Julien Lecaille

Entretien avec Julien Lecaille enregistré le 10 décembre 2017 à Lyon.

Portrait

Membrane

La membrane est un terme que j’affectionne beaucoup, et qui me semble important pour la manière dont il faut penser les communs.

Pour commencer, je voudrais revenir sur la critique souvent formulée à propos de La tragédie des biens communs de Garrett Hardin (1). Ce que Garrett Hardin décrit comme étant un commun, dans son texte, est une pâture surexploitée car les gens vont trop l’utiliser. Or ce n’est pas un commun, au sens où on l’entend historiquement et de nos jours. C’est juste une pâture en accès libre.

Il ne faut pas confondre une ressource librement accessible et une ressource en commun qui doit bénéficier d’une forme de protection.

Pour qu’il y ait un commun, il faut une forme d’enveloppe autour de celui-ci. Cette enveloppe permet de ne pas faire tout et n’importe quoi avec le commun. Cela pose beaucoup de questions, notamment parce que les communs sont quand même quasiment en accès libre, notamment dans le domaine de la connaissance et de l’information.

Je pense que l’idée de membrane, terme inspiré de la biologie, est assez intéressant parce que, par définition, les communs doivent être vu comme des espaces qui laissent entrer et sortir un certain nombre de choses, et qui peuvent bloquer en entrer et en sortie un certain nombre de choses.

Il faut avoir un minimum de souveraineté sur la ressource pour pouvoir véritablement caractériser un commun.

Quand une communauté cherche à faire quelque chose avec ce commun, il faut que son pouvoir souverain se manifeste dans la gestion de cette membrane. Il faut qu’il puisse y avoir une forme de dynamique collective qui admette un certain nombre d’interactions avec l’environnement, et qui en refuse un certain nombre d’autres.

Cette histoire de membrane met en avant l’idée que si l’on veut penser des formes de ressources qui soient complètement protégées contre leur environnement et qui communiquent pas, qui soient des boîtes noires dont on ne sait pas ce qu’il se passe à l’intérieur, sans connaitre la nature des interaction et comment cela peut se connecter à l’environnement, alors nous ne sommes plus du tout dans des logiques de commun.

Si l’on veut penser le commun, il faut penser d’une part ce qui est de l’ordre d’un commoning au sein d’un espace où les gens peuvent se retrouver. D’autre part, il faut penser le commun dans son rapport à ce qui l’entoure, et comment celui-ci fait commun avec un certain nombre d’autres choses de proximité.

Pour cela, il faut vraiment cette idée que la membrane doit toujours rester perméable, et doit éviter de se refermer ou de se recroqueviller, même si c’est difficile.

La membrane doit faire un effort de perméabilité permanente pour ne pas perdre de vue la notion de commun.

Écosystème

Valeur

J’aime beaucoup le mot valeur, car en fonction des contextes, on se retrouve à parler de valeurs en qualitatif ou alors en quantitatif.

D’une part, on parle de valeur parce que c’est une qualité indépassable pour l’espèce humaine. C’est dans l’absolu une référence morale.
Ou alors, on parle de valeur comme étant une donnée variable. À certains moments, il y en a beaucoup, et à d’autres moments, il n’y en a plus beaucoup. Cette notion de valeur est donc très relative. Elle bouge.

Suivant le contexte, on utilise le terme dans ses deux acceptions différentes. Et cela dit bien tout le problème que l’on a avec cette notion de valeur qui, je pense, va s’amplifier dans le monde un peu incertain dans lequel nous arrivons.

Dans une société traditionnelle, on sait parfaitement ce dont on a besoin. On sait ce qui compte pour les uns et les autres. Par exemple, on sait qu’il y a besoin d’un certain nombre de quantité de bois pour se chauffer, de poissons pour se nourrir. On a des valeurs qui peuvent être fixées de manière très claire et on peut avoir un système très lisible et très facilement transmissible à la génération future.

En revanche, quand on est dans un système en mutation, très violente et déstabilisante, on rencontre un vrai problème en ce qui concerne la valeur et sa définition.
À l’heure actuelle, par exemple, nous ne sommes pas en mesure de déterminer ce qui constituerait un mode de vie durable. On sait que les modes de vie européens et américains ne sont pas durables. On sait qu’il y a de trop. Pour autant, nous sommes incapables de définir au niveau quotidien, pour un certain nombre de familles, quelle est la quantité de viande, d’énergie, de déplacements qui serait acceptable pour faire advenir un mode de vie durable.
Il est très compliqué de comprendre comment intégrer l’ensemble de la planète et les réflexions sur le mode de développement sur toute la planète. Nous sommes sur des équations impossibles à calculer.

Nous ne sommes pas capables de produire un discours qui dirait de quelle manière agir pour que la société soit stable et reproductible.

Nous sommes dans un flou total, et nous nous rendons compte que nous avons produit un certain nombre de biens et de services et tout un système industriel pour répondre au besoin des uns et des autres. Nous avons habitué la société à une consommation d’un certain nombre de choses qui étaient déjà pré-pensées, déjà fournies par le modèle industriel.
Or, nous arrivons à un moment où nous ne savons plus vraiment à quoi servent les choses, et il va falloir apprendre à se servir de choses de manières qui n’ont pas été pensé pour cela au début.
On peut citer l’exemple du logement, où il va falloir repenser qui habite, pourquoi, ce que l’on fait dans les logements, les jardins, comment utiliser les routes, pour faire circuler quoi ? De même pour les ordinateurs, l’informatique, et un ensemble d’autres cas.
Tout ce que l’on sait, c’est que les usages vont beaucoup varier. Et on ne sait pas qui aura besoin de quoi.

La question de la valeur se pense au prisme de multiples transformations de société.
Dans un processus de transition, il faut réévaluer et redéfinir sans cesse la valeur.

Les valeurs d’une décennie ne seront plus les mêmes que lors de la décennie précédente.
Fondamentalement, il faudra recalculer en permanence, dans une phase de transition, jusqu’au moment où nous arriverons à quelque chose de stable et à une forme d’équilibre. Cela concernera des questions économiques, des questions morales et de comportement, de manière extrêmement profonde.

Dans ce contexte, les communs offre un espace de gestion de la valeur.

On ne sait pas forcement à quoi servent les choses, mais on sait qu’il y a une ressource et des gens intéressés par utiliser cette ressource. On sait que ces gens qui vont devoir discuter ensemble dans le périmètre de communs pour fixer des valeurs et des règles d’usage. Les règles d’usage qui vont être fixées auront un impact sur la valeur des choses. Les choses très utiles auront plus de valeur que les choses moins utiles, selon les usages.

Les communs permettent de donner un cadre pour quantifier la valeur, qui n’est pas le cadre du marché, et qui n’est pas non plus le cadre d’une société qui serait capable d’anticiper tout ce qui va se passer.


Pour envisager un tel cadre, il faudra accepter un certain relativisme.

Non-humain

Mon grand choc avec Bruno Latour, c’est un livre qu’il a sorti dans les années 2000, qui s’appelle Politiques de la nature. L’auteur y parle de quelque chose qui est fondamentalement inconciliable, puisque la nature est quelque chose qui échappe à l’intention humaine, et que la nature ne peut pas être politique. Et pourtant, on souhaite faire des politiques de la nature. Comment ce fait-il ? Latour réinterroge alors un certain nombre de concepts. Il joue avec des catégories fondamentales de la pensée pour exprimer ce qu’il ressent.

Il y a quelque chose qui est profondément ancré dans le mouvement écologiste : c’est un mouvement de défense de la nature.

Le mouvement écologiste donc très fondamentalement un mouvement de protection de la ressource.

C’est le mouvement conservationniste, de protection contre la destruction des espèces, contre la surexploitation, la destruction, etc.

La notion de communs permet de réinterroger la question écologique en n’étant pas uniquement sur une logique défensive. S’il s’agit en effet d’affirmer qu’il faut défendre la ressource pour éviter sa disparition, néanmoins, la logique de préservation doit aussi intégrer les besoins humains, dans une certaine limite.

Il y a des gens qui ont envie de pêcher et de tuer des poissons pour les manger. Il y a des gens qui ont envie d’utiliser le bois de la forêt pour se chauffer ou en faire autre chose. Cette approche n’en demeure pas moins un peu utilitariste.

Il est possible d’aller plus loin avec la notion de ressource en considérant que ce dont on parle ce sont des êtres – les fameux non-humains de chez Bruno Latour – qui ont vocation à d’eux-même parler et faire partie du commun, en n’étant pas une matière inanimée sur laquelle on est dans une logique d’exploitation, mais en participant à la délibération latourienne au sein du commun, avec la difficulté que ces non-humains ont tout de même besoin d’interprètes humains, et qu’ils ont du mal à s’exprimer directement.

Bruno Latour reprend la citation des zadistes de Notre-Dame-des-Landes en disant « Nous ne défendons pas la nature, nous sommes nous-même la nature qui se défend ».
Si cela est très caractéristique de la pensée de Bruno Latour, il n’en demeure pas moins le besoin d’interprète.

Aussi, il semble intéressant qu’il puisse y avoir dans le commun une extension de la notion de communauté à des questions de non-humain. Cela va nécessiter un certain nombre de glissements et d’acceptation du droit, d’un droit ontologique de ces choses-là.

Après, il me semble que la difficulté résidera dans la tension sur la ressource. Au final, il s’agit tout de même d’humains qui vont essayer de survivre. Si à un moment, la tension est forte, ce qui risque d’être la cas dans une logique d’effondrement, malheureusement les non-humains risquent de passer à la trappe, j’en ai un peu peur.

Transparence

Bienveillance

Manifestes, chartes et règlements

(1) L’expression a été popularisée par un article éponyme du biologiste Garrett Hardin paru dans Science en 1968, intitulé « The Tragedy of the Commons » (La tragédie des biens communs). Le phénomène contraire est appelé, par analogie, la tragédie des anticommuns.

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