Frank Adebiaye

Entretien avec Frank Adebiaye enregistré à Paris le 19 septembre 2013.

Issu d’une formation professionnelle en gestion et en comptabilité, Frank Adebiaye est aujourd’hui spécialiste du document numérique d’entreprise et de gestion. Il est par ailleurs auteur, typographe et à l’initiative de la fonderie libre Velvetyne.

Frank Adebiaye. Portrait

Je m’appelle Frank Adebiaye. Je suis né le 2 avril 1982. Je me suis plongé dans l’informatique depuis l’âge de 11 ans, en 1993. Cela fera 20 ans cette année. Dans le cadre de ces pérégrinations, je me suis initié aux arts graphiques, à la typographie. Puis dans ma formation professionnelle en gestion et en comptabilité, progressivement j’ai mellé ces différentes pratiques jusqu’à intégrer les différentes dimensions du document numérique.

Aujourd’hui je me définirai comme un spécialiste du document numérique d’entreprise et de gestion, que je considère comme bien commun puisque ce type de documents sont les plus diffusés dans le monde. Ce sont des documents auxquels chaque personne doit faire face au cours de sa vie, en tant qu’émetteur et que récepteur.

En s’intéressant à ton parcours, on découvre que tu as investi, au fil de ton expérience, différentes postures. De l’auteur à l’entrepreneur, peux-tu nous parler de ces différentes facettes qui te composent ?

Au début, j’étais d’avantage le jouet des aléas de la vie. Il fallait trouver un travail, etc… Aussi mes pratiques de création se faisaient beaucoup plus en marge. C’était une sorte de refuge. J’avais plus, à ce moment là, une posture d’auteur, un peu poétique et marginale. Puis, au fur et à mesure que des champs se sont ouverts à moi dans mon quotidien, dans mes jours et pas seulement dans mes nuits, j’ai pu en faire une démarche plus construite et plus pérenne dans le temps. Cela a pu devenir une démarche entrepreunariale avec davantage de ramifications. Cela a commencé par de la création poétique. Puis les choses se sont liées les unes avec les autres. Mes pratiques se sont ouvertes de manière à intéresser d’autres personnes, tendant vers démarches de co-construction, et dépassant ainsi le statut d’une expression formelle très fermée, comme peuvent l’être des œuvres poétiques très closes.

Peux-tu décrire les principales étapes qui ont incarnées ce changement ?
La première étape fut la découverte de la typographie, qui était un moyen d’expression et d’émanation artistique. C’était un moyen d’aborder le beau et une forme d’art et de créativité via les ordinateurs, qui sont plutôt, a-priori, des machines austères.  Je me suis amusé à manipuler ces formes. Les ouvrir, les comparer, les collectionner, les acheter.
Puis, ne me prédestinant pas particulièrement à une activité graphique, je me suis mis sérieusement à l’écriture. C’était un moyen d’utiliser ces formes. C’est comme cela que je me suis mis à écrire.

Ma pratique de l’écriture est née, au départ, de la volonté d’utiliser des formes. Elle est devenu un modèle d’expression.

Et, puisque c’était un moyen d’exorciser mon quotidien, c’est devenu quelque chose de très expressif voire expressioniste.

Puis, à un moment donné, l’émergence de cette pratique dans mon quotidien a fini par créer une rupture par rapport à mon environnement principal. Donc il a fallu passer à autre chose. Reconfigurer des choses en fonction de cela. À un moment donné, cela devient performatif.

Cette pratique finit par dépasser l’acte gratuit et engage des répercussions concrètes et réelles. Cela devient programmatique.

Fort de cela, j’ai pu déployer une activité de création beaucoup plus en profondeur. C’est-à-dire non plus seulement utiliser des formes typographiques mais créer des formes typographiques. Ma pratique personnelle s’est ouverte au point de distribuer aux autres mes créations et de pouvoir rencontrer d’autres personnes qui avaient le même désir. Ce changement s’incarne notamment en la création de Velvetyne, une fonderie libre.

Je me suis mis à échanger avec les acteurs du libre. J’avais déjà une pratique de Linux depuis 2002. C’est quelque chose qui est arrivé à mi-parcours de mon activité informatique. J’avais été initié à des logiciels comme Latex, qui sont des logiciels historiques dans l’histoire de l’informatique et du document. C’est comme cela que la notion de communauté est progressivement apparue. Au même titre que la typographie m’a fait davantage lire et écrire, je pense que l’aspect communautaire de cet informatique là me permet de davantage m’ouvrir aux autres. Il y a une prise sur le réel. C’est peut-être cela qui fait que l’on est d’un côté dans un bien ou dans une faculté privée ou privative, ou exclusive, puis que l’on bascule dans quelque chose de partagé et de commun.

C’est un basculement vers une envie de communiquer aux autres, de communier avec les autres. Là se situe la différence. Le libre, c’est l’informatique, plus les autres.

À propos des communautés du libre

Je suis issu de la culture du libre. Si je n’ai jamais réellement fréquenté les associations du logiciel libre, mais j’ai toujours porté un regard fasciné sur les forums et la façon dont se partagent les savoir-faire, parfois très techniques et précieux. Ce que je trouve remarquable, c’est en quelque sorte ce moment où Gulliver qui se met à la portée de Lilliput. C’est quelque chose qui est assez étonnant, et c’est une façon d’apprendre énormément en informatique, d’avoir une culture qui va bien au-delà de l’utilisation d’outils numériques, porté par la volonté d’en savoir toujours plus.
Ce qui me passionne, c’est la question est de savoir jusqu’où le libre peut aller. Cela commence avec les infrastructures serveurs, les systèmes d’exploitation, puis cela s’étend à d’autres domaines, au jeu vidéo, à la musique, à la création numérique. Et là je me dis : alors que vont-ils inventer aujourd’hui ? Quand j’observe cette profusion en consultant les agrégateurs de news du libre, je me dis que vont-ils inventer aujourd’hui. C’est une sorte d’Odyssée collective.

À propos des modèles du libre

Je pense qu’il est vraiment important de revenir au sens des mots. Le problème de cette ambiguïté entre libre et gratuit provient du terme anglais « free » qui désigne à la fois libre et gratuit. Le problème est de savoir ce qu’est un acte gratuit. Ce peut être un acte peu onéreux, mais ce peut être aussi un acte complètement arbitraire. Quand Stavroguine, dans Les Possédés de Dostoïevski, décide de tuer quelqu’un pour  sauver le groupe, c’est un acte totalement gratuit. Il y a une sorte de désinvolture aussi dans le fait de faire des choses de manière gratuite.
Dans le champ de la création poétique et de la typographie, on peut parler d’acte gratuit par exemple lorsque l’on crée des caractères de titrage complètement délirants, qui seront de fait quasiment inutilisables dans les projets, et difficilement récupérables à des fins mercantiles.

Le gage de qualité d’un logiciel libre, d’un format ouvert, de dispositifs et d’infrastructures interopérables, représentent une valeur économique importante et une grande utilité. Pour assurer la pérennité et l’intendance de ces dispositifs, il me paraît assez difficile de rendre cela totalement gratuit, c’est-à-dire mis en place au sein d’un système sans rémunération. Parce que cela nécessite du temps, de l’argent et des compétences, puis surtout un suivi. Tout cela est synallagmatique, c’est-à-dire qu’il y a un engagement dans les deux sens. Si l’on ne paie pas ou si l’on n’est pas payé, quelque part on est un peu engagé à rien. Mais à partir du moment où les gens veulent du suivi, une pérennité, si il n’y a pas d’engagement réciproque, je ne vois pas comment cela peut marcher. C’est comme vivre d’amour et d’eau fraîche, et à un moment donné se dire qu’il faut payer les factures. C’est d’une part la romance et après c’est le ménage. Ce sont deux temps différents. Ce sont deux étapes pour la vie.

Vers l’hinterland éditorial

À propos de Vers l’hinterland éditorial, par Frank Adebiaye, février 2013.
Hinterland est un germanisme. C’est un mot qui n’existe qu’en allemand et qui n’est pas traduisible dans une autre langue. C’est une notion que l’on retrouve dans le vocabulaire portuaire. Il y a une sorte de dialectique entre le port, qui désigne l’interface commerciale et économique, et l’Hinterland qui constitue le limon, tout ce qui permet d’approvisionner le port et le fait vivre.

Au travers cette notion d’Hinterland éditorial, je souhaite exprimer l’idée que si l’on veut garantir une certaine fécondité des produits éditoriaux,  si l’on veut pouvoir capitaliser sur ce que l’on fait, il faut travailler notre arrière pays.

Si nous ne travaillons pas cette dimension, nous serons toujours en bout de course, dans une démarche de conversion, en fin de chaîne, pour les ports que sont Apple, Amazon, etc… Mais nous n’aurons pas travaillé notre arrière pays, le fond derrière, et l’on ne sera pas capable de le déployer. On sera pauvre. C’est comme si il y avait une concentration des emplois dans les zones côtières et qu’il n’y avait rien dans l’arrière pays. C’est ce que l’on voit dans les pays en voie de développement. Disons que l’on risque cette paupérisation extrême des contenus et des pratiques numériques si on ne cultive pas cet Hinterland.

De l’art éditorial

Le contexte dans lequel a été écrit Vers l’hinterland éditorial est un ensemble d’interventions que je faisais au Labo de l’Édition. On parlait des formats électroniques, des E-pubs, et de ce genre de chose. Mais je me dis que la question n’est pas de savoir si les gens vont lire en électronique ou si ils vont lire en papier. Le livre est un symbole qui va bien au-delà de la musique de ce point de vue là.

Je dirais que le livre est à l’échelle d’un homme.

Il y a beaucoup d’hommes qui se résument à un seul livre, qui ne sont l’auteur que d’un seul livre. La question n’est donc pas de savoir si l’on veut investir dans un nouvel outil éditorial pour faire des livres électroniques.
La question est de savoir si on veut investir dans un outil éditorial pour mieux vendre le livre, pour mieux en parler et mettre le texte au cœur de la conversation, ce qui constitue l’essence de l’art éditorial selon Gabriel Zaid.

Dans un livre intitulé Bien trop de livres ?  Gabriel Zaid explique que l’art éditorial consiste à placer un texte au cœur de la conversation.

Et de mon point de vue, pour placer un texte au cœur de la conversation, il faut certes réaliser une mise en page du texte, mais il faut aussi travailler avec les métadonnées, être capable d’identifier les contenus, de les faire converser les uns avec les autres, et donner la possibilité de rebondir sur des conversations.
La simple description du livre par son éditeur, telle qu’on la connait actuellement, me paraît être une entrée très pauvre, insuffisante pour appréhender un ouvrage.

Parfois il y a quelque chose de très spécifique dans un livre, qui peut servir de prétexte – au sens de ce qui vient avant le texte – pour aider à connaître le livre, le faire apprécier des lecteurs, et le faire acheter, pour ce qui concerne l’activité d’un éditeur et aussi d’un libraire.

C’est cette dimension que j’interroge au travers l’hinterland éditorial. Si l’on ne développe pas cette culture de son jardin, il n’y aura pas de possibilité de faire connaître des œuvres de plus en plus nombreuses, et dont on ne pourra justifier le nombre que par notre capacité à les mettre en réseau les unes avec les autres.

Sinon, il faut publier très peu de livres car nous n’arriverons pas, de mémoire d’homme,  à les faire converser les uns avec les autres. Il faut s’aider d’outils. Et pour s’aider d’outils, il faut travailler différemment.

À échelle d’homme

Il y a un très bel ouvrage de Jun’ichirō Tanizaki, qui s’appelle l’Éloge de l’ombre, qui explique en quoi il y a, au Japon, une lumière particulière. Et, il se trouve aussi, dans ce livre, une recette de Sushi.
Au travers cet exemple, ce que je trouve intéressant, c’est que parfois ce sont des éléments totalement incongrus qui font qu’on va vouloir acheter le livre. Et d’ailleurs, en faisant des recherches sur ce livre-là, je me suis rendu compte qu’il y avait un blog culinaire qui parlait de ce livre par cette recette de Sushi. Et je me dis, pourquoi ce n’est pas Gallimard qui parle de cela. Ce sont, de mon point de vue, des occasions manquées. C’est ce que j’appelle nouer des conversations. C’est comme quand on parle les uns des autres. Ce qui compte, ce n’est pas seulement ce que les gens affichent sur leur CV et ce qu’ils racontent, souvent plus par réflexes que par réflexion. Ce sont parfois de petites anecdotes croustillantes qui font que, soudain, on voit les gens sous un autre angle. Et parfois, c’est peut-être le bon angle justement. C’est ce qui croustille dans le « commerce des hommes ». Découvrir des choses par hasard, de manière fortuite, cela a beaucoup de valeur de mon point de vue. Et c’est pareil pour les livres.
Si l’on reprend cette idée selon laquelle le livre est à l’échelle d’un homme, c’est quelque chose qu’avait dit Michel Crépu lors d’un Séminaire au Collège des Bernardins. Il disait que « le livre est à l’échelle d’un homme ». L’image que l’on veut donner de soi, la façon dont on veut se mettre en avant, ce que l’on veut donner à lire de soi, c’est un peu la même chose pour un texte.

Un souffle chaud à l’oreille. À propos de l’art de la citation

Je suis particulièrement inspiré par la poésie. J’aime travailler avec des citations.
Il y a beaucoup de textes essentiels qu’il faudrait pouvoir partager librement, mais qui sont sous droit d’auteur.
C’est alors souvent seulement par les citations que l’on peut les partager. Je pense à Ernst Jünger par exemple, à René CharJean Giono, également.

Jean Giono dit dans Les vraies richesses que « Vivre n’exige pas la possession de tant de choses ». C’est un ouvrage tout à fait décisif.

On ne peut accéder aux versions intégrales de ces textes que dans les bibliothèques, et le seul moyen de partager ces textes sous droit d’auteur est la citation. Ce partage, cette conversation autour d’un livre sont pour moi essentiels. Après chacun peut lire le livre in extenso de son côté, si il le souhaite.

Je travaille avec les citations dans ma démarche de création typographique. Je ne mets pas en page les livres intégralement parce que je n’en ai pas le droit. Je vais davantage travailler sur les citations qui m’ont marquées, et mon message aura finalement plus d’impact.
Par exemple, je ne mets pas en page tout Ernst Jünger, en revanche je mets en forme graphiquement des extraits, en vertu du droit à la citation. Et finalement, ce n’est pas mal non plus, parce que je suis bien conscient que les gens sont assez distraits et n’ont pas beaucoup de temps. Aussi, si ils arrivent au moins à retenir cette citation de Ernst Jünger, je me dis que cela est déjà une bonne chose.

Je lis beaucoup de poésie. Cette forme touche à des choses dont je me sens proche, qui me marquent. J’aborde la poésie en considérant que quelqu’un me parle. Je considère que l’auteur est quelqu’un qui s’adresse à moi plutôt que quelqu’un que je vais lire, simplement, comme cela, pour le plaisir de tenir un livre entre mes mains.

La poésie est une inspiration, au sens d’un souffle. Lorsque l’on te parle de très près, tu ressens un espèce de souffle chaud dans l’oreille. Et c’est agréable. Il est ce même souffle dans les citations que je crée et que je mets à disposition des gens pour véhiculer les textes.

Par exemple j’ai réalisé un travail graphique à partir de La ligne droite, chanson de Georges Moustaki, en hommage à lui. Je ne pouvais pas mettre en page toute la chanson, parce que les paroles étaient sous droits d’auteur. J’ai pris simplement quelques citations. C’est un très beau thème, un hommage à la personne aimée, emprunt de réalisme et d’espoir, absolument superbe. Par ailleurs la thématique graphique de la ligne droite, ou la non ligne droite, est intéressante. C’est amusant de travailler dessus.

Si l’on prend toute la matérialité des choses, pour les transposer dans d’autres formes, si l’on prend la substantifique moelle de ce qui nous intéresse, là, on parvient à rendre un contenu plus accessible, plus digeste pour les gens.

Il y a un problème de digestibilité des choses.

On ne peut pas occuper l’espace social de toute sa présence, ou de tout son bagage instantanément. Sinon il n’y a pas de place pour l’autre.

C’est pourquoi ce travail sur la forme est important. En ce sens, je suis assez admiratif du travail des designers dans leur capacité à la concision. Ils font des choses qui sont extrêmement intenses, et extrêmement denses, du coup. La forme est optimisée. C’est du « sur-mesure ». C’est ce qui est admirable.

Souveraineté

Ce travail est inspiré de La ligne droite de Georges Moustaki, qui est une chanson absolument admirable. J’ai utilisé une typo libre. Je trouvais que la forme était amusante. Cela faisait longtemps que je voulais faire cette affiche. J’ai mis tout de même 5 heures pour la faire car il fallait vraiment réaliser un travail sur chaque lettre pour que cela puisse coller. Mais j’étais assez content du résultat. Je voulais faire mon hommage à Moustaki.
Il est vrai que la musique est réellement une inspiration importante. Ces créations là, je les fais en musique. Cela m’accompagne tout le temps. Cela donne un rythme, cela donne quelque chose.
Il y a quelque chose de mystique dans la musique. Ce n’est pas quelque chose que je maîtrise. C’est juste comme cela, quelque chose qui nous environne. C’est un peu comme la mer. Je n’ai pas le pied marin et il est vrai que j’ai plutôt tendance maintenant à me pencher sur des ouvrages où la mer est en jeu.

Quand on plonge dans l’eau, on est entouré d’un corps qui nous dépasse. C’est en quelque sorte une plongée dans l’inconnu. Et effectivement, travailler avec des choses qui ne nous appartiennent pas entièrement, c’est un peu cela aussi le problème des biens communs. Cela nous échappe un peu. 

Il y a quelque temps, dans un débat sur le mariage pour tous, il était dit que « faire des enfants, c’était quelque part ne pas savoir ce que l’on faisait ». Et je trouvais cela assez intéressant parce qu’il y a en effet une sorte de plongée dans l’inconnu. Faire quelque chose qui est infiniment commun à la nature humaine et puis qui va nous échapper un peu quelque part. Avoir un enfant n’est pas créer une copie conforme. Ce n’est pas juste une gloire de propriétaire, une nouvelle extension de moi-même. Ce n’est pas cela. C’est faire quelque chose qui nous dépasse.

Participer à un projet commun, c’est participer à quelque chose qui nous dépasse. 

On a du mal à lâcher, à accepter de perdre le contrôle, en particulier quand on est en situation de puissance. C’est pour cela que c’est aussi un enjeu politique important. Tous ceux qui ont des choses à perdre sont d’autant moins enclins à partager et à mettre au pot commun. Parce que cela veut dire que d’autres personnes pourront en profiter. Il y a un problème de souveraineté. Est-ce que les biens communs sont compatibles avec la souveraineté ?

De la typographie

S’écrire et s’écrier, c’est un anagramme. 

Quand je me suis mis à créer mes caractères typographiques, c’était pour répondre à de petites envies personnelles. Je voulais faire des ligatures pour la TVA, le hors taxe. Des choses qui n’existent pas dans les typo. Ce sont des idées de comptable de faire des choses comme cela.
Puis, des dessinateurs de caractères m’ont dit : « non mais tu ne peux pas modifier une typo pour faire ça ». Alors je me suis dit que j’allais faire les miennes, de cette manière je pourrai faire ce que je veux. Ça a commencé comme cela. Après, ce sont plus les inspirations musicales qui m’ont donné envie de faire de la typo.

Je mets du Lenny Kravitz et je fais une typo. J’écoute du Aretha Franklin en boucle et je fais une typo. C’est un rythme, comme cela, qui vient. C’est comme lorsque j’écris un poème, c’est un mot qui me trotte dans la tête, et puis après je finis par faire quelque chose.

Là, c’était une typo autour des Village People. J’ai écouté un album, Sex over the phone, et puis j’ai fait une typo. Les formes ne sont pas du tout calligraphiques. Créer de cette manière m’amuse beaucoup, et c’est déjà un bon critère.

Un jour, je me suis dit que j’allais faire un caractère typographique dans un éditeur de texte. J’ai décidé de composer un n avec des n. C’est ce que j’appelle quelque chose de « super typographique », c’est-à-dire lorsque l’on utilise une typo pour faire un autre caractère. C’est assez amusant.

Ceci est Aretha, en hommage et en image à Aretha Franklin. Cela me donne une idée de la couleur aussi. Je me disais : « c’est un peu soul d’avoir cette couleur chaude, ce rose, et ces formes complètement improbables. » Je mets Get it right et j’ai envie de danser. Faire danser les formes.

Ce que je dis souvent, c’est que le meilleur bouquin sur la typo est sûrement Les Caractères ou les Mœurs de ce siècle de Jean de La Bruyère (1688).
Dans le lexique français, on a cette particularité de parler de caractère typographique.
Un caractère, avant toute chose, c’est un personnage. C’est la psychologie d’une personne, sa personnalité.
D’un point de vue strictement artistique et créatif, car sur l’aspect fonctionnel c’est un autre débat, je trouve les typos intéressantes lorsque la personnalité du créateur apparait.
C’est d’ailleurs le fondement du droit d’auteur sur les caractères. C’est l’expression de la personnalité de l’auteur. Le fondement du droit d’auteur consiste à dire que l’œuvre artistique est comme la personne, ce qui justifie un droit de propriété.

Et en travaillant sur le livre de François Boltana, je me suis mis à penser :

Entre le dessin de lettres et le dessein de l’être, il y a des points communs. 

Écosystème du libre dans le champ de la typographie

Je travaille sur une cartographie du paysage de la typographie libre, en essayant de faire une liste exhaustive des typos libres et des fonderies libres dans le monde.

Il existe à peu près une dizaine de fonderies libres dans le monde. Je peux en citer quelques unes.
Il y a effectivement OSP, qui est une fonderie belge couplée avec tout un collectif de graphistes qui utilisent le libre au quotidien. C’est donc une sorte de troupe de graphistes libres. Ils ont une approche assez intéressante de la typographie, à la fois dans les caractères qu’ils produisent et utilisent, mais aussi dans les outils qu’ils mettent en place pour les utiliser. C’est certainement la partie la plus noble et la plus avant-gardiste de ce travail.
OSP nous a un peu inspiré pour Velvetyne, et notamment l’idée d’avoir quelqu’un toujours présent sur les événements et de travailler de manière décentralisée.

Il y a des studios qui utilisent des caractères libres, c’est le cas de Kontrapunkt, par exemple. La fonderie canadienne Practice Foundry produit des caractères libres très bien réalisés. The League of Moveable Type aux États-Unis fait également des choses assez intéressantes. Ce sont des officiers indépendants, mais il y en a d’autres, en Pologne par exemple avec Glukfonts qui produit des typos très expressives.
On peut considérer que la liste que je viens de citer correspond aux indépendants de la typo libre. Velvetyne s’inscrit donc dans cette sphère des indépendants.

Et puis, il y a deux autres choses. Il y a les dépôts, à l’image de l’initiative américaine Open Font Library, qui recensent les micro-acteurs de la typographie. Et puis il y a Google Fonts, qui vise à centraliser un certain nombre de fontes, et qui s’inscrit dans le travail de Google autour du document numérique partagé. Dans Google Drive et via les documents partagés de Google, on peut accéder aux polices de Google Fonts. Là-dessus, ils ont fait un travail d’intégration assez intéressants. Ils ont également fait un travail sur les API pour donner accès aux fontes, en partenariat avec Monotype d’ailleurs, ce qui prouve bien que le véritable objectif de Google est l’indexation du web, même si cela implique l’intégration de fontes de Monotype. Ils préfèrent cela que des images.

C’est un peu une étape vers ce libre institutionnalisé. Il y a les fontes libres chez Google. Il y a, chez Adobe, le Adobe Source Sans Pro, le Source Code Pro, qui sont des fontes libres ad hoc. C’est pour Adobe l’occasion de faire une incursion dans le libre, histoire de voir. Même si par le passé, ils avaient la pression de la communauté LaTeX pour libéré l’Utopia, caractère dessiné par Robert Slimbach.
Plus récemment, Mozilla a sorti le Fira Sans de Erik Spiekermann, en quelque sorte équivalent à du FF Meta libre.
Ce qui est intéressant, c’est l’effet de signal que cela peut donner. Car convaincre Spiekermann de faire du libre, c’est déjà intéressant en-soi.
Peut-être que Spiekermann a des motivation proches de celles que j’évoquais tout à l’heure, c’est-à-dire de voir plus de Meta et moins d’Helvetica, même si c’est un caractère libre. Cela laisse supposer l’existence d’une forme de volonté de postérité de la part de son créateur, qui dépasserait les considérations commerciales. Cela sous-entend une logique de l’audience. Ce qui compte est d’être lu.

Voilà, l’univers que je viens de décrire représente pour moi le libre institutionnalisé.

Il y a, en fait, un peu deux univers ennemis. Des fonderies indépendantes, d’une part, et des espèces de dépôts comme Open Font Library, où des acteurs un peu isolés se fédèrent. Et puis d’autre part, des acteurs institutionnels au travers Google, Adobe, Mozilla. Plus quelques franc-tireurs.

Ce qui est intéressant, c’est de voir des designers établis faire du libre. Spiekermann, qui en a fait dans le cadre institutionnel. Nina Stössinger, designer de caractères, qui a réalisé des caractères vraiment remarquables comme le FF Ernestine chez FontFont, ou encore un caractère libre en hommage à Marcel Duchamp nommé le Sélavy.
Chez Velvetyne, Christophe Badani, par exemple, a sorti un caractère libre de premier ordre, Mr Pixel, bien qu’il réalise également des caractères d’identité pour BNP etc. Enfin, Loic Sander, auteur du Fengardo, et qui est par ailleurs un dessinateur de caractère très sollicité, a également eu l’idée de tenter un peu l’aventure du libre.

Parfois, il semble donc que faire l’expérience d’un production libre soit aussi une tentative, une façon de se faire connaître.
Par ailleurs, dédier une création à la communauté est en quelque sorte une manière de contribuer aux biens communs.
Enfin, c’est aussi une façon d’initier les dessinateurs de caractère au libre, par cet artefact qu’ils connaissent bien qu’est le caractère typographique numérique. En effet, alors qu’ils ne sont pas forcément familier d’un projet comme Github, ces professionnels savent très bien ce qu’est qu’un caractère typographique numérique. Par le biais de la licence, on peut donc arriver à faire goûter aux vertues de la chose. Et en tant que designers, les professionnels seront aussi contents de trouver des caractères libres.

La typographie est une sorte d’objet transitionnel pour appréhender la culture du libre.

Cela leur permet de goûter aux vertues du libre, sans pour autant installer Linux. Il est parfois plus clair de faire comprendre cette culture par ce biais qu’avec un système complètement à part comme Linux.

C’est également une façon de travailler sur les formats, car il y a quand même la lame de font derrière, et l’enjeux de la standardisation. Je pense là à des initiatives comme l’Unicode, les formats comme OpenType et les formats d’édition comme UFO, l’initiative de Erik van Blokland et Tal Leming aux Pays-Bas, qui est basée sur le XML et qui tout à fait remarquable en terme de standardisation.
Au-delà, c’est donc un travail sur les formats ouverts qui se joue, qui a déclenché par ailleurs l’apparition d’un raz-de-marée de nouveaux outils de création typographique, surtout réservés au mac, au travers par exemple sont RoboFont Editor et Glyph Editor, au détriment de FontLab, en perte de vitesse.
C’est une façon de travailler assez différente et basée sur des formats ouverts. Ce n’est pas du libre mais ce sont quand même des formats ouverts. C’est déjà assez admirable. C’est déjà ça.

Des Manifestes

Frank Adebiaye, tu es l’auteur de plusieurs manifestes, peux-tu nous en parler ?

Manifeste pour un art inconditionnel (janvier 2011)
C’est un texte en rebond à la notion d’art conditionnel. On dit que la littérature est un art pauvre. C’est pour cela que j’ai toujours aimé les outils libres. En fait, cela ne nécessite pas beaucoup de moyens. Avec un Inkscape, avec un LaTex, on peut faire des choses. Avec la Creative Suite, ou plutôt avec Adobe Creative Cloud, c’est autre chose. Il faut quand même avoir les machines pour faire tourner la chose, et payer tous les mois.

Manifeste post-typographique (mai 2011)
Avec le Manifeste post-typographique, je voulais transmettre l’idée que l’on se situe maintenant dans « l’après-typographie ». Pour les gens, de manière générale, la typographie est devenue un outil du quotidien, avec lequel ils écrivent tous les jours. C’est rentré dans les mœurs comme le stylo Bic.
D’ailleurs, l’utilisation massive du Comic Sans MS traduit un peu ce phénomène également. C’est-à-dire que les gens ont compris ce qu’est la typographie. Ils ont compris qu’on pouvait changer la typographie, la choisir. En effet, le Comic Sans MS n’est la police par défaut d’aucun programme. Si les gens l’utilisent, c’est vraiment à dessein.
C’est pour cela que j’ai titré mon texte le « Manifeste post-typographique », qui est devenu le manifeste de Velvetyne. Cela traduit cette notion de la « génération postscript » dont on parle de plus en plus.
Ce manifeste a été lu, en partie, sur France Culture. J’étais très flatté que l’on accorde une qualité littéraire à ce texte. Peut-être qu’un jour je serai à l’Académie Française. J’avoue que c’est l’un de mes rêves. Et peut-être la Comédie Française aussi…

Manifeste pour une société sans casse (août 2011)
Pour ce texte il s’agissait de jouer avec les notions de « classe » et de « casse »

Manifeste post-réaliste (novembre 2011)
Ce texte est en quelque sorte composé de mantras. Ce sont des souhaits : « Décapiter les hydres de papier », « Assassiner la misère », « anéantir l’ordinaire ».

Manifeste de la nouvelle Vogue (décembre 2011)

Le Manifeste de la nouvelle vogue, celui-là, j’en suis très content car il s’agissait d’un projet consistant à capter l’air du temps. Un projet sur ZeitGeist, un ouvrage qui vise en fait à capter l’époque.
En écrivant ce texte, je me suis dit que l’on parlait beaucoup des GAFA (Google, Apple, Facebook, Amazon) et j’ai eu envie de faire une sorte d’Oulipo avec cela, et de replacer un peu toutes ces marques dans un texte. C’est pour cela que j’ai écrit ce manifeste. Je trouve que l’on se situe dans une époque un peu fugace, inconséquente, un peu sale gosse.

Biens communs

Il y a pour moi un bien commun tout à fait essentiel et dont on parle trop peu, à mon sens, c’est le temps. C’est à la fois un bien commun et un mal commun puisque c’est notre condition humaine. Nous sommes des créatures mortelles, enchâssées dans un temps. Un temps indéfini, mais bien limité.

On aura beau faire beaucoup de projets, il est avant tout nécessaire d’inscrire ces projets dans un temps commun, dans un agenda. Ce qu’il faut faire, on le met dans un agenda, et cet agenda s’inscrit dans un temps.
Il faut prendre le temps de faire les choses, de les mettre au programme au sens informatique du terme, c’est-à-dire de poser les choses et de les inscrire dans un horizon temporel commun, et ne pas les repousser. C’est la condition pour faire exister un espace commun, pour être ensemble. Si l’on est ensemble, alors on peut commencer à faire des choses ensemble. Des choses qui vont concerner beaucoup de monde, et peut-être même tout le monde. De mon point de vue, il ne peut y avoir de biens communs s’il n’y a pas de temps commun.
Ce temps commun, c’est par exemple le temps de fonder une famille. C’est un temps.
En finance, le temps est une notion très importante. Je parlais tout à l’heure de capitalisation, qui consiste à prendre la valeur d’un bien et de la projeter dans le temps. La notion inverse, c’est l’actualisation. C’est-à-dire prendre la valeur future d’un bien et la ramener aujourd’hui.
Beaucoup de nos contemporains ont tendance à actualiser, c’est-à-dire à beaucoup ramener les choses au jour d’aujourd’hui, à l’instant même, et à ne pas capitaliser, c’est-à-dire construire des choses pour demain.

Le court-termisme, les choses faites à la hâte, les projets décousus, les intentions inachevées, incarnent un mal de notre temps qui fait pièce à toute volonté de biens communs.

Après moi, le déluge. C’est ce qu’il se passe. Par exemple en politique, parce que les hommes politiques sont dans un temps électoral, les municipales, les rapports financiers semestriels voir trimestriels. C’est ce temps-là. Nous sommes enchâssés dans cette nasse. Et tant que l’on ne fixe pas les choses dans le temps, tant que l’on ne prend pas date, on ne peut pas dire que l’on va faire des choses communes.

Rendre les choses communes signifie prendre du temps pour les autres.

Si l’on ne prend pas de temps pour les autres, il n’y a pas de bien commun.

Prendre conscience du bien commun, c’est aussi prendre conscience de nos limites. C’est prendre conscience que l’on ne peut pas démultiplier les initiatives et les propriétés privées.
Ce morcellement de nos existences a des impacts énormes. Il faut savoir prendre conscience que l’on ne peut accorder une telle importance à la volonté d’accaparement de chacun. Certaines choses doivent être mises en commun.

Si il y a une crise du logement, c’est parce que les gens ne vivent plus ensemble. Au lieu d’avoir un F2 il faut deux F1, etc…

Le point cardinal

Je suis assez hanté par la figure littéraire de Michel Leiris. Je m’intéresse actuellement à un ouvrage magnifique qui s’appelle L’Âge d’homme. Michel Leiris est aussi l’auteur d’un texte intitulé Le point cardinal.
Cardinal, c’est ce qui est essentiel. J’avais prévu de faire un ouvrage qui s’appellerait Le point cardinal. J’avais utilisé le dièse car en mathématiques, celui-ci sert à définir le cardinal d’un ensemble. J’avais défini quatre termes dedans : Aimer. Décider. Faire. Partager. Le cinquième serait le temps.

Aimer

C’est la chose la plus difficile. Aimer c’est être capable de se transfigurer positivement pour quelque chose. On dit souvent que l’amour est proche de la foi. Pour revenir à cette notion de temps, aimer c’est se faire la promesse d’être meilleur. C’est faire la promesse à soi-même et aux autres d’être meilleur. De faire mieux. D’être une meilleure personne. C’est cela aimer. C’est d’une puissance considérable. C’est la chose la plus importante des quatres. Le cardinal des cardinaux, c’est aimer. C’est sûr.

Décider

À un moment donné, il faut agir. Et là le rouge renvoie plutôt à Stendhal, et à l’œuvre Le Rouge et le Noir. Le Rouge est l’armée, et le Noir est l’église.
L’armée. Il faut décider, obéir. il faut y aller. Et il est vrai que c’est quelque chose d’important. Soit l’on décide nous-même, soit l’on décide pour nous. On a tendance rapidement à escamoter cela. Aimer, puis être dans la décision. On est dans le script, c’est à dire que l’on se dit que l’on va faire. On fixe le programme. On le détermine. Et sur cette notion de script, je vous renvoie au livre de Bruno Latour, Enquête sur les modes d’existence. Une Anthropologie des modernes, et aux principes d’organisation qu’il décrit très bien.

Faire

Avec la notion de faire, on reste pour moi dans la métaphore militaire.

Faire c’est être capable de prendre les armes. C’est s’être suffisamment exercé aux pratiques militaires pour être capable, sur le champ de bataille, de savoir faire quelque chose, d’agir, de pouvoir se défendre. C’est faire corps, avoir une consistance.

Dans notre société contemporaine, nous sommes très encouragés à endosser cette posture. Il faut produire, il faut que les choses fonctionnent.

« Work is about making things work ».

Cette ligne de démarcation, c’est l’armée et l’église. D’un coté, il y a ce que l’on est obligé de faire et de l’autre, ce à quoi l’on croit. Cette démarcation-là existe. Mais il faut faire. Car si l’on n’est pas capable de faire, cela veut dire que l’on n’est pas capable de défendre les siens, et c’est problématique. Donc il faut en passer par là.

Moi je crois qu’aujourd’hui les premières années de la vie professionnelle sont une sorte de service militaire. Ce fut mon cas. On doit être une sorte de serpillère et puis faire la tâche parce qu’il faut en passer par là. J’affectionne tout particulièrement cette citation d’Ernst Jünger : « À la guerre on apprend à fond son métier mais les leçons se paient cher« .

Cette perpétuelle injonction ou pression où l’on décide pour nous et l’on nous fait faire, est, je le pense, une condition qui nous est commune aujourd’hui. Ce n’est pas un bien, loin de là, mais à mon avis c’est une condition qui est partagée.

Partager

Le partage, cela veut dire quoi ? Cela veut dire avoir une famille plus importante, avoir plus d’amis, avoir une communauté.

Le terme de partage fait résonance avec celui de sociabilité.

Pourquoi les gens, maintenant, accordent-ils plus d’importance à leur couple ou à leur vie personnelle qu’à leur travail ? Parce que la promesse de sociabilité et de partage leur paraît beaucoup plus authentique dans le cadre de leur vie personnelle que dans le cadre du théâtre des opérations qu’est l’entreprise moderne. Aristote disait « L’Homme est un animal social« . Chacun a son tempérament, mais le partage reste une nécessité.

Le partage est notre logiciel commun, notre condition humaine.

Nous parlons trop de choses qui sont extérieures à nous, c’est-à-dire qui ne nous sommes pas consubstantielles.

« L’homme est la mesure de toute chose », disait Protagoras.

Il est question de notre humanité. Si nous ne pouvons pas décider pour la Nature, en ce qui concerne notre propre condition, nous avons le choix. Alors peut-être faudrait-il que nous arrêtions de nous maltraiter nous-même ? Et, en cela, il faut prendre conscience que nous avons besoin de partage, en prenant en compte le temps, comme point cardinal. Il faut aller à l’essentiel. Nous n’avons pas la capacité d’être exhaustifs.

Abonder dans l’instant

La question que je me pose, qui est de mon point de vue la question essentielle à se poser dans la vie est la suivante : si l’on devait quitter cette Terre, comme cela, à la fin de la journée, qu’est-ce qu’il faudrait avoir fait à tout prix ? Et en quoi ce que l’on est en train de faire, là, d’apprendre là, va nous permettre de le faire ? C’est cela pour moi la vraie question existentielle. Qu’est-ce qu’il faut avoir fait ?
Moi, je n’ai pas vraiment fait d’études artistiques parce que je n’ai pas été encouragé en ce sens. Mais je me souviens d’une professeur de dessin qui m’a dit une chose dont je me souviendrai toujours. Elle m’a dit : « Si tu ne le fais pas maintenant, tu ne le feras jamais. » Et c’est probablement cela qui a impulsé en moi ce sentiment d’urgence.

Il faut faire les choses, là. C’est peut-être cette volonté « d’abonder dans l’instant », comme le dit Maximilien Vox. Je crois bien que c’est de cela qu’il s’agit. Qu’est-ce qu’il faut faire, maintenant, car c’est la condition pour que cela se fasse. Qu’est-ce qu’il faut faire ? Que faire ? Qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir existé ? Qu’est-ce qu’il faut faire pour avoir fait quelque chose de sa vie ?

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