Yann Heurtaux

Entretien avec Yann Heurtaux enregistré le 11 août 2013 à Nantes.
Passionné par la mobilité et les processus de co-création, Yann Heurtaux est consultant spécialisé en dynamiques communautaires, à Lausanne en Suisse.

Yann Heurtaux. Portrait.

Yann Heurtaux. À propos de Wikimedia.

Yann Heurtaux, tu es investi dans la communauté Wikimedia CH. Peux-tu décrire le fonctionnement et les actions de Wikimedia ?
Le point d’entrée que les gens connaissent est Wikipédia. Wikimedia est un mouvement organisé avec une fondation centrale basée aux États-Unis, la Wikimedia Foundation, qui chapote tous les médias dans le mouvement. Wikimedia s’organise ensuite en associations locales (chapters), par pays ou par zone.
En suisse, il existe un chapter local très actif et important au sein du mouvement. La Suisse est un petit pays mais il s’y passe plein de choses.
Dans mon cas précis, en ce moment, j’observe des changements très importants dans la vie du chapter suisse, et qui me semblent assez représentatifs de l’évolution générale de Wikimedia, et particulièrement dans certains chapters (les États-Unis, la France, l’Allemagne également)
Wikimedia est en effet en forte phase de professionalisation. On est un peu arrivé à la limite du modèle du bénévolat, pour beaucoup de projets. Il y a beaucoup à faire. Il y a beaucoup de documents financiers à gérer également, pour comprendre comment financer les projets. Un autre enjeu important porte sur la création de méthodologies destinées à servir aux chapters moins bien organisés, de sorte que ceux-ci puissent gagner du temps. En Suisse en l’occurrence, on a des projets avec des administrations fédérales. Il y a des wikimediens en résidence pour beaucoup de projets, pour lesquels il faut financer du matériel, payer les personnes qui prennent en charge la production de contenus.

Peux-tu décrire ce qui caractérise le chapter suisse de Wikimedia ?
La situation de Wikimedia CH est particulière car la Suisse est un pays multilingue. Trois langues à gérer, trois communautés linguistiques différentes et autant de communautés de contributeurs. Pas de Wikipédia suisse, il y a le Wikipedia en français, en allemand et en italien. C’est la même chose pour les éléments de la galaxie Wikimedia.
Du coup, la communauté est éclatée. Les wikipédiens suisses francophones sont de facto, avec leur action sur l’encyclopédie, plus proche des français.
Il y a donc en Suisse trois communautés linguistiques qui jouent avec trois autres pays. C’est une particularité très forte. Les belges vivent un peu la même chose.

Peux nous nous donner des explications sur le financement de Wikimedia ?
Le mouvement vit uniquement sur des donations, selon un modèle non-for-profit. Il y a beaucoup de grosses structures culturelles ou de mécénat aux États-Unis, qui financent directement la fondation et donnent beaucoup.
Au niveau mondial, en fin d’année, on peut voir des bandeaux en haut de l’encyclopédie. L’année dernière, ces bandeaux faisaient apparaitre la figure de Jimmy Wales. Ces dernières années, on y fait apparaitre des membres la communauté des contributeurs, notamment des gens qui font beaucoup de photos pour Wikimedia Commons. Via ces campagnes de communication, ces contributeurs expliquent pourquoi ils sont membres du mouvement, ce qu’ils y font, et à quoi l’argent récolté leur servira : les donations sont centralisées au niveau de la Fondation. Ensuite, chaque chapter portant un projet doit le défendre, devant la Fondation mais surtout devant la communauté. Il existe un système de bourses, accordées par la Fondation pour des projets locaux. Dans le contexte de la Suisse, chaque année il y a un appel à projet, finalisé vers le mois de septembre, puis suit la demande de bourse.
Autre temps fort de l’année : le fundraising. Au niveau mondial, chaque pays fait remonter vers la Fondation les fonds récoltés sur son territoire.

L’association manque-t-elle de contributeurs ?
Comme toutes les communautés, il faut se renouveler. Mécaniquement, on perd des membres. Il faut veiller à renouveller pour continuer à croitre.
Aujourd’hui, on a du mal à sensibiliser en dehors des milieux déjà concernés par l’éducation, et l’encyclopédie en général. Parce que, d’une part, des gens se disent que Wikipédia est là depuis un petit moment, et existera toujours. Et ils ne se rendent pas compte que derière cela, des gens contribuent régulièrement , et que tout le monde peut contribuer.[…] Cette sensibilisation là est encore à faire. On collabore beaucoup avec les milieux académiques et universitaires, d’une manière générale, pour faire de la sensibilisation. À tous les niveaux, ce peut être les étudiants en début d’études secondaires comme les universitaires en postgrade. Tout le monde va, à un moment donné, se frotter à des workshops fait par des bénévoles et qui expliquent comment contribuer à Wikipedia. […]
La première génération de personnes investies dans Wikipédia a beaucoup contribué, a produit beaucoup de volume et a beaucoup aidé à maintenir la qualité des contributions. Cette génération a également beaucoup aidé les nouveaux venus dans la communauté à apprendre la sémantique particulière, l’organisation de l’information, les rudiments de code qu’il faut apprendre pour mettre en forme dans un wiki. Les contributeurs à Wikipédia sont très actifs mais très réduits en fait. Pour la survie du mouvement, on a besoin de trouver de nouveaux contributeurs très actifs.

Yann Heurtaux. Des biens communs de la connaissance.

Peux-tu décrire les problématiques qui te semblent importantes lorsque l’on parle de biens communs de la connaissance ?

Je ne suis pas un spécialiste de la définition. Cependant, je suis très attaché à tout ce qui est lié au libre accès à la connaissance.

J’entends, en employant le terme « connaissance », la somme de savoirs acquis par l’Humanité. Par définition, c’est quelque chose qui doit être disponible pour tout le monde.

Je peux en parler au travers certains événements qui m’ont particulièrement touchés. Ce qui est arrivé à Aaron Swartzpar exemple, m’a beaucoup fait réfléchir.
J’ai toujours été – il y a un terme à la mode en ce moment à propos de cela – un slacktiviste. Je suis capable de « liker » quelque chose sur facebook, de dire « ah c’est cool ce que vous faites », mais arrive un moment où il faut prendre une part active à la chose.
Le libre accès à la connaissance est quelque chose qui doit se défendre, dans un monde où, je le pense, c’est loin d’être acquis dans les faits. On peut même parler de danger en quelque sorte, car il existe de forts groupes d’influence qui n’ont aucun intérêt à ce que la connaissance soit libre et accessible à tous. D’une part parce qu’ils veulent la monétiser – ce qui peut se défendre – mais en l’occurrence je ne crois pas que cela soit une bonne chose en ce qui concerne la connaissance. Ce n’est pas souhaitable pour l’humanité. C’est quelque chose qui risque de nous bloquer plutôt que d’avancer.
Et à côté de cela, je fréquente beaucoup de journalistes, beaucoup de chercheurs, notamment des gens portés sur les Digital Humanities. Parmi mes amis à Lausanne, il y a un historien, Martin Grandjean, qui joue beaucoup avec cela. Sur son blog personnel, Martin demande aux gens s’ils contribuent à Wikipédia. Un jour il m’a dit : « Wikipédia c’est la façon de sortir des vieux tiroirs poussiéreux les fiches des générations précédentes de vieux chercheurs en Histoire, et d’éviter que la génération suivante ne reparte de zéro sur certains sujets, et puisse construire sur une base de connaissance commune, mise en ligne et à disposition ».
Il y a un historien qui a eu une bonne idée à Hong Kong. Il a mis le début de sa réflexion en ligne, pour que son travail puisse être poursuivi, augmenté.

C’est le concept de « remix » and « reuse », très cher au web. On ne repart jamais de zéro. On prend ce qu’a fait l’autre et on l’améliore.

Pour moi c’est un des éléments de définition des biens communs. Quelque chose que l’on a tous à disposition, et on l’améliore.

As-tu à l’esprit des personnalités qui, selon toi, sont emblématiques lorsque l’on aborde les problématiques liées à la notion de « biens communs » de la connaissance ?
Larry Lessig aux États-Unis est très puissant de mon point de vue. En quelques mots, c’est quelqu’un qui a participé à l’élaboration des standards de Creative Commons. Il était le juriste et travaillait avec Aaron Swartz qui a apporté tout le côté technique de cette licence. C’est quelqu’un qui était un juriste spécialisé sur le droit de la propriété. Il est devenu constitutionnaliste, parce qu’il a considéré que défendre la liberté d’accès par une licence sur la propriété intellectuelle n’était pas suffisant si le système global ne permettait pas à la connaissance d’être libre. C’est quelqu’un qui a en ce moment une chaire à Harvard sur le 1er article de la Constitution américaine. Il travaille sur les problématiques de crowdfunding des campagnes électorales américaines.
Il est intéressant à mes yeux dans la mesure où il a transposé la question des biens communs de la connaissance de la notion de propriété intellectuelle à quelque chose de beaucoup plus large, qui touche à l’organisation de la société. C’est quelque chose qui est assez inspirant.
Une autre personne qui incarne pour moi cette thématique est un ami, Ludovic, qui est photographe amateur. Il est capable d’aller en voiture au delà du cercle polaire pour aller photographier des sujets qui ne sont pas illustrés sur Commons. Il arrive à décrocher des accréditations pour des événements d’athlétisme puis met des photographies en ligne.
C’est le côté systématique de la démarche qui m’intéresse, ainsi que la capacité à rendre disponible quelque chose qui n’est pas accessible à tout le monde, en passant à l’acte.

Peux-tu citer quelques termes qu’il te parait essentiel d’associer à la définition de « biens communs » et expliquer en quoi ils participent à la construction de cette notion ?

Partage

Je vis dans un espace de coworking, je participe à de multiples projets de cocréation, soit pour du business ou simplement pour le plaisir. On construit des choses à plusieurs, on partage des ressources. […]

Le partage est quelque chose qui se vit. C’est pourquoi il a été pour moi assez déterminant de passer de la posture de « sympathisant philosophique » à celle de quelqu’un qui fait.

Citoyenneté

Par le terme citoyenneté, j’aimerais introduire l’idée d’une responsabilité face au groupe, qui consiste à dire que nous choisissons ensemble les règles de vie et nous les améliorons.

Nous sommes responsables pour nous et pour les autres de la communauté.

Pour aller plus loin :

Site de Yann Heutaux.

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