Adrienne Alix

Entretien avec Adrienne Alix enregistré le 20 août 2013 à Wikimédia France, Paris.

Auparavant enseignante en histoire, puis dans le marketing et le e-commerce, Adrienne Alix est depuis juillet 2011 directrice des programmes de Wikimédia France. 

Adrienne Alix. Portrait.

Je suis directrice des programmes de Wikimédia France.

C’est en partie, je pense, mon parcours de chercheuse qui m’a mené à ce poste. J’ai conduit une thèse en histoire sur des thématiques spécialisées et peu accessibles au grand public, notamment sur des figures peu connues du 19ème siècle. C’est à ce moment précis que j’ai découvert Wikipédia.

Wikipédia a d’emblée incarné pour moi un espace pertinent pour la recherche, me permettant de transformer mes notes et mes fiches biographiques personnelles en articles encyclopédiques collectifs. Sans en questionner la fiabilité, j’ai tout de suite perçu les avantages du travail collaboratif, évitant à chacun de refaire ce qui avait déjà été fait par d’autres. En partageant mes recherches, je pouvais poser ma propre pensée et mes propres travaux tout en aidant les autres à avancer.
Mon premier contact avec Wikipédia fut donc très intuitif, révélant pour moi la nécessité de partager ma connaissance avec une communauté. Je n’ai découvert que plus tard, en rejoignant la communauté Wikimédia, la philosophie sous-jacente à Wikipédia et la notion de licence libre notamment.

Présentation de Wikimédia France.

D’un point de vue technique, Wikipédia est un site internet, c’est-à-dire un nom de domaine regroupant des encyclopédies déclinées en plusieurs langues.

Ce site internet est hébergé, comme Wikimedia Commons, par une fondation à but non lucratif créée après Wikipédia, en 2003. L’objet de cette association est notamment de financer ces hébergements. Elle reconnait, dans une quarantaine de pays aujourd’hui, des associations locales qui ne sont pas des filiales mais des associations de contributeurs, de soutien, qui forment ce que l’on appelle des chapitres. Wikimédia France, le chapitre français, existe depuis fin 2004.

Notre objectif est de soutenir les projets Wikimédia en participant au financement des projets, ce qui implique un travail important consacré aux relations publiques, à la pédagogie et à la communication. Il s’agit d’expliquer comment le fonctionnement les projets. Nous sommes en quelque sorte une porte d’entrée pour les gens qui s’intéressent à Wikipédia, qu’ils soient journalistes, enseignants, etc… Il est important d’avoir une voix, un visage, d’assurer une présence par mail et au bout du fil, sinon Wikipédia serait une grosse boîte noire.

Puis, au fil du temps, nous avons évolué en montant des projets par nous-même. Les projets prennent principalement 3 directions :

  • Le premier but de l’association est de favoriser la diffusion de Wikipédia et plus généralement des projets Wikimédia. Aider tant que l’on peut à diffuser massivement.
  • Le second objectif est d’inciter les gens à contribuer, en développant un certain nombre d’actions, d’ateliers et de projets de contribution.
  • Le troisième aspect consiste plus largement en la promotion de la culture libre. Il me semble intéressant de rappeler que le nom complet de notre structure est Wikimédia France, association pour le libre partage de la connaissance. Nous avons pour objectif de valoriser les contenus, la culture libre, c’est-à-dire que l’on ne cherche pas forcement à tout ramener vers les projets Wikimédia. Ce qui demeure fondamental, selon nous, c’est l’ouverture, la libre disponibilité des contenus et leur diffusion.

Les actions de Wikimédia France.

Adrienne Alix, peux-tu décrire les actions menées par Wikimédia France ?

Les principales activités s’oriente selon plusieurs axes :

Communication :
Cette activité de réponse et de prise de parole publique est très intéressante. Plutôt que de la publicité au sens premier du terme, la communication désigne pour nous l’ouverture vers l’extérieur Nous fournissons également de la documentation pédagogique : des dépliants, des livrets d’apprentissage à la contribution.

Sensibilisation :
Nous développons des stands, des ateliers et plus généralement des temps d’invitation et d’apprentissage à la contribution. Des bénévoles et des salariés de l’association organisent des journées de contributions dans les bibliothèques, les musées et autres lieux publics.

Nous menons des actions avec monde de la Culture, et plus précisément ce que l’on appelle les GLAM (acronyme de Galleries, Libraries, Archives and Museums) Nous travaillons avec tous ces acteurs de la culture, d’une part pour les aider à ouvrir leur contenus, et pour enrichir Wikimedia Commons (les sources, etc.) Nous avons mis en œuvre des partenariats avec la BNF, le Château de Versailles, le Muséum de Toulouse, le Musée de Cluny, la Manufacture de Sèvres. Nous développons beaucoup de partenariats de ce type.
Nous aidons les gens, nous les incitons à ouvrir leurs contenus, à les mettre sur les projets Wikimédia, et puis nous leur apprenons à contribuer. Il est important aussi que nous ayons des contributeurs dans ces milieux-là, qui sont capables d’apporter une connaissance de bonne qualité, puis de leur faire comprendre et de les convaincre que leur mission de service public, des institutions publiques, passe aussi par une vulgarisation de la connaissance à la direction du plus grand nombre, où va le plus grand nombre pour se cultiver.
Un autre axe réside dans tout ce qui concerne l’éducation et la recherche. Des actions pédagogiques en direction du monde de l’enseignement primaire et secondaire. Expliquer comment utiliser Wikipédia en classe et comment se comporter face à Wikipédia quand on est enseignant, ou quand on est élève. Il s’agit de proposer de sortir du discours complètement binaire qui consiste à dire qu’il il ne faut pas utiliser Wikipédia en classe, et de voir comment bien l’utiliser, puisque de toute façon c’est une encyclopédie qui est utilisée. Et puis, il s’agit aussi pour des enseignants de monter des projets intéressants, innovants, et enrichissants autour de Wikipédia.
Au sein de l’enseignement supérieur existe également cet aspect pédagogique, mais nous développons aussi un autre axe lié à la production de contenus à destination des doctorants, des enseignants chercheurs, toujours dans cette optique de vulgarisation de la connaissance. La part de vulgarisation scientifique peut très bien se faire par Wikipédia, et en Français, c’est aussi un enjeu de langage, de langue. Travailler avec les écoles doctorales est un mécanisme qui fonctionne très bien. Il y a un certain nombre d’écoles doctorales qui maintenant, en France, propose dans leur module de vulgarisation scientifique un module Wikipédia avec nous, pour apprendre aux doctorants à contribuer.
Un autre axe, encore, que nous avons démarré l’année dernière, est un projet autour de tout ce qui concerne le web sémantique. Nous travaillons avec INRIA et le Ministère de la Culture à fournir les données sémantiques de Wikipédia, exposées sur le web pour qu’elles puissent resservir, en français.
Et le dernier axe important de l’association, c’est tout ce qui est francophonie et langue. Nous travaillons en coordination avec les autres associations Wikimédia francophone, et avec des groupes d’utilisateurs qui ne sont pas encore regroupés en association, en essayant de monter des projets en communs,
Et puis, nous travaillons sur l’Afrique, l’Afrique francophone. Un projet est en route depuis deux ans, qui vise à diffuser Wikipédia sans accès à internet, dans des endroits où l’accès à internet n’est pas possible en Afrique francophone, et puis à apprendre à contribuer dans des pays où personne ne contribue sur Wikipédia. Pour nous, c’est un enjeux assez important de laisser une place et d’aider les africains francophones à prendre leur place sur Wikipédia, ce qui n’est pas du tout le cas.
Voilà les grands axes de travail de l’association.

Conférence Wikimania.

Adrienne Alix, peux-tu décrire ce qu’est Wikimania ?

Wikimania est une conférence internationale rassemblant chaque année les contributeurs aux projets de la fondation Wikimédia.
À Wikimania, on parle de plein de choses et on fait le point sur l’état des projets et ce que l’on fait. Et puis effectivement, on parle des enjeux.
Parmi les enjeux importants de Wikimédia, ces derniers temps, il y a la question du ralentissement du nombre de contributeurs, qui est particulièrement flagrant sur la version anglophone, et un peu moins dans les autres chapitres. Notamment en français, on progresse moins vite, mais on ne régresse pas. Sur la Wikipédia anglophone, il y a une baisse de contributeurs qui commence à être notable, et qui pose plein de questions sur comment intégrer de nouveaux contributeurs parce que l’on arrive plus à en avoir autant de nouveaux.
Nous avons fait de grosses évolutions au niveau de l’interface. Cela ne se voit peut-être pas beaucoup, mais nous avons un nouvel éditeur en WYSIWYG. C’est un énorme travail. L’idée est de transformer le code wiki en interface simple pour un nouveau contributeur, sachant que si cela semble simple, cela doit être fait en 285 langues qui s’écrivent de gauche à droite et de droite à gauche, de bas en haut et de haut en bas, et que cela transforme cela en syntaxe wiki. C’est réellement un énorme travail, qui a été lancé il y a à peu près deux ans et qui commence à être bien déployé. Cela s’est fait pour lutter contre la baisse de contributeurs. Il y a beaucoup d’actions qui sont faites pour expliquer que l’on peut contribuer, comment accueillir mieux les gens, comment la communauté doit travailler pour ne plus se fermer, ne pas fonctionner en vase clos et être capable d’accueillir des nouvelles personnes. Il y a toute une réflexion aussi sur ce que les anglo-saxons appellent les « gaps », c’est-à-dire les écarts.
On constate notamment des « gender gaps », c’est-à-dire des écarts dans la proportion des contributeurs en fonction du genre. Il existe un réel problème au niveau de la contribution des femmes, parce que la communauté wikipédienne est composée à 90 % d’hommes, et à peine 10 % de femmes. Si l’on a des pistes, on ne sait pas réellement pourquoi.
Est-ce que c’est important d’avoir une meilleure égalité ? Qu’est-ce que cela a comme conséquence sur le contenu encyclopédique ? Peut-on écrire une encyclopédie de la même façon si on a 50 % d’hommes et 50% de femmes ? On se rend compte qu’il y a des différences. Ce sont des discussions qui, depuis deux ou trois ans, sont assez intenses. Et puis il y a les questions de géographie. Où de la même manière, Wikipédia est majoritairement lu et écrit par des occidentaux et des asiatiques. Globalement, par des pays riches. L’idée est donc de travailler à réduire ces écarts avec les pays qui ont moins accès à internet. Comment fait-on pour aider à monter des communautés dans les pays moins riches ?
Les grands enjeux sont principalement là, et dans les questions d’Open Access. Comment et pourquoi réussir à faire ouvrir les contenus ?Quels sont nos liens avec l’Open Data, l’Open Acesss ? Est-ce que cela est important d’aller en ce sens ? Comment faire progresser la culture libre ?
Ce sont des thématiques qui nous occupent pendant 3 ou 4 jours sur des dizaines de conférences.

Éducation.

Adrienne Alix, peux-tu nous donner ton regard sur le système éducatif au regard du développement d’internet et de Wikipédia ?

Le système éducatif, en tant qu’enseignante, je l’ai quitté en 2007. Cela date notamment parce qu’à l’époque on était pas encore branché sur internet. Donc, j’aurais du mal à porter un jugement en tant que ex-enseignante dessus.
Je l’observe maintenant en tant que parent. J’ai des enfants en primaire et au collège.
J’ai l’impression que cela n’a pas du tout changé le système éducatif. On reste dans quelque chose d’assez descendant, etc. Est-ce mal ? Je pense que cela pourrait être amélioré. Est-ce qu’internet va tout sauver, non ? Je ne suis pas du tout une fanatique de l’utilisation de l’internet à l’école, ni des tablettes, ni de toutes les innovations, loin de là. Je pense aussi que ce sont des applications utilisables dans des milieux particulièrement favorisés, où la maîtrise des outils de base est déjà bien acquise. Et c’est loin d’être le cas dans les écoles françaises.
Je pense que le système éducatif doit rester très ferme sur ses fondamentaux.

Et là, je pense que cela n’a pas bougé depuis deux mille ans. De la pédagogie traditionnelle, c’est-à-dire l’idée du maître qui montre à ses élèves.
Je suis assez contre les méthodes où l’enfant est censé découvrir par lui-même la réponse à sa question. Cela va pour faire de l’expérimentation scientifique. Ce n’est pas du tout le cas pour des choses beaucoup plus basique comme l’orthographe, l’Histoire. Je pense que l’on ne doit pas se limiter, pas se restreindre, sur l’innovation pédagogique à côté.
Quoique la base soit remplie, je ne suis pas du tout une fanatique aveugle des nouvelles technologies. Autant, cela me rend très triste que les enseignants ne puissent pas faire ce qu’ils veulent en terme de pédagogie pour des questions de moyens ou de liberté.
Concernant les formes d’éducation alternative, moi j’ai été marquée par de longues années de scoutisme, en tant qu’enfant ou en tant qu’adulte. C’est une pédagogie de la solidarité, de la prise de responsabilité à l’échelle de ce que l’on peut faire. Et chacun a une responsabilité. C’est quelque chose qui me semble aller très loin et je pense que ce n’est pas totalement un hasard si il y a autant d’anciens scouts. De manière générale, je suis étonnée de voir le nombre de gens qui ont fait du scoutisme. Être capable d’organiser un groupe avec ce principe de solidarité, c’est quelque chose qui me parait aller très bien avec les communs. On met en commun des compétences, des connaissances. Je pense donc qu’il y a quelque chose d’intéressant entre commun et pédagogie.

Actions pédagogiques de Wikimédia France.

Adrienne Alix, peux-tu nous décrire comment se déroulent les ateliers Wikipédia ?

La méthodologie d’organisation des ateliers s’est mise en place au fur et à mesure.
On rassemble un groupe de personnes, pas trop nombreux (entre 10 à 12 personnes maximum) et puis on va présenter très rapidement Wikipédia et ses contributeurs.
Puis, on va ouvrir le capot, et regarder sous l’angle du contributeur comment Wikipédia fonctionne, comment modifier les contenus, comment se construisent les pages de discussion.
Ce n’est pas un cours théorique long. On propose assez rapidement aux participants de se créer des compte, et on essaye de les faire contribuer directement. L’idée est donc d’avoir le maximum d’encadrants sur un atelier, soit au mieux un encadrant pour deux personnes, de manière à avoir un rapport très fluide avec les participants. Pas besoins de lever la main, les contributeurs peuvent poser des questions. On est très loin du cours magistral.
Les encadrants sont des contributeurs de Wikipédia. Moi, j’en fais beaucoup. C’est la base de mon travail. Nous ne sommes pas beaucoup de salariés, donc on fait tout.
Nous pratiquons les ateliers dans les associations, les musées, les universités et les écoles, ou encore dans des espaces dédiés aux TIC comme la Cantine, etc.

Espaces de transmission de la connaissance.

Adrienne Alix, quels sont les lieux les plus adaptés pour mettre en œuvre des ateliers Wikipédia ? Wikipédia et les tiers-lieux ont-ils des choses à s’apporter ? Quelle place pour Wikipédia dans les tiers-lieux de partage de pratiques comme les fab lab ?

Les bibliothèques, c’est bien. Mais est-ce que tout le monde va à la bibliothèque ? non. Mais en tout cas c’est pas mal.

Les fab labs, c’est Wikipédia dans l’artisanat.

Le fab lab est beaucoup plus manuel et concret. Wikipédia reste un truc un peu intellectuel. On écrit. On a des livres. La bibliothèque est plus notre lieu que le fab lab. Mais on se connait, on se fréquente, on s’aime bien. Mais nous n’avons pas d’espace dans la cité. Par contre, assez naturellement les bibliothèques sont de bons espaces. Tout ce qui est bibliothèque, MJC, lieu de rassemblement de la population locale. Mais si l’on travaille en musée, on va essayer assez naturellement d’organiser quelque chose avec le musée. De même pour les universités. On a fait très très peu d’ateliers ici par exemple.
L’important aussi, on aurait nous les moyens matériels et d’organisation pour louer des salles à chaque fois que l’on fait une formation. Une salle neutre, avec des ordinateurs, etc. Mais j’essaie toujours de pousser l’institution, quelle qu’elle soit, à se démener pour organiser les ateliers chez elle, parce que c’est aussi une manière de s’impliquer. Si on donne tout clé en main à une institution, on sait qu’il y aura moins de monde, que les gens seront moins impliqués, qu’ils vont moins dégager de temps pour le faire. Alors que si l’on essaie de les amener à organiser eux-mêmes, chez eux, cet atelier – qui est en général le premier du genre – cela signifie qu’ils auront été en amont obligé d’argumenter, de créer des résistances. Dans ce cas, on sait que l’implication est beaucoup plus forte, longue et durable. Cela fait suite à ce dont j’ai parlé sur la responsabilité et la solidarité. Pour moi cela est cohérent et très conscient.
Je pense donc qu’il n’y a pas de lieu particulier et privilégié pour mettre en œuvre des ateliers Wikipédia. Pour ce qui est du grand public, la bibliothèque est le lieu le plus adapté, et pour le reste, c’est là où sont les gens.

Sémanticpédia.

Dans le web sémantique, la question des communs est assez simple finalement. Les contenus de Wikipédia sont intégralement publiés sous licence libre, c’est-à-dire qu’ils sont librement diffusables, modifiable, etc. C’est pourquoi les gens s’en servent largement.
Pour ce qui est des données, c’est un peu plus compliqué. DBpedia fournit depuis longtemps des données.
L’idée avec Sémanticpedia est donc de faire la même chose. Il est important de mettre Wikipédia à disposition en français, de manière concrète pour les réutilisations sémantiques.
On affirme depuis le début que les utilisateurs peuvent faire ce qu’ils veulent de Wikipédia.

L’intention est donc d’aller un peu plus loin en fournissant Wikipédia dans un format beaucoup plus facile à réutiliser.

C’est intéressant. On sait que cela va majoritairement servir aux ré-utilisateurs, aux entreprises privées et aux institutions culturelles. Nous l’avons fait avec l’aide du Ministère de la Culture, axé en direction des institutions culturelles.

Pour nous, les biens communs ne sont pas limités aux organisations non-profit.

Moi, cela ne me dérange pas qu’Amazon vienne chercher les données de Wikipédia. Si l’on ouvre, on ouvre pour tout le monde. Pour moi, cela s’inscrit vraiment dans cette démarche de mise en biens communs de Wikipédia de manière concrète.

Cultures orales.

Wikipédia est connu en Afrique. Il y a internent en Afrique et les gens connaissent Wikipédia, mais beaucoup mois qu’en Europe et beaucoup moins qu’en France. L’enjeu majeur, en Afrique, repose sur l’accès à un internet pas cher, à domicile et rapide.

Nous fournissons Wikipédia hors-ligne, de plusieurs manière différentes, et notamment en ouvrant des réseaux wifi hors ligne dans les universités. Une des question centrale demeure celle de la diffusion de Wikipédia, c’est-à-dire sa mise en accès, parce que, une fois encore, Wikipédia est accessible à tous, gratuit, mais c’est aux populations de se débrouiller pour venir le chercher. Aussi, dans de cas-là, nous allons beaucoup plus loin, en le fournissant de manière adaptée aux réalités locales.
Au-delà de la diffusion hors ligne, la deuxième partie des projets que nous opérons en Afrique consiste à développer la contribution, importante également car les gens contribuent en Afrique sur les sujets qu’ils veulent, mais aussi et avant tout sur des sujets qui leur sont proches et qui les concernent.
Cela nous mène à la très difficile question des cultures orales et des cultures traditionnelles.

La diffusion de la science et de la connaissance orale est un des enjeux majeurs de l’internet et de Wikipédia, en particulier pour les prochaines années.

C’est le type de sujet que l’on discute à Wikimania. Qu’est-ce que l’on fait de la connaissance orale, qui n’est pas sourcée et se transmet de manière non écrite ? Comment est-ce que l’on intègre ces savoirs ? Est-ce que Wikipédia consiste seulement en la mise à disposition des connaissances humaines écrites ? Ou concerne-t-elle-ce la mise à disposition des connaissances humaines dans sa totalité ? Comment fait-on rentrer une culture orale dans une culture majoritairement écrite, et dans un Wikipédia qui est particulièrement écrit ?
C’est un enjeu des communs de la connaissance. Travaille-t-on, ou pas, à mettre tout ce champ de la connaissance humaine, du Patrimoine, Histoire dans les communs culturels et informationnels que l’on connait en Occident ? Pour moi, il est très important de le faire, et en n’étant pas dans une démarche néo-colonialiste. Il est important de le faire dans une démarche profondément respectueuse de ces cultures. Certains disent que ce n’est pas grave. Pour moi, cela revient à dire, pour l’Afrique, il n’y a qu’à travailler avec les ouvrages de ethnologues. Ce n’est pas la même chose. Donc l’idée est de travailler et d’aider à fournir le cadre sécurisant pour que tous ces aspects-là de la connaissance puissent librement rentrer sur Wikipédia. Cela nécessite des ajustements de notre part, et une profonde réflexion.
C’est valable pour l’Afrique mais aussi pour d’autres cultures. Au nord de l’Europe, il y a toutes les cultures lapones et orales de Sibérie, les cultures asiatiques, océaniques, etc.
L’enjeu est d’essayer d’élargir partout dans le monde ce que l’on partage. C’est très important.

Biens communs.

Pour moi, il y a différentes échelles dans les biens communs.
Il y a les biens communs dont on a décidé qu’ils seraient communs, c’est-à-dire les contenus, les objets, et tout ce qui est, de manière délibérée, placé sous un régime juridique qui permette de le rendre commun. En l’occurrence et plus globalement, le régime des licences libres. Je donnerais pour exemple des projets comme Wikipédia, Gutenberg, ou des projets d’Open Data.
Et, de manière plus englobante, il y a ce que je considère comme « devant » faire partie des communs, de par une position philosophique, politique, etc…
Dans ces communs, pour moi, devrait figurer le patrimoine national. Par exemple, lorsque l’on s’occupe de monuments historiques, on s’occupe des biens communs français, car ce sont des biens qui ont été reconnus comme étant d’importance patrimoniale par l’État. Tous ne sont pas publics, mais cela fait partie d’un bien commun national dont on doit prendre soin.
Ensuite, d’un point de vue plus politique, pour moi, la production humaine et notamment toute sa production artistique et intellectuelle, a vocation à être, au bout d’un moment, dans les communs. Il existe le domaine public, qui est quelque chose de très important pour moi.

Et pour aller au bout des choses, j’ai tendance à considérer que le droit d’auteur est une exception temporaire au domaine public.

C’est-à-dire qu’au lieu de dire que le domaine public advient quand le droit d’auteur tombe, de mon point de vue, une production intellectuelle, artistique ou même industrielle fait partie des biens communs de l’humanité et n’est que temporairement restreinte par des législations sur le droit d’auteur.
Les brevets fonctionnent comme cela. Pourquoi le droit d’auteur ne fonctionnerait-il pas comme les brevets ? Les brevets sont une exception temporaire à la libre circulation des idées et des inventions. Aussi je pense que le droit d’auteur fonctionne selon la même logique.
Il y a différents niveaux dans les communs. Il est important de travailler sur ceux dont on décidé qu’ils sont des biens communs et d’essayer de faire grandir un peu ce champ tout en étant respectueux du désir de propriété des autres.

L’idée n’est pas de tout mettre en commun, mais de convaincre les gens qu’il est important de mettre leur travail en commun.

Manifestes et textes fondateurs.

Il y a quelque chose de très simple qui m’a beaucoup marqué, c’est la page qui liste les cinq principes fondateurs de Wikipédia. Il est dit que Wikipédia est une encyclopédie produite sous licence libre, écrite collaborativement avec des règles de savoir vivre, et qui produit un contenu vérifiable. Il n’y a pas d’autres règles. C’est quelque chose qui m’a beaucoup marqué.
Ce qui m’a également beaucoup marqué dans l’apprentissage de ce milieu là, est une conférence de Richard Stallman aux Rencontres Mondiales du logiciel libre en 2009, où il explique ce qu’est le libre, au sens logiciel.
Il y a également le Manifeste pour le domaine public, initié par Creative Commons et par le réseau Communia au niveau européen. manifeste signé par beaucoup d’institutions et d’associations dont Wikimédia France. J’étais présidente de l’association à l’époque. J’avais beaucoup poussé pour qu’on le signe.

Voici les textes qui m’ont marqués. Pour résumer, les principes fondateurs de Wikipédia sont pour moi l’entrée dans le monde de la connaissance libre. La conférence de Richard Stallman correspond à la théorisation du libre. Le Manifeste pour le domaine public correspond à la transposition de ces problématiques du domaine du logiciel et de l’informatique à celui de la culture.

À propos des manifestes.


Je pense qu’il est important d’avoir des textes auxquels se référer pour construire une culture commune et un cadre où chacun puisse s’exprimer à partir du même référentiel. Par exemple les libertés du logiciel libre décrites dans les conférences de Richard Stallman constituent pour moi un corpus de références qui permet de fixer des idées.
Cependant, je pense personnellement que le temps des manifestes est fini. Faire des manifestes pour affirmer des positions, c’est bien. Faire des choses, c’est mieux.
Mais il est important d’en avoir fait et le corpus doctrinal existe dorénavant. Mais à trop en faire on risque de tomber dans de la politique à l’ancienne, et dans des déclarations d’intentions qui ne sont pas suivies des faits, où les gens ont l’impression de s’engager parce qu’ils ont signé une pétition. Il est également important de se positionner vis-à-vis de certaines questions. Il y a des choses que je signe et des choses que je ne signe pas. Mais l’engagement écrit ne suffit pas.

Il est important d’agir, au-delà des manifestes.

Gouvernance.

Je suis à la fois intéressée et septique par la transposition politique. De mon expérience de communauté du libre, on retombe assez souvent sur des gouvernances assez traditionnelles, y compris Wikimédia France. Et cela ne veut pas dire que cela n’est pas bien, avec un souci particulièrement marqué de transparence. Évidemment, la chose qui change par rapport à d’autres, cela ne veut pas dire que l’on est parfait sur ce plan là, c’est une préoccupation que les gens vont du coup avoir, de prise de décision publique, mais cela ne veut pas dire que l’on soit forcément dans une prise de décision commune.
On revient sur des modèles où certains décident au nom de tous, mais avec un souci de transparence.
Sur Wikipédia c’est pareil, on est très loin d’être à l’abri de clans, de guerres, de choses comme cela.
Donc je pense que l’on n’est pas loin d’être prêt pour avoir une gouvernance de manière générale et notamment dans tout ce qui concerne la vie civique proche des principes du libre. Par contre je pense que les questions de transparence dans la vie politique sont arrivées en grande partie à cause de tout ce qui se passe dans le milieu d’internet et du libre.
Et il faut avoir juste conscience que les revendications de transparence, d’Open Data, de Wikileaks, cela vient d’internet. Et internet est à la base un internet fait par les publics. Libre. Ce n’est pas Amazon qui a fait internet. C’est le libre qui a fait internet.
Ces questions là viennent de loin et elles viennent du libre.
Et à moins de renversement complet de mode de gouvernement, de type de politique, pour l’instant je ne vois pas bien comment on arrive à faire rentrer cela dans les questions politiques. Cela me semble encore un peu la foire. Et à vrai dire je ne dirais pas qu’il faut forcément transposer les principes du libre dans la politique. Pour des petites communautés, c’est possible. À des échelles locales. À des échelles nationales, internationales, je ne suis pas sûre que cela soit possible.
Je m’avance très peu, je fais très peu de politique et je me garde bien d’en faire.
Il y a beaucoup d’autres choses dans la politique qui sont liées au libre. Les questions comme celles du revenu de base sont des choses qui m’intéressent. Dans un sens il y a des passerelles, mais je ne fais pas de politique du tout.

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