construction de communs.

Je suis heureuse de voir que la culture open source commence à déborder partout. On commence à voir, maintenant, le résultat de cette autre manière de travailler ensemble, qui se met en place à des endroits très divers de la société.
L’open source correspond pour moi à un questionnement d’auteur. Cela vient d’une expérience personnelle. J’ai fait les Beaux-Arts. J’y ai été marquée par un discours je ne comprenais pas. J’y ai observé une sorte de culte de l’artiste. Il était plus important de soigner sa personne que de soigner l’œuvre que l’on produisait. J’ai toujours voulu communiquer par ce que je produisais. Le fait d’avoir à soigner une image ou un personnage m’agaçait, tout comme le fait que la signature de l’œuvre pouvait avoir une valeur plus grande que la valeur de l’œuvre elle-même. Ce sont des questionnements qui sont venus assez naturellement, en réaction milieu de l’art. J’ai toujours senti que cela ne me correspondait pas.
J’ai été sensibilisée à l’open source parce que j’avais un frère informaticien. J’ai eu accès à ces notions, même si je n’en connaissais pas forcément toutes les nuances ou les particularités.

Il ressortait des pratiques open source une idée de justice qui m’apparaissait comme une évidence. Il est plus intéressant de partager les informations et de voir ce que l’on peut créer de nouveau, plutôt que de protéger les informations et en interdire l’accès. Interdire l’accès à l’information équivaut à fermer les écoles.

De quel droit peut-on faire cela ? L’open source a vraiment permis de questionner la question de l’accès à l’information, appuyé par une évolution du domaine juridique. Mettre une œuvre sous licence ouverte, comme manifeste d’une opposition au copyright, c’est une démarche artistique. C’est un acte qui change le regard des gens sur le système dans lequel ils vivent. C’est aussi le début d’une dissolution des frontières déjà en marche depuis longtemps, renforcée par internet et la une mise en réseau des défenseurs de ces libertés. Il y a un certain nombre de circulations qui sont rendues possibles, et ce réseautage se prolonge dans des aspects très pratiques de nos vies, sur des principes d’entraide et d’échange. Une économie alternative se met en place. Je trouve cela intéressant.

L’open source est un mode de fonctionnement en communauté ouverte qui peut être saisi à la fois par une sphère très radicale mais aussi par des sphères plus larges issues de l’économie sociale et solidaire. L’open source est donc un système qui peut répondre à différents niveaux d’engagement.

En cela, c’est une des évolutions de ces dernières années qui me semble vraiment intéressante.

Ouverture

La notion de communs sous-entend l’ouverture, c’est-à-dire la prise en compte de plusieurs dimensions et plusieurs réalités.

Par ouverture, il s’agit aussi de mobiliser au-delà des communautés qui se rencontrent habituellement.

Marchand

Il s’agit de penser l’articulation entre les biens communs, l’économie et le marché.

La pensée des biens communs est souvent critiquée. Souvent les penseurs des biens communs sont accusés d’être des communistes, ou anarchistes, c’est-à-dire plus précisément des gens qui seraient contre la propriété, en référence à d’anciens modèles.
Il y a une différence entre être communiste et commoniste. Le communisme, historiquement, a débouché sur une forme d’appropriation totale par l’État.

Les gens qui se revendiquent du mouvement des biens communs ont un regard critique à la fois sur le marché et sur l’État.

L’État peut parfois être un allié pour les biens communs, comme il peut être dans d’autres cas une terrible menace, notamment lorsque celui-ci marque une volonté de contrôle des groupes sociaux.
Pour la dynamique des biens communs, le défi réside dans la capacité à se positionner entre les logiques du marché et les logiques étatiques. C’est pour cela que l’on dit souvent que les biens communs sont une sorte de troisième voie. Cette voie alternative se connecte avec des mouvements comme Les Indignés ou Occupy d’une certaine manière.

Il est nécessaire de creuser les liens entre les biens communs et le marché, et de rester attentif à la question des modèles économiques, afin de ne pas caricaturer le mouvement des communs et de ne pas le rejeter en tant que mouvement anti-propriété, logique qui a montré ses limites et ses dérives dans l’Histoire.

Méthodologie

On m’a beaucoup reproché dans mon travail de thèse, de ne pas avoir une méthodologie assez claire. En sociologie on nous bassine avec des questions de méthodologie. Cela suffit les questions de méthodologie ! Parfois c’est une sorte de cache misère où les gens déploient des trésors d’ingéniosité pour tenter de prouver que c’est une méthodologie scientifique. Cela cache souvent du vide, voire de l’irrationalité.

Modèles

Je me considère comme une GenY. Je suis quelqu’un qui n’a plus un seul métier au sens strict, quelqu’un qui n’aura pas un parcours fixe et qui fait juste les choses comme les choses peuvent être faites. Pourquoi ? D’une part, parce que notre génération n’a pas vraiment le choix, et d’autre part parce que, pour la première fois, nous avons la possibilité de mettre en forme notre vie comme nous le voulons.

Nous ne sommes pas obligé de suivre un modèle. Nous pouvons les mélanger. Nous n’avons jamais eu autant de potentialités ouvertes.

Et le paradoxe est que nous ne savons pas vraiment quoi faire de cette liberté dans un contexte de fort chômage, où les jeunes ne trouvent plus de travail.

Je crois aux utopies locales. Chacun fera à sa façon. Nous mixerons les méthodes et les influences et nous verrons ce que cela donne. De nouveaux modèles sont à construire.

Certains textes féministes, à l’heure actuelle, interrogent ces modèles. On a beaucoup parlé de ce qu’était la féminité, la femme. On a dit aux filles de notre génération qu’elles pouvaient vraiment tout faire, et effectivement, elles peuvent tout faire. Un enfant toute seule, des études, un travail, ou les trois en même temps. Acheter une maison, etc. Je ne dis pas qu’il n’y a plus de discrimination, malgré la majorité du genre féminin en terme de nombre de têtes.
Mais en même temps, nous ne nous sommes pas du tout posé la question de la masculinité. Et cela n’est pas forcément évident, dans une société qui a été patriarcale pendant des centaines d’années, voire des millénaires. Dans nos sociétés, il y a de moins en moins de travaux dures physiquement. Qu’érige-t-on alors comme modèles ? Sommes-nous obligés d’ériger des modèles ? Doivent-ils être aussi binaires ? Jusque-là, le modèle dominant était celui de la femme à la maison et l’homme au travail. Maintenant, nous n’avons plus réellement de modèles, ou alors nous en avons des centaines.

Et de mon point de vue, nous sommes dans un monde beaucoup trop complexe pour ériger un modèle collectif. Étant donné la diversité des modèles possibles, la difficulté réside dans leur articulation.

Il faut les faire discuter entre eux. Mais je ne pense pas qu’il serait une bonne chose d’avoir de nouveau un seul modèle collectif. Chacun doit faire les choses à sa façon. Mais là, c’est probablement mon côté anarchiste qui parle.

Modèles économiques

Aujourd’hui, nous voyons bien que l’économie collaborative pose un certain nombres de questions et nous invite à réinventer tous les modèles, à en laisser tomber certains.

Le libre, l’open source et les biens communs sont la formulation de solutions qui se présentent à nous et qui nous invitent à tout revoir et tout réinventer. Cela pose fondamentalement la question des modèles économiques mais aussi des formes du politique et de la démocratie.

Michel Bauwens, notamment, porte cette pensée qui mérite qu’on s’y attarde aujourd’hui.

Modèles d’organisation

Monopole

Il faut éviter les situations de monopole, de sorte que chacun puisse choisir, en design notamment, les outils les plus adaptés.

Négociation

Peut-être le commun n’est-il que l’agencement de compromis puisqu’ils impliquent la collectivité, et que nous ne sommes tous jamais pleinement d’accord ?

Les communs se pensent par-delà la notion de propriété et selon l’idée du faisceau de droits. Il s’agit de s’entendre sur les droits des uns et des autres, et leurs limites. Cela implique une négociation.

Nous sommes plusieurs et nous devons nous répartis les droits sur l’objet.

Normativité

Partage

Je vis dans un espace de coworking, je participe à de multiples projets de cocréation, soit pour du business ou simplement pour le plaisir. On construit des choses à plusieurs, on partage des ressources. […]

Le partage est quelque chose qui se vit. C’est pourquoi il a été pour moi assez déterminant de passer de la posture de « sympathisant philosophique » à celle de quelqu’un qui fait.

Partage, ou mise en partage, est à mon avis un point essentiel dans le processus construction des communs. Il n’y a bien commun qu’à partir du moment où l’on est dans une démarche de mise en partage de quelque chose, ou de gestion partagée d’une ressource.
Dans la réflexion des biens communs actuellement, c’est aussi un point compliqué, car la notion de partage est beaucoup galvaudée. Elle est un peu partout. On parle par exemple de la sharing economy. On a un peu tendance à voir du partage partout. Par exemple, les gens qui font du CouchSurfing sur Airbnb se revendiquent comme étant dans l’économie du partage, ce qui soulève des débats.

Au sein du mouvement sur les biens communs, il y a toute une réflexion pour essayer de rendre plus stricte ce qu’est la définition d’un partage, pour éviter justement que celle-ci soit récupérée. 

La question de la récupération est une sujet important lorsque l’on parle des communs, au même titre que la notion d’écologie, qui a subit, à un moment, ce même phénomène. Les notions de communs et de partage peuvent être très facilement récupérables. On entend parfois les politiques parler de biens communs, et cela est dangereux. C’est pourquoi le travail sur les mots est très important.
Le mot partage a aussi une valeur marketing très forte. Lorsque l’on voit, par exemple, Coca Cola qui fait toute sa campagne autour du slogan Partage un coke avec ton ami, on se rend compte qu’il y a une vigilance particulière à avoir sur ce mot.
C’est un mot dont on a terriblement besoin, notamment dans le champ de la propriété intellectuelle dans lequel j’interviens.

La notion de partage permet notamment, dans le champ de la propriété intellectuelle, de contrer les accusations de piratage. Le mot partage est très important pour montrer qu’il y a une autre façon de penser les choses.

Donc c’est un mot qui mérite vraiment que l’on s’y attarde.

Le partage, cela veut dire quoi ? Cela veut dire avoir une famille plus importante, avoir plus d’amis, avoir une communauté.

Le terme de partage fait résonance avec celui de sociabilité.

Pourquoi les gens, maintenant, accordent-ils plus d’importance à leur couple ou à leur vie personnelle qu’à leur travail ? Parce que la promesse de sociabilité et partage leur paraît beaucoup plus authentique dans le cadre de leur vie personnelle que dans le cadre du théâtre des opérations qu’est l’entreprise moderne. Aristote disait « L’Homme est un animal social« . Chacun a son tempérament, mais le partage reste une nécessité.

Le partage est notre logiciel commun, notre condition humaine.

Nous parlons trop de choses qui sont extérieures à nous, c’est-à-dire qui ne nous sommes pas consubstantielles.

« L’homme est la mesure de toute chose », disait Protagoras.

Il est question de notre humanité. Si nous ne pouvons pas décider pour la Nature, en ce qui concerne notre propre condition, nous avons le choix. Alors peut-être faudrait-il que nous arrêtions de nous maltraiter nous-même ? Et, en cela, il faut prendre conscience que nous avons besoin de partage, en prenant en compte le temps, comme point cardinal. Il faut aller à l’essentiel. Nous n’avons pas la capacité d’être exhaustifs.

Si le bien est commun, alors le bien renvoie à une notion de propriété dès lors que ce bien est partagé. C’est la propriété de ce bien qui est partagée. Et ce qui est intéressant, c’est que c’est autour du bien lui-même, potentiellement, que le partage se constitue. C’est parce que l’on partage un bien que l’on va être en communauté. Il y a un certain nombre de biens précieux autour desquels on va pouvoir se réunir, parce que chacun de nous est dépendant de ce bien, et que l’on doit tous sécuriser notre accès à ce bien. C’est pourquoi la notion de partage me semble se situer au cœur de la notion de biens communs.

Qui dit partage dit apprentissage de la vie en commun.

Puisque si l’on use, les uns et les autres, d’un même ressource, on va devoir apprendre à la traiter avec les mêmes égards. Que ce soit un appartement en collocation, l’air de l’atmosphère ou la biodiversité, on doit s’accorder les uns et les autres sur l’usage que l’on doit faire de cette ressource, pour nous sentir et être en sécurité les uns avec les autres.

Le partage est une valeur essentielle pour moi. Il y a quelques années, j’ai crée un groupe de musique electro sur Faceboook. Le partage est l’essence du projet.
Au sein de cette plateforme, chacun vient pour partager quelque chose, un MP3, des vidéos trouvées sur Youtube, etc… Le groupe est devenu dynamique très rapidement, mu par cette démarche de mutualisation. On était dans un espèce de Vortex. Au début, le groupe était constitué de trois personnes, puis s’est élargi progressivement. Nous sommes 7000 à ce jour. Cette plateforme est comme un puits qui ne se vide jamais. On copie et l’on partage des biens informationnels non rivaux. C’est le principe même du partage de la connaissance rendu possible grâce à internet.
Nous faisions de soirée, nous avions un lieu commun. Ces soirées étaient comme une aura, nous donnaient de la visibilité, et nous ont permis de gagner de l’argent. Cet argent, si nous le gagnons aujourd’hui, c’est parce que la communauté vient, consomme et participe aux soirées.
À partir de ce moment s’est donc clairement posée la question de la redistribution de ces gains et de ses modalités, dans une logique de partage continue.
Pérenniser cette logique de partage signifiait pour moi aller au-delà du partage de la musique. En aucun cas il ne s’agissait pour moi de dire : « venez sur ma plateforme et ensuite moi j’actualise, j’engrange et je monétise. » L’enjeu était pour moi de partager l’argent ensemble. Nous construisons, produisons ensemble et par conséquent nous partageons les richesses produites entre tous.
C’est pourquoi, là encore, il a fallu définir un système de gouvernance pour convenir des modalités de ce partage, et garantir une transparence. Garantir la transparence permet à chacun, de l’extérieur, de juger du système de gouvernance et permet une implication consciente de chacun. Elle permet aussi à chacun de ses membres de s’exprimer et d’agir sur le système de gouvernance en place.

Il est fondamental de connaître et de comprendre le fonctionnement des structures pour s’y impliquer.

Dans notre exemple, pour notre groupe de musique électro, l’idée a été de créer des compilations pour les jeunes talents et de redistribuer les gains à la collectivité.
En créant le groupe, j’ai donné en quelque sorte une intention et une vision. Assez rapidement, de premiers contributeurs ont commencé à amener de la musique de Berlin, les derniers trucs sortis de je ne sais où. Il y avait aussi mes copains qui prenaient en charge le nettoyage des contenus, essayaient de trier et de supprimer les pubs. Ensemble nous avons donc créé une espèce de filtre de première qualité. Autour de ce noyau, des contributeurs, à l’image de fourmis, commentent, likent, etc… Cela fait remonter le flux.
Au final, en ayant donné un clic et une intention, je me retrouve avec une radio de qualité parce qu’il y a toute une séquence de production de différents travailleurs qui filtrent, améliorent, écoutent, et qui donnent de l’attention.
C’est cela l’économie de l’attention, que l’on retrouve chez Google, Facebook, et au sein de plein d’autres plateformes.
Cette initiative et cette aventure a donc été pour moi, avant toute chose, une expérience d’un partage équitable des ressources nées de ce que j’avais planté.

Partage et accessibilité. C’est aussi un des fondements des communs, et notamment en ce qui concerne les outils numériques et le domaine du libre. Cela consiste à dire qu’il y a certaines connaissances, certains savoirs, certains acquis qui doivent être à disposition de tous, pour les utiliser mais aussi pour se les approprier.
Dans le domaine du numérique, il s’agit d’une part de faire en sorte que tout le monde puisse utiliser des outils sans être, à un moment donné, contraint par un acteur commercial susceptible d’en limiter l’accès. Et d’autre part, il s’agit également de permettre à ces outils d’être enrichis, améliorés, par toute l’intelligence collective.
On est vraiment dans l’articulation d’un espèce de service universel. Ce service universel, si il est ouvert, permet que certains se ressaisissent de briques déjà réalisées, d’un bout de code ou même de l’idée seulement, pour le retravailler et proposer des améliorations qui répondront à de nouveaux besoins plus spécifiques.

Le libre est une articulation. C’est internet vu comme un service universel.

La notion de partage me semble problématique. D’une part, il me semble étrange d’employer le terme partage lorsque l’on parle de biens non rivaux. La notion de partage me paraît légitime lorsque l’on parle de ressources finies. C’est bien parce qu’il n’y en a pas pour tout le monde qu’il faut les partager. En revanche, lorsqu’il s’agit de ressources numériques, la notion de partage est inexacte car ces ressources sont abondantes et n’impliquent pas un renoncement pour donner la ressource à autrui. C’est pourquoi le terme de partage me semble un peu trompeur de ce point de vue là.
Par ailleurs, j’identifie un autre risque dans ce terme, et qui concerne tout ce que l’on entend depuis quelques années autour de l’économie du partage. On commence à voir que ces modèles posent aussi question. On dit notamment qu’ils permettent d’enlever des intermédiaires alors qu’en vérité ils en recréent. Prenons pour exemple Airbnb, Uber et les autres. Ils nous interrogent aussi sur les formes de travail précaires qu’ils engendrent, sans protection sociale, avec très peu d’encadrement législatif pour l’instant, etc.
Se posent donc tous ces problèmes de l’économie du partage, et ce qui m’énerve notamment, c’est le choix des termes liés à cette économie, moralisateurs et connotés très positivement. Parage, altruisme, générosité, collaboration. Évidemment tout le monde milite pour ces choses-là.

Mais parfois, tout ce discours autour de la générosité et du partage empêche de voir que la réalité est un peu moins rose que tout ce que ces termes ne laissent paraitre.

Le partage de la connaissance me semble être une clé qui commence à émerger chez tout le monde.

Nous avons tous des choses à donner à l’autre.

Chacun est nourri d’expériences personnelles qui sont toutes différentes, même si l’on fait la même chose, les mêmes métiers, les même études.

Nous avons souvent tendance à garder les choses pour nous, parce que c’est la manière dont on a appris à travailler. C’est la manière dont nous avons été éduqué.

Comment pourrait-on, aujourd’hui, trouver des moyens de davantage partager ce que l’on sait ? Comment développer des moyens pour davantage documenter ce que l’on fait, de sorte que tout le monde ait accès à nos connaissances partagées ?

Pauvreté

Pérennité

J’ai l’impression que l’open source est d’abord une manière d’avoir des outils qui sont pérennes. Les licences libres assurent un suivi dans le temps.

Le travail collaboratif autour des outils et des ressources libres permet d’être asynchrone.

Et cela, je trouve que c’est très intéressant.

Personne

À propos des méthodes d’analyse des communs, je m’appuierais sur Emmanuel Mounier ou d’Aristote, dont le travail porte sur les personnes, leur épanouissement dans les communautés, et le rôle qu’elles vont se donner.

Il est question de vertu au sens de la prise en compte de la personne, de ses désirs, et des valeurs qui vont permettre de mener des projets dans le temps.

Cet angle de réflexion permet une vision des communs dynamique, spatiale et prend en compte les contradictions et la diversité.

Plateforme

Politique

Il s’agit de considérer le politique autrement que comme la politique des politiciens, et de revenir à ce qu’est le politique, c’est-à-dire pólis, l’être ensemble, l’exister ensemble, l’habiter en commun.

La réflexion sur le politique renvoie à la notion de commun et à une interrogation sur ce qui est convoqué à l’intérieur.

Ne pas interroger le commun avec le politique, c’est sous estimer la valeur du commun. C’est considérer le commun comme une chose utopique, ou comme un type de pratiques alternatives de discussion ensemble qui serait un espèce de palliatif de l’ordre du social contre le politique.

L’enjeu réside précisément dans la réappropriation d’un mode d’existence politique en commun, au sein duquel les individus ont un droit de regard sur la façon dont ils votent, dont ils sont représentés, etc. Il ne s’agit pas qu’une nouvelle force communiste vienne s’emparer de la politique pour faire un État.

Il s’agit simplement de considérer la force de l’être en commun comme une mise en capacité permettant à chaque singularité de se rende consciente, à nouveau, des structures dans lesquelles elle existe.

Il s’agit d’interroger les modalités de notre implication politique dans la perspective d’un mode d’être quotidien.

Quelque soit l’endroit où tu vis, tout est politique et rien ne s’y arrête.

Même en faisant comme si cela n’existait pas, tu es de fait, dedans. Savoir que cela existe, et savoir comment tu gères et tu mesures ton rapport avec le politique, c’est encore une fois, une émancipation. Ce n’est pas quelque chose de l’ordre de la libération mais c’est être conscient des structures dans lesquelles tu es pris. C’est savoir que tu peux les tordre de l’intérieur.

Réinterroger le politique à partir du commun, c’est une des façons de pallier à cette illusion de la libération.

Pouvoir

Processus

Le commun est associé à l’idée de quelque chose de non figé, d’un non objet, et de l’idée que le faire est plus important que le qui fait.

Ce détachement de la personne en faveur de la communauté permet de sortir d’une vision figée de ce qu’est la vie, que constituent nos activités.

C’est un mouvement, ce n’est pas fixe. Les choses sont en train de changer. C’est ce que l’on fait qui compte, plus que nos propres personnes ou l’image que l’on peut développer autour de nos identités personnelles.

Il y a un transfert d’attention sur ce qui est fait plutôt que sur les personnes qui font.

Professionnalisme

Un des enjeux de la communauté du logiciel libre est de monter que le libre n’est pas une solution au rabais. Dans le cas du logiciel libre, on en a fait la preuve en ce qui concerne tout ce qui est serveur. 50 % des serveurs du monde tourne avec Apache, qui est du logiciel libre. Tout ce qui concerne les réseaux également.

Mais en ce qui concerne les logiciels et applications grand public, on doit faire face à des idées reçues. La gratuité est presque suspecte.

Alors que les biens communs ne sont pas un pis aller. Le libre est un moyen de concevoir des outils de niveau professionnel voire supérieur à ce qu’une structure classique pourrait obtenir.

Il y a donc un enjeu à démontrer que le libre est aussi un mode d’agir efficace.

Propriété

Puissance publique

Il y a un travail à mener sur les rapports aux pouvoirs publics, parce qu’il y a un certain nombre de biens communs pour lesquels on sait que, les communautés auto-organisées seules, ne peuvent suffire à les défendre.

Je pense à l’eau, par exemple. On peut considérer que c’est un bien commun global. C’est une ressource rare à l’échelle de la planète. La communauté humaine a besoin de prendre en main cette ressource et de la protéger. Mais si l’on ne s’appuie pas sur des instruments qui s’appellent les services publics, on n’y arrivera pas.

Qualité

Je me suis rendu compte que le libre questionnait systématiquement cette question de qualité. Il n’y a pour moi pas qu’une seule qualité.

Je me rends surtout compte de cela dans un contexte typographique. C’est à dire qu’en utilisant, produisant et analysant ce qu’est la typographie libre, je me suis rendu compte que, de la même manière qu’il n’y avait pas qu’un seul profil de designer, il n’y avait pas qu’une seule notion de qualité. La notion même de licence permet d’après moi de contribuer à la qualité d’une fonte quelque soit sa qualité graphique.

Je suis intéressé par la redéfinition de la qualité, ou à l’ajout d’une ou plusieurs strates à la notion de qualité.

Recherche

Étant donné que l’on peut transmettre des idées ou des envies, je pense que l’on peut considérer la motivation comme un commun.

Dans le contexte leurs parcours, les étudiants en Art, en Design, sont très ouverts à de nouvelles choses. Je pense qu’il faut profiter de ces moments là, et c’est pour cela que je m’intéresse vraiment à la formation et à l’enseignement. Il faut savoir se saisir de ces moments pour offrir un maximum d’alternatives, au sens très large, et de richesses théorique et technologique. Bien sûr, le logiciel libre est un moyen d’offrir cette richesse là. Mais il est aussi du rôle des professeurs de se remettre perpétuellement en question et de ne plus venir en tant qu’auteur accompli, mais plutôt en tant qu’ancien étudiant. Il serait intéressant de voir si le professeur en tant que maître – au sens maîtrisant une technique – a toujours sa place dans une école d’Art. Je pense que c’est surtout des profils de co-chercheurs, de gens qui apprennent davantage à chercher qu’à trouver, dont l’école a besoin. Il faut apprendre aux étudiants à se situer dans la transversalité plutôt que d’approfondir un sujet avec un mentor. Je pense qu’il est important d’offrir cette richesse, que je considère comme un « commun », au sens où je l’ai compris.

Réinvention

On évolue vite, on est tout le temps en train de se réadapter, de se chercher. C’est une dynamique de recherche-action intéressante, que l’on a réussi à préserver malgré la croissance.

Il faut continuer à préserver cette dynamique de réinvention tant que l’on continue à exister. 

Réplicabilité

Réseau

La puissance politique aujourd’hui n’est pas une force rassemblée mais une connexion entre différents réseaux très éclatés qui se déploient à l’échelle internationale.

Le tissage de ce réseau fait la force des minorités, qui restent des minorités mais qui y trouvent une puissance de par ces liens. On observe une sorte d’éclatement du pouvoir, rendu possible par les réseaux, c’est-à-dire par le biais d’internet et par ses échos très concrets au sein des organisations sociales.

Internet est selon moi notre premier commun. C’est un espace où tout est faisable en très peu de temps. Nos potentiels sont effectivement augmentés, en terme de rencontre, d’accès à l’information. Internet permet de maintenir divers foyers.

Pour ma part, j’ai un usage des réseaux sociaux élaboré pour lier les gens issus des différentes villes où j’ai habité et faire en sorte que, même si je n’ai pas eu le temps de prendre des nouvelles ou d’en donner, tout le monde ait accès la publication d’une trame narrative principale.

Internet et les réseaux posent la problématique de la narration des communs et d’une vision du monde qui soit commune. 

En écho au sujet de l’Utopie, se pose là cette question de la construction des mythes communs. Construire une vision du monde qui soit commune est très difficile parce que, si l’on fait un manifeste ou une loi, on se range à l’avis de la majorité. Ce n’est pas l’avis du peuple mais l’avis de la majorité, et ce n’est pas pareil. Comment fait-on le lien entre les deux ?
Comment construit-on un projet en commun ? Comment construit-on une société ? Ces questions se posent à toutes les échelles, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen à tout autre manifeste. Bien que ces textes ne fassent pas l’unanimité, ils sont posés, gravés dans la pierre, et on ne peut plus y échapper.
Mais cependant, peut-on toujours tout faire par compromis ? Qu’a-t-on le droit d’imposer ? Comment construit-on une société qui soit la plus en adéquation possible avec le maximum de personnes ? Que veut-on pour notre société ?

Si je prends l’exemple de La Manif pour tous, je m’interroge. Si cela est représentatif de notre société, alors je n’ai pas particulièrement envie d’en faire partie.
Comment dialogue-t-on ? Si les deux camps se braquent et ne se parlent plus, cela ne marche pas non plus. Se pose alors la question de la place publique, la question du débat.

Dans Filter Bubble, Eli Pariser décrit un internet personnalisé, qui ne nous permettrait plus la confrontation avec d’autres points de vue que le notre de par un fonctionnement en silo. Il décrit un web au travers duquel on saurait toujours exactement sur quel site on navigue, sans risque de tomber, par sérendipité, sur des contenus qui ne seraient pas de notre bord.
Si je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce qui est dit dans ce livre, je trouve cependant son questionnement intéressant. Un autre exemple éloquent de ce web de la recommandation est le cas des États-Unis, où 75 % des gens accèdent aux sites d’information par le biais de Facebook. De la même manière, je crois qu’il existe des sites de rencontre avec un système sélectif par parti politique, et qui empêcherait les mélanges. Cela me fait un peu peur. Si l’on veut pouvoir construire une société en se confrontant à d’autres points de vue, par la discussion et en faisant des compromis, il est important de rester vigilants sur ces questions.

Résilience

La crise économique, étant donné le niveau qu’elle a pu atteindre dans certains pays, a poussé les gens à des phénomènes de résilience.

On a observé une telle perte de confiance dans le système tel qu’il est construit, que beaucoup ont émis l’hypothèse qu’il faudra peut-être un jour se raccrocher à un système différent. On a déjà vu, historiquement, des grands effondrements d’empire où la monnaie à jouer un rôle important. Quand on perd confiance dans la monnaie d’un système, en général, celui-ci s’effondre très rapidement.

Le fait de voir de plus en plus de gens s’intéresser aux monnaies numériques, aux monnaies locales, ou au revenu de base, création monétaire au profit des individus, traduit l’ampleur de la crise économique. 

Ce qui pousse également ce mouvement en avant, c’est la perte de contrôle des États. Ceci est beaucoup lié aussi au numérique quelque part. Les États ont de plus en plus de mal à exercer leurs compétences souveraines. Des formes décentralisées en peer-to-peer permettent de réaliser des choses sur lesquels les États n’ont plus de contrôle. Bitcoin est l’exemple même de quelque chose qui a émergé sans que les États n’aient pu le réguler au départ. Maintenant, les États essaient de reprendre le contrôle, mais à la base, ils n’ont pu empêcher que cela se lance.

Richesse

Les communs trouvent des conditions de développement les meilleures possibles dans un monde d’abondance.

Dans un monde de rareté, l’intérêt individuel et la peur de chacun de ne pas avoir une partie de la ressource empêche la pensée même du bien commun.

Il s’agit de réinterroger les critères de richesse de la société dans laquelle on vit.

Sérendipité

Comment un lieu peut-il accueillir les activités les plus animées et les plus ouvertes sur l’espace public ?

D’un point de vue architectural, il s’agit de créer du lien, de la rencontre là où on ne l’attend pas, de la sérendipité. 

Comment les espaces publics, de part leur localisation, leur taille et leur programmation, sont-ils à même d’accueillir les différents usagers ? Comment, quand j’aménage un parc, j’accueille aussi bien les étudiants du campus que les enfants qui sortent de l’école et qui vont jouer avant de rentrer faire leurs devoirs ? Ce sont ces rencontres-là qui sont à prévoir, tout en ayant en tête que l’on ne peut pas tout mixer non plus. Il faut équilibrer cette mixité.

Similitude

J’ai l’impression que l’on ne peut pas envisager la notion de biens communs sans se douter que l’on a des choses en commun. Si nous sommes en capacité de partager un bien, c’est parce que nous avons des similitudes les uns avec les autres. Nous sommes surtout sensibles à nos différences, à notre individualité, notre singularité, et à ce qui fait que chacun de nous est irréductible. Irréductiblement seul, isolé ou différent des autres.

Je pense que si il y a combat pour la reconnaissance des biens communs, il y a combat pour la reconnaissance de notre similitude. 

Il faut se rappeler que nous sommes semblables à plein d’égards. Nous avons en commun des besoins, des attentes et des aspirations.

Si un bien commun est possible, c’est parce que nous sommes, pour l’essentiel, très semblables les uns aux autres.
Et cette similitude est quelque chose que l’on dénie beaucoup. 

Singularité

Il s’agit d’interroger les notions commun/singularité et individu/société.

Commun/singularité implique l’idée d’une construction organique ou dynamique des existences singulières. C’est parce qu’il y a existences singulières que se construisent rencontre et création de communs.

Alors que les notions individu/société sont des concepts nés d’une construction qui est, selon moi, datée. À un moment, on a parlé de société avec à l’intérieur des individus pensés comme des atomes. Et à partir de là, on a pensé les relations sociales comme des relations de points à points. Alors que le rapport d’une singularité à un commun, c’est la phrase et son exemplification, pour reprendre Giorgio Agamben.

Une phrase peut être la même phrase pour tous. Mais à chaque appropriation de cette phrase par un individu, celle-ci devient l’exemplification d’une phrase commune. Cette phrase fait alors apparaitre le commun, parce que je la comprend, et en même temps une singularité, parce que celle-ci est dite avec une certaine voix et un certain corps. C’est toujours la relation entre les deux qui fait que et singulier et commun existent. C’est un rapport dynamique.

Alors que dans les notions société/individu renvoie à la société civile et au contrat social, qui sont des idées, des illusions et des mythes.
De la même manière, nous avons créé un mythe qui s’appelle l’état de nature, une fiction que l’on prendrait pour notre réalité, et qui consisterait à dire que l’homme est d’abord seul. L’homme est seul et l’homme est un loup pour l’homme. Isolé, selon son grand plaisir narcissique, et de fait dans une relation conflictuel à l’autre. Pourquoi ? C’est une invention comme une autre.
De même, Platon invente le mythe de la caverne, proposant un monde des illusions avant d’atteindre la vérité.
Ces constructions philosophiques nous font croire en une certaine configuration du réel. Ces configurations sont multiples et non véridiques.

C’est pourquoi, il est extrêmement important pour moi de revenir à cet équilibre et cette vision dynamique qu’impliquent les notions de singulier et de commun.

Cette interrelation et cette nécessité permanente du singulier et du commun permettent de sortir de tout ce qui relève de constructions. Individu, Société, État. Des choses que l’on prend pour le réel, et qui sont à déconstruire.

Souveraineté

Ce travail est inspiré de La ligne droite de Georges Moustaki, qui est une chanson absolument admirable. J’ai utilisé une typo libre. Je trouvais que la forme était amusante. Cela faisait longtemps que je voulais faire cette affiche. J’ai mis tout de même 5 heures pour la faire car il fallait vraiment réaliser un travail sur chaque lettre pour que cela puisse coller. Mais j’étais assez content du résultat. Je voulais faire mon hommage à Moustaki.
Il est vrai que la musique est réellement une inspiration importante. Ces créations là, je les fais en musique. Cela m’accompagne tout le temps. Cela donne un rythme, cela donne quelque chose.
Il y a quelque chose de mystique dans la musique. Ce n’est pas quelque chose que je maîtrise. C’est juste comme cela, quelque chose qui nous environne. C’est un peu comme la mer. Je n’ai pas le pied marin et il est vrai que j’ai plutôt tendance maintenant à me pencher sur des ouvrages où la mer est en jeu.

Quand on plonge dans l’eau, on est entouré d’un corps qui nous dépasse. C’est en quelque sorte une plongée dans l’inconnu. Et effectivement, travailler avec des choses qui ne nous appartiennent pas entièrement, c’est un peu cela aussi le problème des biens communs. Cela nous échappe un peu. 

Il y a quelque temps, dans un débat sur le mariage pour tous, il était dit que « faire des enfants, c’était quelque part ne pas savoir ce que l’on faisait ». Et je trouvais cela assez intéressant parce qu’il y a en effet une sorte de plongée dans l’inconnu. Faire quelque chose qui est infiniment commun à la nature humaine et puis qui va nous échapper un peu quelque part. Avoir un enfant n’est pas créer une copie conforme. Ce n’est pas juste une gloire de propriétaire, une nouvelle extension de moi-même. Ce n’est pas cela. C’est faire quelque chose qui nous dépasse.

Participer à un projet commun, c’est participer à quelque chose qui nous dépasse. 

On a du mal à lâcher, à accepter de perdre le contrôle, en particulier quand on est en situation de puissance. C’est pour cela que c’est aussi un enjeu politique important. Tous ceux qui ont des choses à perdre sont d’autant moins enclins à partager et à mettre au pot commun. Parce que cela veut dire que d’autres personnes pourront en profiter. Il y a un problème de souveraineté. Est-ce que les biens communs sont compatibles avec la souveraineté ?

Temporalité

Les théories néo-institutionnalistes, et notamment au travers le travail d’Elinor Ostrom, ont analysé la gouvernance des communs avec une perspective temporelle. On retrouve cette vision dans la théorie institutionnaliste, et principalement chez Maurice Hauriou, en droit et en philosophie. 

Les ressources, que ce soit les savoirs ou l’environnement, ne seront pas analyser à un point T, mais dans une vision dynamique, prenant en compte le passé et les réflexions sur les manières de penser l’avenir. Concrètement, ce point de vue amène à penser les communs d’une autre façon, en parlant notamment de la création et de transmission.

Comment peut-on créer de nouveaux communs avec une vision temporelle ? Comment va-t-on transmettre des biens communs ?  Quel va être le rôle des différents acteurs dans l’avenir ? C’est une autre perspective des communs, selon une vision beaucoup plus dynamique. 

Temps

Il y a pour moi un bien commun tout à fait essentiel et dont on parle trop peu, à mon sens, c’est le temps. C’est à la fois un bien commun et un mal commun puisque c’est notre condition humaine. Nous sommes des créatures mortelles, enchâssées dans un temps. Un temps indéfini, mais bien limité.

On aura beau faire beaucoup de projets, il est avant tout nécessaire d’inscrire ces projets dans un temps commun, dans un agenda. Ce qu’il faut faire, on le met dans un agenda, et cet agenda s’inscrit dans un temps.
Il faut prendre le temps de faire les choses, de les mettre au programme au sens informatique du terme, c’est-à-dire de poser les choses et de les inscrire dans un horizon temporel commun, et ne pas les repousser. C’est la condition pour faire exister un espace commun, pour être ensemble. Si on est ensemble, alors on peut commencer à faire des choses ensemble. Des choses qui vont concerner beaucoup de monde, et peut-être même tout le monde. De mon point de vue, il ne peut y avoir de biens communs s’il n’y a pas de temps commun.
Ce temps commun, c’est par exemple le temps de fonder une famille. C’est un temps.
En finance, le temps est une notion très importante. Je parlais tout à l’heure de capitalisation, qui consiste à prendre la valeur d’un bien et de la projeter dans le temps. La notion inverse, c’est l’actualisation. C’est-à-dire prendre la valeur futur d’un bien et la ramener aujourd’hui.
Beaucoup de nos contemporains ont tendance à actualiser, c’est-à-dire à beaucoup ramener les choses au jour d’aujourd’hui, à l’instant même, et à ne pas capitaliser, c’est-à-dire construire des choses pour demain.

Le court-termisme, les choses faites à la hâte, les projets décousus, les intentions inachevées, incarnent un mal de notre temps qui fait pièce à toute volonté de biens communs.

Après moi, le déluge. C’est ce qu’il se passe. Par exemple en politique, parce que les hommes politiques sont dans un temps électoral, les municipales, les rapports financiers semestriels voir trimestriels. C’est ce temps là. Nous sommes enchâssés dans cette nasse. Et tant que l’on ne fixe pas les choses dans le temps, tant que l’on ne prend pas date, on ne peut pas dire que l’on va faire des choses communes.

Rendre les choses communes signifie prendre du temps pour les autres.

Si l’on ne prend pas de temps pour les autres, il n’y a pas de bien commun.

Prendre conscience du bien commun, c’est aussi prendre conscience de nos limites. C’est prendre conscience que l’on ne peut pas démultiplier les initiatives et les propriétés privées.
Ce morcellement de nos existences a des impacts énormes. Il faut savoir prendre conscience que l’on ne peut accorder une telle importance à la volonté d’accaparement de chacun. Certaines choses doivent être mises en commun.

Si il y a une crise du logement, c’est parce que les gens ne vivent plus ensemble. Au lieu d’avoir un F2 il faut deux F1, etc…

Tiers-lieux

Transparence

Le second aspect qui me parait important c’est la transparence. Lorsque je découvre un site, une entreprise, mon premier réflexe est d’aller voir les personnes qui constituent la structure pour en comprendre la vision, la mission et l’activité. Je m’intéresse à son organigramme et ses modalités de gouvernance.

Au sein d’une structure, si la transparence n’existe pas, nous ne sommes pas en capacité d’en comprendre le fonctionnement. Le manque de transparence nous empêche l’accès aux pouvoirs de décision et par conséquent aux leviers à faire bouger pour défendre un intérêt.

C’est pourquoi de mon point de vue la transparence est une condition absolue et nécessaire. Et je ne parle pas simplement de transparence au sens d’un greenwashing. Je parle d’une véritable mise en capacité des personnes à comprendre l’ADN d’une structure.

Sur le site internet de cette structure par exemple, nous devons pouvoir voir qui décide, comment on décide, comment sont prises les décisions et qui a pris les dernières décisions.
Cela ne veut pas dire que nous aurons le droit d’interférer car cela dépend de la gouvernance. Mais la transparence donne à minima le cadre : on sait qui fait quoi, décide et comment. C’est une forme de clarté indispensable.

Transversalité

Valeur

Il s’agit de repenser nos indicateurs et de chercher de nouvelles façons d’évaluer.
Que voulons-nous évaluer et au regard de quoi ? Il s’agit de décider en remettant au centre de la problématique ce qui nous tient à cœur. Ce travail de réflexion doit se faire avec un accompagnement par des outils de gouvernance et de participation qui vont permettre aux gens de se poser la question de savoir ce qui compte vraiment.

Le respect de nos droits fondamentaux dépend de notre capacité à repenser nos valeurs, nos indicateurs et nos modalités d’évaluation. 

Versioning

D’un point de vue plus artistique, je m’intéresse depuis quelques années aussi à la manière dont on peut versionner les objets dans l’espace, et comment l’objet peut conceptuellement être influencé par des notions légales et surtout de licences. Cela rejoint les problématiques des associations dont je fait parti.

J’essaie de produire et de documenter des installations artistiques dont les licences seront libres, et de versionner dans le temps des états de ces installations.

C’est un chantier que je vais continuer dès que j’en ai l’occasion.

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