Nathalie Blanc

Entretien avec Nathalie Blanc, chercheure et Directrice de recherche CNRS Section CNRS 39. HDR Géographie, enregistré enregistré le 17 mars 2018 à la Mhotte, Saint-Menoux, France.

Nathalie Blanc. Portait

Je suis Nathalie Blanc, chercheure à Paris. Je m’occupe d’un laboratoire qui rassemble des chercheurs de différentes disciplines de sciences humaines et sociales et qui travaille sur les politiques d’environnement, les mobilisations individuelles et collectives et la question des inégalités.

Nous sommes un petit groupe qui avons initié le mouvement qui nous conduit tous ici, avec l’idée de créer un laboratoire d’écologie pirate. Au travers de multiples déplacements ces 5 dernières années, cette dynamique a finalement abouti à créer ce collectif du Laboratoire d’Écologie Pirate.

L’idée de collectif est importante. Il s’agit d’apprendre à travailler ensemble. Cette question est au cœur de ce que j’imagine être le futur.
Il s’agit de s’interroger sur comment travailler ensemble une fois qu’un certain effondrement écologique se fera visible et sentir, s’il ne se fait pas déjà sentir.

Il me semble aussi important que ce collectif sache mettre en avant, finalement, ce qui le préoccupe en terme de lien au territoire, en terme de relation à d’autres êtres vivants, d’autres sensibilités qui sont présentes sur les territoires, de telle façon à les faire ressurgir autrement. C’est vraiment une question centrale : comment faire parler la limace, aussi bien que la vache, que l’agriculteur, que la rivière et que l’ensemble des éléments qui sont essentiels au fait de vivre ensemble sur un territoire ?

Collectif

La question du collectif est importante. J’y travaille beaucoup ces dernières années au travers de la notion de commun, et de la question des mobilisations environnementales.

J’étudie comment des gens travaillent ensemble dans des espaces urbains ordinaires, et puis font preuve, finalement, de ce que l’on pourrait appeler un environnementalisme ordinaire, c’est-à-dire mettent en œuvre une relation de proximité à leur environnement, qui les invite à le prendre en charge, d’une manière ou d’une autre, au nom d’éléments qui sont de l’ordre de la protection de la nature, de l’amélioration de leur habitat, ou du partage d’un territoire de qualité.

Animaux

Mes premiers travaux de recherche portent sur la place de l’animal dans les villes et des animaux du quotidien, comme le cafard, les insectes, les oiseaux ou encore les animaux domestiques errants, comme par exemple les chats.

Cette relation à l’animal est souvent ignorée ou dévalorisée. On dit que les gens qui s’occupent de ces animaux dans les espaces urbains sont des gens de pauvre condition, parce qu’ils n’auraient pas d’autres relations et s’occuperaient donc des animaux à défaut.
J’ai toujours eu à cœur de montrer à quel point cette relation à l’animal et au vivant, en ville, est centrale pour se constituer et se construire.

Aujourd’hui, on voit que cette relation aux éléments de nature en ville est centrale aussi en terme d’identité des collectifs.
Elle est une façon de se constituer dans cette relation.

Il est important de voir que l’animal nous constitue tout autant que nous constituons l’animal. C’est la sauvagerie que l’on prête au chat ou au cafard qui introduit la nôtre.
Donc cette relation est bi-trajective.

Vivant

Vivre est un mot extrêmement complexe. On ne sait pas encore très bien comment l’on appréhende cette question de la vie. Où commence t-elle ? Où finit-elle ?
La question de la mort est toujours débattue. Quel est le moment où l’on n’est plus vivant, mais mort ?
Dans mon cas, la question de la vie renvoie également à celle de la santé, c’est-à-dire aux interactions des organismes avec ce qui les constitue comme environnement.

On voit bien qu’aujourd’hui, avec les premiers signes annonciateurs d’un effondrement écologique, que l’on a des soucis à se faire sur les questions de la santé, des maladies chroniques, des maladies qui résultent d’une immersion avec des éléments chimiques, et des réactions que l’on ne connaît pas encore.

Il s’agit de prendre son corps comme le signal de quelque chose qui est en train de défaillir ou de poser problème, et qui ne viendrait plus de cette nature mais justement de la production de ces environnements artificiels.

Comment pose-t-on cette question à nouveaux frais, dans l’espace urbain et dans tous les autres types d’espaces ? C’est une question de vigilance vis-à-vis de nos corps, et de nos corps en interaction.

Justice

La question de la justice ou des inégalités est une question que tout à chacun se réapproprie d’une manière ou d’une autre, parce qu’on a le sentiment d’en être privé, ou traité de façon injuste en raison de notre genre, de notre couleur ou de diverses caractéristiques de nos identités.

Cette question de la justice est fortement liée à la problématique environnementale. Comment des populations qui sont dévalorisées vivent plutôt dans des espaces qui offrent de pauvres conditions de vie environnementales.

C’est une question que les associations et les collectifs se réapproprient grâce à des interventions à des échelles et selon des modalités diverses. Comment ces collectifs parviennent, ou non, à répondre à ces enjeux de manière un peu structurée et organisée, au-delà ou en deçà de l’État qui, aujourd’hui, est plutôt sur le retrait, et fait défaut à bien des endroits ?

Toutes ces questions forgent une sorte de panorama de justice, qui est celui de la justice entre-nous, mais aussi vis-à-vis d’un certain nombre d’autres êtres vivants.

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