Émeline Brulé

Entretien avec Émeline Brulé enregistré le 10 décembre 2013 à la Gaîté Lyrique, Paris.

Émeline Brulé. Portrait

Biens communs

Biens communs et liens durables

Expérience de repas partagés

Consommation engagée

Communautés

On commence à se rendre compte que la société de consommation, telle qu’on l’a connue, ne fonctionne pas.
Je suis aussi une très grande adepte du CouchSurfing, et j’ai rencontré un nombre de gens incroyable, en les hébergeant ou en voyageant. On peut former par ce biais des liens très forts, internationaux et durables.
Cependant, le fait est que, dans ces communautés, les gens sont en général très proches socialement, intellectuellement. On rencontre des gens qui nous ressemblent.

La limite de la communauté, telle que je la conçois, se situe précisément là, dans ce cloisonnement. Tout le monde est lié à tout le monde. Même en rencontrant des gens par ricochet et en étendant le réseau de connexions, malgré tout, nous restons dans une sphère qui est relativement limitée.

Mais si l’on prend l’exemple de la communauté de Wikipédia, on constate que tout le monde se connait. Et se n’est pas un mal, il faut aussi laisser le temps que les choses se fassent. Et par ailleurs Wikipédia constitue une forme de décloisonnement de par son processus de démocratisation de la connaissance. Le cas des communautés du web est également très éloquent à ce sujet. Il existe une forme d’exclusion par le web, du fait qu’une partie de la population n’y ait jamais été éduquée.
La limite de ce genre de système, je la poserais là.

Utopies locales

Des manifestes

Je suis une grande admiratrice des utopies et j’aime beaucoup les lire.

Cependant, je pense qu’à partir du moment où l’on crée une utopie, on crée un système fermé destiné à ne pas fonctionner. C’est la même chose avec les manifestes.

À partir du moment où l’on fait un manifeste, on met en place uns système, qui s’inscrit dans une tradition, et qui peut très rapidement s’éloigner de l’esprit de base.
Un manifeste peut avoir plusieurs statuts. Il peut être une simple déclaration ouverte au monde, sans être pour autant une contrainte.
Mais quand on me dit Code is law ou Code always win an argument, je ne peux pas être d’accord, car j’y vois une dérive non souhaitable vers l’autocratie voire même vers la technocratie.

À propos des manifestes, la dernière fois que l’on m’a demandé d’en faire un, j’ai fait un manifeste auto-généré, qui disait une phrase et son contraire de manière aléatoire. La question portait sur le statut du designer graphique. Au travers cet objet, mon intention était d’interroger la pertinence des lois et des codes que l’on met en place. Il s’agissait de proposer un manifeste dont le statut serait celui d’une base de réflexion plutôt que de grandes théories à appliquer.

Cyborg Manifesto, Donna Haraway

Réseaux

Internet est selon moi notre premier commun. C’est un espace où tout est faisable en très peu de temps. Nos potentiels sont effectivement augmentés, en terme de rencontre, d’accès à l’information. Internet permet de maintenir divers foyers.

Pour ma part, j’ai un usage des réseaux sociaux élaboré pour lier les gens issus des différentes villes où j’ai habité et faire en sorte que, même si je n’ai pas eu le temps de prendre des nouvelles ou d’en donner, tout le monde ait accès la publication d’une trame narrative principale.

Internet et les réseaux posent la problématique de la narration des communs et d’une vision du monde qui soit commune. 

En écho au sujet de l’Utopie, se pose là cette question de la construction des mythes communs. Construire une vision du monde qui soit commune est très difficile parce que, si l’on fait un manifeste ou une loi, on se range à l’avis de la majorité. Ce n’est pas l’avis du peuple mais l’avis de la majorité, et ce n’est pas pareil. Comment fait-on le lien entre les deux ?
Comment construit-on un projet en commun ? Comment construit-on une société ? Ces questions se posent à toutes les échelles, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen à tout autre manifeste. Bien que ces textes ne fassent pas l’unanimité, ils sont posés, gravés dans la pierre, et on ne peut plus y échapper.
Mais cependant, peut-on toujours tout faire par compromis ? Qu’a-t-on le droit d’imposer ? Comment construit-on une société qui soit la plus en adéquation possible avec le maximum de personnes ? Que veut-on pour notre société ?

Si je prends l’exemple de La Manif pour tous, je m’interroge. Si cela est représentatif de notre société, alors je n’ai pas particulièrement envie d’en faire partie.
Comment dialogue-t-on ? Si les deux camps se braquent et ne se parlent plus, cela ne marche pas non plus. Se pose alors la question de la place publique, la question du débat.

Dans Filter Bubble, Eli Pariser décrit un internet personnalisé, qui ne nous permettrait plus la confrontation avec d’autres points de vue que le notre de par un fonctionnement en silo. Il décrit un web au travers duquel on saurait toujours exactement sur quel site on navigue, sans risque de tomber, par sérendipité, sur des contenus qui ne seraient pas de notre bord.
Si je ne suis pas tout à fait d’accord avec ce qui est dit dans ce livre, je trouve cependant son questionnement intéressant. Un autre exemple éloquent de ce web de la recommandation est le cas des États-Unis, où 75 % des gens accèdent aux sites d’information par le biais de Facebook. De la même manière, je crois qu’il existe des sites de rencontre avec un système sélectif par parti politique, et qui empêcherait les mélanges. Cela me fait un peu peur. Si l’on veut pouvoir construire une société en se confrontant à d’autres points de vue, par la discussion et en faisant des compromis, il est important de rester vigilants sur ces questions.

Foyer

Il faut considérer l’individu dans le groupe et le groupe dans l’individu. Au travers la notion de foyer dont je parlais tout à l’heure, je souhaitais interroger la place de la famille. Comment se situe-t-on dans une généalogie ? Il y a un siècle, on a érigé un modèle de la famille nucléaire qui n’existait pas avant. On considérait autrefois qu’il faillait un village pour élever un enfant.

Aujourd’hui, le modèle de la famille nucléaire doit évoluer car il ne correspond plus à la complexité des relations qui nous constituent. Il faut prendre en compte les beaux parents, les frères et soeurs rattachés, etc.

Comment définit-on un foyer, une filiation ? Pour notre génération, la famille n’est plus celle du sang mais les gens avec qui l’on développe des liens d’affection, et qui vont devenir notre famille au fil des années. Comment cette famille s’étend-elle et est-elle entretenue dans le temps ? C’est une question qui touche aux communs.

C’est se dire que l’on se constitue une famille au fur et à mesure de sa vie, qui n’est pas celle qui nous avait été donnée. Jeanette Winterson, auteure féministe anglaise, en parle très bien en posant la question suivante : pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Dans un de ces ouvrages, elle explique son propre cheminement de vie en tant qu’un combat. Et clairement, cette notion de la famille comme glanée au fur et à mesure et n’étant pas pré-déterminée, est une vision de la famille pour laquelle, je le pense, une partie de notre génération se reconnait.

Modèles

Je me considère comme une GenY. Je suis quelqu’un qui n’a plus un seul métier au sens strict, quelqu’un qui n’aura pas un parcours fixe et qui fait juste les choses comme les choses peuvent être faites. Pourquoi ? D’une part, parce que notre génération n’a pas vraiment le choix, et d’autre part parce que, pour la première fois, nous avons la possibilité de mettre en forme notre vie comme nous le voulons.

Nous ne sommes pas obligé de suivre un modèle. Nous pouvons les mélanger. Nous n’avons jamais eu autant de potentialités ouvertes.

Et le paradoxe est que nous ne savons pas vraiment quoi faire de cette liberté dans un contexte de fort chômage, où les jeunes ne trouvent plus de travail.

Je crois aux utopies locales. Chacun fera à sa façon. Nous mixerons les méthodes et les influences et nous verrons ce que cela donne. De nouveaux modèles sont à construire.

Certains textes féministes, à l’heure actuelle, interrogent ces modèles. On a beaucoup parlé de ce qu’était la féminité, la femme. On a dit aux filles de notre génération qu’elles pouvaient vraiment tout faire, et effectivement, elles peuvent tout faire. Un enfant toute seule, des études, un travail, ou les trois en même temps. Acheter une maison, etc. Je ne dis pas qu’il n’y a plus de discrimination, malgré la majorité du genre féminin en terme de nombre de têtes.
Mais en même temps, nous ne nous sommes pas du tout posé la question de la masculinité. Et cela n’est pas forcément évident, dans une société qui a été patriarcale pendant des centaines d’années, voire des millénaires. Dans nos sociétés, il y a de moins en moins de travaux dures physiquement. Qu’érige-t-on alors comme modèles ? Sommes-nous obligés d’ériger des modèles ? Doivent-ils être aussi binaires ? Jusque-là, le modèle dominant était celui de la femme à la maison et l’homme au travail. Maintenant, nous n’avons plus réellement de modèles, ou alors nous en avons des centaines.

Et de mon point de vue, nous sommes dans un monde beaucoup trop complexe pour ériger un modèle collectif. Étant donné la diversité des modèles possibles, la difficulté réside dans leur articulation.

Il faut les faire discuter entre eux. Mais je ne pense pas qu’il serait une bonne chose d’avoir de nouveau un seul modèle collectif. Chacun doit faire les choses à sa façon. Mais là, c’est probablement mon côté anarchiste qui parle.

Crise(s)

Projets

Laisser un commentaire