Camille Louis

Entretien avec Camille Louis enregistré le 18 novembre 2013 à Mons, Belgique.

Camille Louis. Portrait

La Fabrique du commun

Singularité(s)

l s’agit d’interroger les notions commun/singularité et individu/société.

Commun/singularité implique l’idée d’une construction organique ou dynamique des existences singulières. C’est parce qu’il y a existences singulières que se construisent rencontre et création de communs.

Alors que les notions individu/société sont des concepts nés d’une construction qui est, selon moi, datée. À un moment, on a parlé de société avec à l’intérieur des individus pensés comme des atomes. Et à partir de là, on a pensé les relations sociales comme des relations de points à points. Alors que le rapport d’une singularité à un commun, c’est la phrase et son exemplification, pour reprendre Giorgio Agamben.

Une phrase peut être la même phrase pour tous. Mais à chaque appropriation de cette phrase par un individu, celle-ci devient l’exemplification d’une phrase commune. Cette phrase fait alors apparaitre le commun, parce que je la comprend, et en même temps une singularité, parce que celle-ci est dite avec une certaine voix et un certain corps. C’est toujours la relation entre les deux qui fait que et singulier et commun existent. C’est un rapport dynamique.

Alors que dans les notions société/individu renvoie à la société civile et au contrat social, qui sont des idées, des illusions et des mythes.
De la même manière, nous avons créé un mythe qui s’appelle l’état de nature, une fiction que l’on prendrait pour notre réalité, et qui consisterait à dire que l’homme est d’abord seul. L’homme est seul et l’homme est un loup pour l’homme. Isolé, selon son grand plaisir narcissique, et de fait dans une relation conflictuel à l’autre. Pourquoi ? C’est une invention comme une autre.
De même, Platon invente le mythe de la caverne, proposant un monde des illusions avant d’atteindre la vérité.
Ces constructions philosophiques nous font croire en une certaine configuration du réel. Ces configurations sont multiples et non véridiques.

C’est pourquoi, il est extrêmement important pour moi de revenir à cet équilibre et cette vision dynamique qu’impliquent les notions de singulier et de commun.

Cette interrelation et cette nécessité permanente du singulier et du commun permettent de sortir de tout ce qui relève de constructions. Individu, Société, État. Des choses que l’on prend pour le réel, et qui sont à déconstruire.

Politique

Il s’agit de considérer le politique autrement que comme la politique des politiciens, et de revenir à ce qu’est le politique, c’est-à-dire pólis, l’être ensemble, l’exister ensemble, l’habiter en commun.

La réflexion sur le politique renvoie à la notion de commun et à une interrogation sur ce qui est convoqué à l’intérieur.

Ne pas interroger le commun avec le politique, c’est sous estimer la valeur du commun. C’est considérer le commun comme une chose utopique, ou comme un type de pratiques alternatives de discussion ensemble qui serait un espèce de palliatif de l’ordre du social contre le politique.

L’enjeu réside précisément dans la réappropriation d’un mode d’existence politique en commun, au sein duquel les individus ont un droit de regard sur la façon dont ils votent, dont ils sont représentés, etc. Il ne s’agit pas qu’une nouvelle force communiste vienne s’emparer de la politique pour faire un État.

Il s’agit simplement de considérer la force de l’être en commun comme une mise en capacité permettant à chaque singularité de se rende consciente, à nouveau, des structures dans lesquelles elle existe.

Il s’agit d’interroger les modalités de notre implication politique dans la perspective d’un mode d’être quotidien.

Quelque soit l’endroit où tu vis, tout est politique et rien ne s’y arrête.

Même en faisant comme si cela n’existait pas, tu es de fait, dedans. Savoir que cela existe, et savoir comment tu gères et tu mesures ton rapport avec le politique, c’est encore une fois, une émancipation. Ce n’est pas quelque chose de l’ordre de la libération mais c’est être conscient des structures dans lesquelles tu es pris. C’est savoir que tu peux les tordre de l’intérieur.

Réinterroger le politique à partir du commun, c’est une des façons de pallier à cette illusion de la libération.

Communauté

En parlant de commun et de communauté, j’opposerais deux visions. (voir notes)
Comm-Un, c’est essayer de chercher l’unité, en créant une communauté idéale. Et ça a été un peu le problème du passage du communisme marxiste au communisme stalinien. Le communisme, c’est justement réussir à déclassifier tout ce qui est classifié. On prend une figure qui n’existe pas, qui est le prolétaire, et qui est une sorte de puissance déclassifiante de tout. Et la mise en commun de ces puissances déclassifiantes va engendrer le communisme marxiste, constitué d’un État, c’est-à-dire une unité, avec un chef au sein d’un système centralisé. Pourtant, c’était l’inverse qui était recherché dans la philosophie du communisme.
Alors que la notion Communus numeris permet de positionner l’idée du comment comme quelque chose qui se fabrique, qui se construit. C’est faire ensemble pour que le commun existe.

Le commun n’est pas donné au départ, il se fabrique et se construit ensemble.

Économie

Il est important de bien revenir à l’origine des mots, et d’observer comment l’on associe à ces mots des usages, des couleurs ou des modes d’être particuliers.

Le terme économie provient du grec ancien oïkonomia, gestion de la maison, constitué de oikos, maison, et nomos, gérer, administrer.

Le mot économie signifie donc la loi de l’espace commun, et en quelque sorte une régulation de ce que signifie vivre ensemble. Cela consiste à se donner des règles au nom du fait que l’on puisse habiter l’un à côté de l’autre, en vue que cela nous serve autant à l’un qu’à l’autre, dans cet espace commun qui s’appelle la maison. C’est un système de répartition des biens qui fait l’économie commune. 

Le dénominateur commun de l’économie actuelle est la monnaie. Par exemple, en Europe, notre dénominateur commun est l’Euro. Pourtant, ce dénominateur commun, créé de toute pièce à un moment donné, est une chose unique devenu le garant de toutes les disparités. Ce système rend équivalentes des situations qui sont, de fait, hétérogènes, et produit du conflit. C’est le cas de la Grèce, par exemple. On a, à un moment donné, appliqué à tous le même schème, sans prise en compte des économies nationales des uns et des autres et en créant des inégalités.

L’Euro, ce commun, n’en était pas un. Il n’a pas été construit, il a été posé. Et de fait, cela crée des crises parce qu’il y a des vitesses qui ne sont pas les mêmes, des états de départ qui ne sont pas les mêmes. Par commun imposé l’on crée des inégalités terribles, alors qu’un commun fabriqué est un facteur d’égalité, une exigence d’égalité absolue.

Égalité

Égalité, au sens d’une exigence qui n’est jamais atteinte. Je me rends compte que, dans toute ma réflexion sur le commun, je suis très influencée par Jacques Rancière. Et l’exigence d’égalité est un leitmotiv chez Rancière.

Cette égalité sera toujours ce que l’on n’a jamais complètement atteint. Travailler en commun au nom de cette égalité jamais atteinte signifie travailler au nom d’une considération égale des différences radicales.

Et dans ce contexte, égale signifie depuis une attention commune, et ne veut pas dire une équivalente. Par exemple, on peut regarder la Grèce et la France comme deux situations communes, non pas au sens où ce sont les mêmes, mais au sens où elles sont égales dans leur droit à permettre une vie digne pour leurs citoyens, pour les grecs ou pour les français.

C’est une égalité pour chacun, qui demande, précisément parce que ce ne sont pas les même situations, à ce que les traitements mis en place au niveau économique et politique s’adaptent. Aussi, l’exigence d’égalité permet encore une fois qu’il y ait un travail en commun. Ce travail en commun est une considération, une prise en compte des singularités de chacun des cas, pour que quelque chose de l’ordre d’un commun se construise.

Laisser un commentaire