Thomas Landrain

Entretien avec Thomas Landrain enregistré le 14 août 2013.
Thomas Landrain est chercheur en biologie synthétique. Il est co-fondateur et président de La Paillasse, premier laboratoire citoyen dédié aux biotechnologies en France.

Du vivant en tant que bien commun.

Thomas Landrain, que t’inspire la notion de biens communs ?
Si je devais parler du bien le plus commun qui puisse exister à mes yeux, pour les humains entre autres, ce serait la biologie, ce serait la vie. Tout simplement parce que l’on peut très facilement s’y relier, puisque l’on en fait partie.

Nous sommes inscrits, en-soi, dans un système complexe que l’on ne maîtrise pas, mais dont on tire tous parti. Et je pense que notre appartenance à cet écosystème fait du vivant un bien commun.

On considère la nature comme étant un objet gratuit, dans lequel tout le monde peut puiser. Une législation entoure bien-sûr l’utilisation de cette ressource, mais il ne faut pas oublier que pendant très longtemps, il suffisait de s’installer quelque part, de demander un lot de terre pour que l’on puisse l’exploiter. Donc, en-soi, la nature est un bien commun. Et je pense que l’on peut étendre cette dimension à la vie en générale.

La Paillasse.

La Paillasse pourrait-elle s’inscrire dans une démarche de catalyse de production de biens communs ?

On parle beaucoup de la dimension de biens communs informationnels. Mais je pense qu’un bien commun n’est pas uniquement un objet virtuel multipliable à l’infini. C’est aussi un objet physique, une matière, qui n’est pas forcément produite par l’humain, et qui possède un caractère auto-réplicable, tel qu’on peut le trouver dans les systèmes virtuels. Il se trouve que la matière vivante a cette capacité d’auto-réplication. Et, de mon point de vue, cette caractéristique permet de faire le rapprochement entre « matière » et « donnée virtuelle »: une fois que celle-ci a été fabriquée, elle peut être reproduite à l’infini.

Une seule cellule permet d’en fabriquer des milliards. La copie est gratuite. C’est en cela que l’on peut considérer les systèmes vivants comme étant des biens communs, car ils sont très faciles à dupliquer et donc à partager.

La Paillasse mène une démarche d’encouragement à l’Open source. C’est extrêmement important. Nous cherchons à transmettre l’idée selon laquelle le vivant n’appartient à personne et que l’on peut en tirer parti, mais de manière équitable et en faisant bénéficier la génération future des développements que l’on va réaliser avec cette matière vivante.
Dans mon imagination, puisque nous partageons des « biens communs », nous devons tous être concernés par les différentes applications que nous en faisons. C’est pourquoi il m’apparait nécessaire d’associer la dimension de « communs » avec la notion d’Open Access. Cela ne se fait pas l’un sans l’autre.
La Paillasse joue un rôle très important dans la facilitation à développer des biotechnologies dans un cadre Open Access,  ce que les laboratoires académiques ne font pas forcément. Même si ces laboratoires sont financés par l’argent public, ils demeurent souvent des lieux élitistes, fermés, et dont les technologies sont finalement brevetées par défaut.
Il restait à construire un endroit qui permettrait, en biologie, le développement de technologies dans un cadre de protection des communs. C’est la vocation de La Paillasse.

La Paillasse, en encourageant les pratiques citoyennes autour de la biologie et l’utilisation des biotechnologies encourage la construction d’un cadre pour les biens communs du vivant.

Thomas Landrain, tu décris La Paillasse comme lieu de protection et de catalyse des communs. Penses-tu que La Paillasse puisse jouer un rôle de levier, en faisant pression sur des institutions ou structures qui seraient à l’origine d’enclosures identifiées sur les biens communs naturels ?

La Paillasse, en tant qu’association, n’a pas directement vocation à affirmer un message politique. Par contre, les membres et utilisateurs de La Paillasse, peuvent de leur initiative dénoncer ces enclosures. Les membres peuvent utiliser nos outils et la plateforme pour mettre en place des méthodes de dénonciation d’abus des systèmes vivants, des écosystèmes et de la vie en générale, et donc dénoncer une menace sur ces biens communs.

Je réaffirme ici l’idée que La Paillasse donne un cadre à l’organisation d’un contre-pouvoir citoyen.

La notion de « biens communs » est indissociable de l’idée de citoyenneté, de République, d’égalité. Sans ce feedback citoyen, ce sont des choses qui ne se mettront probablement jamais en place. Et cet activisme ne peut avoir lieu de manière efficace que si les citoyens disposent d’outils. Et c’est ce que La Paillasse va leur proposer.

Thomas Landrain, peux-tu citer quelques termes qu’il te parait essentiel d’associer à la définition de « biens communs » et expliquer en quoi ils participent à la construction de cette notion ?

Appartenance.

Nous appartenons tous au règne vivant. Nous ne partageons pas seulement une relation d’utilité avec le vivant. Il existe également un lien d’empathie.

Empathie que nous n’aurons jamais avec un ordinateur par exemple – ou alors sans intelligence artificielle. Mais là, nous rentrons dans un autre domaine.

Auto-réplication.

La vie a cette capacité à se reproduire, se diviser, se disperser. Elle a des propriétés qui sont presque virtuelles.

Cette capacité infinie de reproduction est un pré-requis évident pour se définir comme étant bien commun.

Open Source.

L’open source et l’open acces sont intimement liés au concept de biens communs.

Que cela soit des données virtuelles, du matériel, ou une connaissance technique en biologie, l’accès pour tous au savoir, à la technologie et à son mode de fonctionnement conditionne la construction de communs.

Catalyse

Il ne faut pas oublier qu’un bien commun se définit comme étant commun malgré la pluralité que constitue l’humanité et ses constituants. Un bien commun ne peut être commun que s’il répond à beaucoup d’attentes différentes. La diversité et la complexité d’un système fait qu’il va pouvoir prendre différentes formes et différentes utilités. Il y a une question de robustesse aussi. N’importe quel système est intéressant à partir du moment où il possède une certaine robustesse face à son utilisation. Un bien commun s’instaure en bien commun parce que l’on y trouve un intérêt, sinon les gens ne l’utiliseront pas. Cet intérêt aujourd’hui réside dans des critères tels qu’une utilisation sûre et presque permanente. L’enjeu est de pouvoir transmettre son utilisation. Un bien commun ne doit pas présenter un caractère trop éphémère.

Le thème de robustesse est aussi intimement lié au système vivant, qui va de paire avec la notion évolvabilité, c’est-à-dire la capacité à s’adapter en permanence. Un bien commun doit pouvoir répondre à des attentes très différentes, et en cela, doit pouvoir évoluer et s’adapter si nécessaire.

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