Alexandre Monnin

Entretien avec Alexandre Monnin enregistré le 21 août 2017 à la Ferme de la Mhotte par Rieul Techer et Sylvia Fredriksson.

Alexandre Monnin. Portrait

Alexandre Monnin. Démarche

Alexandre Monnin. Artiste de la recherche

Infrastructure

Par définition, en sciences sociales, les infrastructures sont ce que l’on ne voit pas.
Pourtant, elles sont ce qui fait tenir une situation et permettent d’avoir un autre regard sur le monde dans lequel on vit et de mieux le comprendre.

Les infrastructures sont des communs dont on ne sait pas qu’ils sont des communs. Quelque soit leur statut, et bien qu’ils soient parfois privatisés, ce sont des biens communs au sens où l’on dépend tous de ces infrastructures pour mener la vie que l’on mène.


Et parfois, ces infrastructures nous fond mener une vie que l’on ne souhaite pas mener, et produisent une sorte de phénomène de latence sur ce qu’il est possible de faire. Pour moi, un des grands enjeux est déjà de comprendre et de donner à voir des infrastructures.
Par exemple, nous sommes aujourd’hui accueillis à la Ferme de la Mhotte par le collectif Bureau d’études, auteur de l’ouvrage Atlas of agendas – mapping the power, mapping the commons (2015). Dans ce livre précisément, le collectif essaie de cartographier des infrastructures comme celle du capitalisme contemporain, en regard à des cartographies de communs. Ce renvoie entre communs et infrastructure du capital très intéressant.

Pour moi, la mise en commun est finalement une manière de partager à la fois un savoir théorique et pratique sur des infrastructures, que celles-ci soient naturelles ou artificielles. Même si aujourd’hui, il n’y a pas vraiment de différence entre ces deux types d’infrastructures car elles ont des effets l’une sur l’autre, et on ne peut plus vraiment distinguer les deux.


Avoir une conception claire de ce que sont les infrastructures, c’est déjà une manière de s’emparer du commun et d’y tendre.

Anthropocène

Je m’intéresse depuis maintenant 2 ans à la question de la fin du numérique. Même si cela peut surprendre, il s’agit de questionner l’avenir des technologies, et de fait, la fin potentielle et probable de celles-ci. Je m’intéresse à essayer d’amortir cette fin, d’une part en commençant déjà à y réfléchir, et d’autre part en cherchant des alternatives permettant de se donner les moyens d’arrêter d’utiliser partiellement ces technologies.
Ces technologies sont un héritage commun. De la même manière, nous héritons des centrales nucléaires, que nous le voulions ou non, que nous soyons pro ou anti-nucléaire. Nous ne pouvons pas les ignorer, tourner les talons et les laisser vivre leur vie ou tomber en décrépitude. Nous sommes obligés d’en faire quelque chose.
Il y a donc là quelque chose qui est de l’ordre du commun et qui exige que l’on se dote de nouvelles règles de gouvernance pour ces infrastructures, avec un horizon qui est celui de l’anthropocène.
Notre horizon est probablement celui de la fermeture progressive de ces infrastructures. Et il s’agit de développer une ingénierie de la fermeture, parce que cela n’existe pas encore aujourd’hui.

Nous héritons de cela, nous ne pouvons pas nous en passer, mais cela ne va pas pouvoir durer. Alors que faisons-nous ? Comment essayons-nous finalement de fermer ces infrastructures dont nous sommes totalement dépendants aujourd’hui, mais qui ne sont pas durables ? C’est à mon sens un des enjeux des communs pour l’avenir.

Le commun n’est pas constitué uniquement de choses positives. Nous héritons aussi de communs négatifs. Il faut les gérer, et pour cela, se doter de règles de gouvernance, de capacité de visualisation qu’apportent les arts.


Je prends l’exemple du collectif Bureau d’études, qui fait cohabiter dans ses cartographies des communs positifs et des communs négatifs. Sachant qu’il y a aussi des aspects négatifs dans les communs positifs et inversement. Par exemple, les centrales nucléaires apportent de l’énergie partiellement décarbonée. Et en même temps les communs positifs nous font nous heurter à tout un ensemble de situations où il faut par exemple exclure parfois ceux qui abusent ce des communs.

C’est pourquoi la notion d’infrastructure permet de penser ensemble ces deux aspects.

Valeur

Je souhaiterais ici parler de valeur, non pas au sens de la valeur morale tel qu’on peut l’entendre habituellement. Pas uniquement non plus au sens de valeur marchande qui se traduit par la valeur d’échange.

Il s’agirait plutôt ici de parler de valeurs, c’est-à-dire de quelque chose qui associe ces deux sens du mot valeur, et qui permette de les penser ensemble.

Cette notion de valeurs peut s’entendre d’une manière que je rattache à une tradition pragmatiste en philosophie et en sociologie qui est « ce à quoi nous tenons et ce qui nous tient ».


C’est-à-dire ce à quoi nous donnons de la valeur, ce que nous valorisons, et en même temps ce qui nous tient, c’est-à-dire ce dont on hérite, auquel on est attaché qu’on le veuille ou non. Nous sommes attachés à nos conditions d’existence, à nos infrastructures, même si elles sont négatives et qu’elles nous entraînent aussi parfois sur une pente dangereuse.

Ce qui m’intéresse est de donner à voir la valeur produite par une institution à tous les niveaux. Et cette valeur est quelque chose d’invisible.
Nous avons des critères pour mesurer les transactions et la valeur d’échange par l’économie, mais nous n’avons pas forcément de critères d’évaluation pour d’autres formes de valeur, qui serait de l’ordre de la valeur d’usage ou relèveraient du symbolique ou d’autres éléments que l’on pourraient imaginer.

Ces formes de valeur – invisibles – restent en arrière-plan, pourtant sans celles-ci l’économie classique telle qu’on la connait aujourd’hui ne fonctionnerait pas.


Cela peut tenir, par exemple, à la contribution des mères qui s’occupent des enfants – quelque chose qui ne serait pas forcément valorisé sur le mode d’un salaire – proposition qui rappelle plutôt des programmes d’extrême droite – mais par des formes de valorisation à inventer. Cette valeur est de fait produite par une activité – essentiellement féminine – et sans laquelle finalement d’autres activités ne pourraient pas se développer.

Il s’agit de comprendre la valeur produite par une institution, une organisation ou un acteur, à tous les niveaux, et d’essayer de lui donner les moyens de la donner à voir.
Cela peut passer par une cartographie ou par un effort de visualisation ou de représentation qui mobilise des moyens artistiques. Je pense que c’est un enjeu extrêmement important.

Il y a un enjeu de desinvisibilisation qui tient à la question de la valeur.

L’idée est d’aller voir des institutions et d’essayer de comprendre la valeur qu’elles produisent, au-delà de ce qui est pris en compte lorsqu’on les évaluent.
Par exemple le soin aux personnes. Nous avons été à Manchester dans un lieu qui accueille des artistes. Dans ce lieu là, il y a un soin particulier apportés aux personnes qui souffrent de maladies mentales. Évidemment, ce n’est pas forcément un élément qui va être pris en compte quand on va évaluer l’impact de ce lieu. Mais c’est tout de même un élément très important puisque c’est un lieu qui s’adresse à des populations d’artistes qui peuvent être particulièrement concernés par ces questions-là.
Cette question du soin, de la valeur qui n’est pas reconnue ou pour laquelle on ne dispose pas de critères pour la mesurer, est à mon avis très importante et rejoint cette question des communs.

S’il l’on peut se doter de ressources, d’infrastructures et s’il l’on peut avoir une économie qui est ce qu’elle est aujourd’hui, c’est aussi en grande partie parce que toutes et tous, nous bénéficions de ce travail caché par de nombreux acteurs, au sein de la famille, dans l’entreprise, dans des tiers-lieux, ailleurs.

Pour avoir une vision précise de ce que sont les communs, il faudrait aussi se donner la capacité d’appréhender finalement ces valeurs qui ne sont pas des valeurs d’échange mais qui dépassent une vision classique de l’économie.

Art

Pour moi, l’art et le commun sont dans des situations intéressantes parce que l’art, finalement, essaie de témoigner d’une forme de singularité. On essaie de produire une singularité.

La question qui se pose est de savoir comment articuler cette singularité à une dimension commune. Comment cette singularité peut participer d’un commun, en contribuant à l’intérêt général par exemple.

Cette question m’intéresse à la croisée de deux projets. L’un que j’ai mené et l’autre auquel je me suis intéressé, et qui me conduit à un nouveau projet.

Le premier projet est celui dont je me suis occupé pour les Fondation Galerie Lafayette. L’idée était de fabriquer une plateforme pour une fondation d’intérêt général d’art contemporain avec pour enjeu de donner à voir l’art contemporain hors des cadres habituels qui en font finalement un art très spéculatif, qui ne touche pas le grand public et qui concerne essentiellement des gens fortunés qui vont spéculer sur les œuvres. Cette critique habituelle de l’art contemporain n’est pas totalement injustifiée par ailleurs.

Par ce projet, il s’agit d’aller voir plutôt la fabrique de l’art contemporain, en rentrant dans les discussions que les producteurs peuvent avoir – car la Fondation Galerie Lafayette est une fondation de production d’art contemporain, avant d’être une fondation qui expose des œuvres. Cette notion de production est très importante car dans le cadre de la production, il y a une discussion avec l’artiste sur ce qu’il fait. Dans ces discussions, il est possible de voir que tout ne se construit pas sans justification, de manière gratuite. Ce qui est produit par l’artiste est soumis à des critères d’évaluation où l’on discute de la direction que va prendre l’œuvre, de la direction où va l’artiste, et de la manière dont il sert l’œuvre qu’il va faire advenir. Et finalement, des jugements de valeur émergent de ces discussions.
L’idée est de partager ces jugements de valeur, de montrer que l’art contemporain n’est pas gratuit. Il s’agit donc, d’une part, de permettre au public, de ce fait, d’avoir une vision et d’être en capacité d’apprécier et d’appréhender l’art contemporain.

D’autre part, le fait de doter une fondation d’une archive, c’est l’obliger, finalement, à répondre de son action puisque cette archive va être en partie partagée avec le public.
Au quotidien, la fondation produit un matériau qui va ensuite servir à produire la médiation à destination du public. À partir du moment où l’on est obligé de répondre de son activité devant le public, on est responsable de ce que l’on fait et on ne peut pas faire n’importe quoi. La fondation s’engage, en travaillant avec des artistes, à faire des œuvres qui ont en partie une dimension sociale. L’enjeu est de parvenir à articuler la singularité qu’apporte l’artiste avec une notion d’intérêt général qu’est censée porter une fondation.

Une fondation a un privilège dans le sens où elle permet de défiscaliser. C’est pourquoi ce privilège se paye au prix de l’intérêt général qu’elle doit servir en contre-partie. Mon travail a consisté à essayer d’articuler spécificité et bien commun et à se mettre au service de l’intérêt général.

C’est pour cela que je me suis inspiré des Nouveaux commanditaires, une initiative qui existe depuis plus de 25 ans maintenant. Cette initiative permet à des publics divers et variés, et qui rencontrent un problème, de passer commande d’une œuvre d’art pour transformer la situation dans laquelle ils sont. Il s’agit de faire intervenir un artiste pour produire une œuvre qui va contribuer à cette transformation, en appui du public et dans un dialogue suivi avec ce public. Cela permet de remettre l’art au cœur de la société, de lui redonner un sens et une finalité.

Dans ce travail avec les Galeries Lafayette, je me suis largement inspiré des Nouveaux commanditaires pour essayer de penser des dispositifs et des protocoles permettant notamment de travailler avec des artistes qui, eux-même, non pas produisent des œuvres matérielles qui seraient ensuite vendues sur le marché de manière traditionnelle, mais plutôt des artistes qui travaillent sur des situations. Ces artistes travaillent à transformer des situations que rencontrent des publics, parce que, justement, ils sont des artistes et ont une capacité à agir hors des lignes classiques. Et finalement, ils ont une capacité à transformer des situations pour en faire advenir de nouvelles qui n’existeraient pas sans leur intervention. C’est ce décalage qui est la spécificité de leur travail. C’est ce que j’appelle « un art des situations », qu’il faut encourager.

On parle parfois d’esthétique relationnelle ou de performance. Cette démarche va bien au-delà. Il s’agit de travailler avec des publics pour transformer leur réalité. J’ai rencontré quelques artistes qui travaillent sur ce mode là. Et c’est effectivement pour moi tout un enjeu de mettre en avant ce type de démarche où, dans ce cas précis, on ne se pose plus la question de la médiation, c’est-à-dire comment atteindre un public, car le public est déjà au cœur de l’œuvre. C’est le public qui rencontre un problème, qui est dans une situation de trouble, qui va amener un matériaux que l’artiste va travailler avec lui.

De ce fait, la question de l’intérêt général n’est pas une question rhétorique ou qui se poserait dans un second temps. L’intérêt général est au cœur de l’activité artistique et de l’invention de nouvelles formes de travail et d’appréhension de ces situations.

Je pense que, par ce type de pratiques, on a ici une opportunité très intéressante de repenser un art contemporain qui deviendrait un art des situations, sans abandonner pour autant le souci formel. Ces démarches déplacent les enjeux formels dans d’autres directions que celles que l’on a connu jusqu’à aujourd’hui. Pour moi, les Nouveaux commanditaires, initiative inventée par François Hers et qui est en-soi une œuvre d’art, peut réellement ouvrir des directions intéressantes pour nous permettre d’aller plus loin. C’est une articulation entre art et commun qui me parait tout à fait essentielle.

Individuation

Ce terme est utilisé en philosophie, soit pour penser la genèse d’un individu, soit pour penser le statut de quelque chose qui existe, quel qu’il soit.
Ce terme me semble très intéressant dans la mesure où il nous permet de repenser l’univers comme n’étant pas forcément un univers composé d’individus ou d’objets aux frontières bien nettes, mais comme étant finalement un monde contenant des entités dont les frontières sont relativement imprécises.

Et plus on étudie ces entités, plus celles-ci nous semblent étranges. Je pense par exemple aux plantes telles que les étudie Francis Hallé. Ce sont des êtres étranges, et plus du tout simplement des sous-animaux comme on les envisageait autrefois. Il s’agit d’une sorte de règne du vivant avec des capacités et des propriétés propres que l’on ne soupçonnaient pas auparavant.

On peut évidemment repenser aussi à cette exclamation de Friedrich Nietzsche, disant : « je suis une forêt » (1), c’est-à-dire je ne suis pas un individu. En fait, je suis une forêt fabriquée par ses attachements, ce qui m’environne, et énormément de choses qui ne dépendent pas de moi, mais sans lesquelles je ne pourrais pas exister.

À ce stade de la réflexion, on en revient à la fois à cette question des infrastructures, dont je parlais tout à l’heure, et aux attachements qui nous permettent de repenser les composantes du monde dans lequel nous vivons.
On pourrait d’ailleurs s’appuyer sur les exemples de la Bolivie, de l’Équateur ou d’ailleurs (où la rivière peut être dotée de droits, un sujet de droits) pour repenser l’apport des plantes, du plancton, que de toutes les infrastructures vivantes sans lesquelles notre monde tel qu’il est ne serait pas vivable (en tout cas pour nous, être humains) et développer une autre vision, une autre appréhension du monde.
L’art peut aussi nous aider à développer une appréhension sensible du monde. Et à partir de là, on peut développer, peut-être, une autre politique, une autre économie, de nouvelles règles de gouvernance pour les communs, envisager de nouveaux communs. Peut-être que l’action de certains animaux, de certaines plantes, ce sont aussi des communs qu’il faut protéger.
Il s’agit peut-être de faire éclater cette notion de communs avec d’autres conceptions, religions. Je pense à ce qu’il s’est passé en Bolivie, où les gens se sont dotés de nouveaux Dieux. Et notamment la Pachamama (Terre-Mère), pour pouvoir exister à l’heure de l’anthropocène et réconcilier des points de vue idéologiques différents.
Peut-être que ceci est un commun, tel que nous ne l’envisageons pas mais tel que d’autres l’ont envisagé dans des constitutions. Des constitutions, cela donne bien des règles de gouvernance. Et finalement on a bien une espèce de Dieux commun, une divinité en commun.

Cet effort pour penser le monde dans lequel nous vivons, ses catégories et les entités qui le composent, soutenu à la fois par la philosophie mais aussi par les arts, peut également bénéficier du savoir scientifique. En apprenant d’avantage, nous pouvons peut-être nous émanciper de conceptions idéologiques et d’objets aux bords bien nets et aux frontières bien précises.

Cela peut nous permettre, encore une fois, de penser une économie nouvelle, des formes de vie nouvelles, un droit nouveau pour ces objets que l’on aura préalablement repensés.

Je pense que c’est une étape fondamentale pour que le commun ne soit pas simplement une conception de la gouvernance partagée d’une ressource, sans que la ressource elle-même n’ait été repensée ou reproblématisée.
Et finalement, que l’on ne greffe pas des règles de gouvernance sur des entités qui elles-même ont été définies à travers des conceptions économiques, ontologiques, scientifiques, classiques.

Il s’agit de repenser en amont le monde dans lequel, finalement, des communs émergent. Et à partir de là, on pourra aussi penser ses règles de gouvernance et les requalibrer.

La pensée des communs aujourd’hui a besoin de cet effort-là.

Coopération

Avec Manuel Boutet, sociologue à l’Université de Nice, spécialiste et connaisseur des jeux et des jeux vidéo, nous avons eu la chance de mener une expérience en étant invités au sein du Chelsea College of Arts.
Nous avons rencontré les membres d’un groupe d’artistes, Critical Practice, et notamment Neil Farnan qui fait son doctorat là-bas.

Nous avons eu la possibilité de jouer à Utopoly, une version détournée du Monopoly. Ce détournement initial des règles du Monopoly a pour objet de favoriser un travail sur les communs.

Nous les avons nous-même partiellement détournées pour faire du Monopoly un instrument qui nous permette de visiter différent lieux. Nous avons par exemple joué au sein des Fondations Galerie Lafayette, pour aborder les questions d’intérêt général. Nous avons également joué à Islington Mill, un bed et breakfast mais aussi une résidence d’artistes à Salford, à côté de Manchester. Ce lieu héberge une initiative nommée Temporary Custodians, qui rappelle la démarche des Nouveaux commanditaires.
Enfin, nous avons joué à la Myne à Lyon.

Pour nous, ce jeu est devenu une sorte d’instrument nous permettant d’aller dans des organisations qui ne répondent pas aux règles habituelles, pour essayer de comprendre comment elles fonctionnent, s’articulent, produisent de la coopération et du commun. Nous nous intéressons en particulier aux valeurs dont témoignent les acteurs qui sont parties-prenantes des lieux.

Cette expérimentation autour du jeu nous a réellement permis de faire apparaitre des points extrêmement intéressants pour comprendre ce qui se passe dans ces lieux d’exception.

En fait, nous essayons de créer une sorte de bulle hors du quotidien. Un espace qui peut libérer la parole autour du jeu, pour faire une mise à plat des valeurs (au sens de « ce à quoi nous tenons, et ce qui nous tient »). Il s’agit de comprendre comment s’articule la coopération dans ces lieux et quel est leur horizon.
Nous essayons de suspendre les conditions ordinaires d’existence de ces lieux pour que puisse s’échanger une parole qui, autrement, ne pourrait circuler.
Nous tentons de poser une autre forme de diagnostique sur ce qui fonctionne ou pas dans ces lieux, mais en sortant des formats de type design thinking ou tout autre méthodologie. Nous n’essayons pas non plus d’en faire une nouvelle méthodologie, ce qui aurait des effets contraires. Nous rejouons et réinventons les règles du jeu à chaque fois. Chaque contexte est le cadre d’une nouvelle enquête. Nous créons les conditions pour que les acteurs puissent s’exprimer autour du lieu qu’ils ont conçu, qu’ils habitent et qu’ils font vivre, pour qu’eux-même accouchent d’une meilleure compréhension de son mode de fonctionnement et ses valeurs, et la valeur(s) qu’il produit au regard de son activité.

Jusqu’ici, nous avons été assez ravis par les expériences que nous avons pu avoir. Nous faisons cela dans une perspective de chercheurs qui viennent, sans imposer un savoir, avec la motivation d’apprendre.

Au regard des conditions dans lesquelles se pratique la Recherche, les chercheurs ont beaucoup à apprendre, notamment sur les enjeux d’intérêt général, de communs, de coopération et sur les formes de bienveillance.

Dans la recherche publique, nous ne sommes pas du tout préoccupés par ces dimensions là. Il est très difficile de les exprimer de manière officielle. Nous venons pour apprendre et essayer, par notre petite contribution, de permettre à ces acteurs eux-même d’expliciter un savoir dont ils disposent déjà.

Laboratoire d’écologie pirate

Nous sommes réunis à la Ferme de la Mhotte autour d’un laboratoire d’écologie pirate.
Se pose la question de savoir si c’est le laboratoire qui est pirate ou l’écologie, ou peut-être les deux. Je laisse cette question en suspend et ouverte.

Les designers du collectif Bureau d’études sont passés d’une démarche de représentation des structures de pouvoir et des communs par les moyens de la cartographie, vers une démarche de cartographie à l’échelle 1. C’est-à-die une mise en pratique de ce qu’ils avaient autrefois représenté. Maintenant, le collectif tente de se saisir de ces relations à l’échelle d’un territoire pour penser les liens entre humains et non-humains, les personnes, la coopération, etc.

Il me semble que tout cela procède finalement – de la part de gens qui ont tenté de sortir des structures institutionnelles classiques de la Recherche publique, en identifiant les problèmes de ces structures – d’un effort de réinvention, à la fois d’un collectif, mais aussi de formes institutionnelles, en dehors de la recherche publique, pour penser des modalités pratiques de recherche adaptées à ces collectifs et à ces lieux alternatifs.

Enquête

Nous sommes quelques-uns, ici, à prendre le train en marche. Le groupe de travail du Laboratoire d’écologie pirate, déjà constitué, a dépassé l’étape de la discussion des principes de ce laboratoire d’écologie politique. Le groupe a actionné une mise en pratique, que je comprends comme le fait d’enquêter à l’échelle d’un territoire (autour de la ferme de la Mhotte). Pour ce groupe, il s’agit d’abord de comprendre ce qui a amené les gens qui habitent ce territoire à l’investir de la manière dont ils l’investissent, autour de la notion de communs et d’un ensemble d’éléments intéressants. Ensuite, il s’agit d’essayer de restituer l’enquête menée par ces personnes là, d’expliquer ce qui les a amené à adopter cette vie-là, à adopter ces pratiques, à venir ici plutôt qu’ailleurs.
Il s’agit donc de faire parler ces enquêteurs, qui sont des enquêteurs enquêtés, et de les amener à restituer leur propre enquête. Il s’agit donc de mettre en relation ces chercheurs en situation d’apprenants, en essayant en même temps de développer des moyens de s’emparer du territoire de manière sensible.

Pour s’emparer du territoire de manière sensible, il s’agit de puiser dans les ressources artistiques, à mi-chemin entre la science et l’art. Il s’agit de mobiliser du son et de réaliser des interviews, en changeant beaucoup les conditions de captation, en développant un art sonore également de manière à se rendre sensible à cette parole, qui peut être constituée d’une part d’humains mais aussi de sons émis par les non-humains, les animaux, etc.

Il s’agit d’utiliser, à mi chemin entre art et science, les moyens à notre disposition pour faire parler ces collectifs à l’échelle d’un territoire.

Partage d’expériences

Pour nous qui venons après coup, après plusieurs rencontres qui ont déjà eu lieu au préalable, nous sommes peut-être dans une difficulté à rentrer directement dans ces pratiques-là, parce que justement nous avons besoin d’avoir en tête les objectifs et finalités de ce laboratoire d’écologie pirate.
Il est à ce stade intéressant d’être à la fois dans la posture d’un observateur extérieur et en même temps pas complètement extérieur car nous sommes avec tout le monde en immersion dans ce qui se passe aujourd’hui.
Il serait intéressant de pouvoir être en capacité faire rentrer en résonance l’initiative qui est en train de se dérouler sous nos yeux avec d’autres initiatives comme les Nouveaux commanditaires, ou d’autres.

Aujourd’hui, nous avons besoin d’alliés, et de partager des pratiques, des réponses à des questions rencontrées, des interrogations, des émerveillements, de manière à renforcer la position des uns et des autres.

Tous et toutes mènent des projets assez expérimentaux. Nous avons besoin de partager des expériences, des protocoles, une aide concrète, et ce pourrait être l’étape suivante, qui permettrait à ce projet de s’inscrire dans un collectif un peu plus large que le collectif immédiat lié justement à un territoire.
Il y a des territoires, et il y a d’autres formes de réseaux, ou de relations, qui peuvent passer par le numérique ou non.

La question du passage à l’échelle se pose, non pas forcement pour répliquer une expérience lié à un territoire très précis, car elles tiennent à la spécificité du territoire, mais pour se mettre en capacité de prendre l’angle avec d’autres collectifs et d’autres expérimentations.

Et peut-être le travail que nous avons fait avec Utopoly aurait cette vocation-là, c’est-à-dire permettre d’expliciter certains éléments qui autoriseront ces collectifs à prendre l’angle avec d’autres collectifs, parce que justement, ce travail d’explicitation aura été mené, et de ce fait, les éléments seront là pour se présenter auprès de ces autres collectifs. C’est cela aussi le sens du travail que l’on fait. et la raison pour laquelle nous sommes là aujourd’hui, même si l’on est tout à fait dans l’incertitude de savoir si l’on va pouvoir mener à bien cette démarche ou pas.

(1) Friedrich Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, Un livre pour tous et pour personne. Traduction par Henri Albert. Société du Mercure de France, 1903 [sixième édition (Œuvres complètes de Frédéric Nietzsche, vol. 9, pp. 150-154).

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