Valérie Peugeot

Entretien avec Valérie Peugeot, réalisé le 09 juillet 2013 à Paris.

Valérie Peugeot est chercheuse à Orange Labs, en charge des questions de prospective au sein du laboratoire de sciences humaines et sociales. Présidente de l’association VECAM, Valérie Peugeot a rejoint en janvier 2013 le Conseil National du Numérique, en tant que vice-président.

Valérie Peugeot. Portrait.

J’ai trois grandes activités. Je travaille dans un Laboratoire de Sciences Humaines et Sociales qui fait partie de Orange Labs, c’est-à-dire le pôle recherche et développement du groupe Orange. Dans ce laboratoire, qui réunit sociologues, économistes, anthropologues, je m’occupe de prospective. Mon métier est de mener une veille pour capter ce qui est en train de changer dans la société au sens large, c’est-à-dire aussi bien les changements technologiques, économiques, politiques ou encore règlementaires. Il s’agit de voir comment, à court ou moyen terme, ces changements peuvent concerner et impacter un opérateur de télécom, et plus généralement le secteur de l’économie numérique dans lequel un opérateur télécom est évidement un opérateur important.

Par ailleurs, je mène de longue date et de manière bénévole une seconde activité au sein de l’association VECAM. J’y étais autrefois salariée. VECAM a été crée en 1995 et fait partie de ce que l’on appelle l’internet citoyen. C’est une association qui se penche sur les transformations de la société liées au numérique, avec un point de vue citoyen.

Enfin, pour troisième activité, j’ai rejoins le Conseil National du Numérique, qui est une instance qui conseille le Gouvernement sur un certain nombre de grandes questions numériques. Nous avons été, entre autres, saisi du sujet de l’inclusion numérique. C’est le sujet qui m’occupe actuellement. En effet, je coordonne un groupe de travail constitué de différents membres du Conseil National du Numérique pour rendre à la rentrée des recommandations au Gouvernement sur ce sujet.

Valérie Peugeot. Fil rouge.

Il y a plusieurs fils rouges dans mes activités passées et présentes.

D’abord, il y a toujours eu un intérêt pour la chose publique, pour l’intérêt général, pour les communs. Quand j’ai fait des études en Sciences Politiques, ces préoccupations m’habitaient évidement déjà.

Mon second fil rouge, c’est la curiosité, c’est-à-dire se laisser porter au fur et à mesure des rencontres, des aventures humaines et intellectuelles qui traversent une vie et permettent la découverte de nouveaux horizons.

S’il est vrai que j’ai beaucoup changé d’activités dans ma vie, à peu près tous les cinq ans en moyenne pour aborder de nouveaux rivages, au bout du compte, il y a une forme de cohérence. On peut voir la cohérence par le numérique, bien-sûr, mais ce n’est peut-être pas mon fil rouge principal. Moi je vois avant tout la cohérence dans un souci renouvelé de chercher comment changer la société pour la rendre plus habitable et plus humaine.

VECAM.

Valérie Peugeot, pouvez-vous nous présenter l’association VECAM ?
J’ai l’habitude de présenter VECAM comme la vieille dame du monde associatif et du numérique. En effet, sa création en 1995 coïncide avec le moment où le web grand public a fait ses premiers pas.
Cette association a été fondée par deux personnes, Jacques Robin et Véronique Kleck. À l’époque, VECAM s’inscrivait dans un bouillon d’imagination militante au travers la Maison Grenelle, qui était une maison d’associations dans laquelle les gens travaillaient sur les questions d’économie alternative, sur la citoyenneté active, sur la mondialisation financière. Toute une série d’associations tournaient autour d’une revue Transversales – Sciences Culture, qui était un peu le cœur battant de cette maison. Jacques Robin sentait, au travers les travaux que recherche qu’il dirigeait, les changements à l’œuvre dans cette société. Il les analysait soit lui-même soit au travers les autres contributeurs qu’il invitait à écrire dans cette revue. Et ces analyses débouchaient souvent par la création d’une nouvelle association, qui allait porter le fer et l’action au-delà d’une analyse purement intellectuelle.
C’est donc comme cela que VECAM est née en 1995, au moment du Sommet du G7 qui se tenait à Bruxelles, et on était, je dirais, en première pleine grande pèriode de désarroi sur le chômage de la part des pouvoirs publics, qui ne savaient plus comment s’en sortir. Ceux-ci ont alors, à l’époque, vu dans les Technologies de l’information une sorte de planche de salut qui allait permettre de créer le nouveau secteur d’activité permettant de sortir du chômage endémique. Bien que la tonalité de ce G7 était très techno-enthousiaste, on a finalement vu que la résolution des problèmes était un peu plus compliquée que cela.

VECAM réunit des figures intellectuelles comme Pierre Lévy, Joël de Rosnay, Paul Virilio, Alain Ambrosi au Canada, et toute une série de personnalités qui déjà à l’époque travaillaient sur ces questions. À l’époque, en marge du G7, ces personnalités organisèrent une rencontre qui déboucha sur un appel, qui elle-même donna naissance à l’association VECAM.

Les principales idées de la plateforme VECAM à l’époque étaient les suivantes : ne pas penser qu’en Techno push, c’est-à dire essayer de faire en sorte que la technologie réponde aux besoins réels de la société et des citoyens, et non pas seulement aux projections que les industries pouvaient en faire. Se mettre à l’écoute des besoins de la population.
Et puis, à l’époque – même si l’on n’employait pas le terme de fracture numérique, on parlait d’internet et des autoroutes de l’information – il y avait aussi l’idée que les autoroutes de l’information ne devaient pas être une nouvelle source d’exclusion qui allait croiser des facteurs sociaux, économiques, culturels, etc… Sujet toujours d’actualité puisque c’est celui-là que je traite au Conseil national du numérique. On voit que les germes étaient déjà posés, il y a maintenant quasiment vingt ans.
L’association s’est créée comme cela et a connu plusieurs phases dans son histoire. Lors de la première phase, l’association a réellement fonctionnée comme un think tank, comme un espace de réflexion avec ses intellectuels, en organisant des colloques, des publications, etc… Lors d’une seconde phase, VECAM a cherché à aller un peu plus loin dans ses actions en portant des projets plus opérationnels.
Certains projets ont pris leur envol, notamment le projet Villes Internet, qui vise aider les collectivités locales à s’emparer des questions du numérique et les intégrer dans leur vision d’action publique. Des projets de coopération Nord-Sud ont été développés, pour utiliser le numérique dans des politiques de développement et de solidarité internationale, avec des projets comme Fragments du monde, i-jumelage. Beaucoup de ces actions consistaient en la mise en réseau des acteurs. On était très peu nombreux à l’époque. De 1995 à 2003, nous avons monté un réseau européen puis international de ce que l’on appelait Community Network, Internet Citoyen en français. En France, nous avons été co-créateur d’un réseau nommé I3C, Internet Créatif Citoyen et Coopératif. Là encore, au cœur des enjeux était la mise en réseau d’acteurs qui étaient très isolés à l’époque. Et puis, VECAM a mené un dernier travail de plaidoyer dans des instances nationales et internationales, au sein de la Digital observatory task force, structure mise en place pour travailler sur la question de la fracture numérique Nord-Sud au tournant des années 2000. Nous avons également été très impliqués dans le Sommet Mondial de la Société de l’Information, qui s’est tenu en 2003-2005 entre Genève et Tunis. Dans ce contexte, nous comptions parmi la centaine de structures qui essayaient là aussi d’enrichir la vision de la société de l’information qui pouvait être portée par ce type d’instances.
Depuis quelques années, nous avons décidé de revenir à une structure totalement bénévole – puisqu’à l’époque nous étions 5 ou 6 salariés, ce qui est beaucoup pour une petite structure – et nous avons fait le choix très volontaire de revenir à une structure purement bénévole, donc forcément, en voilure, beaucoup plus réduite et avec une moindre disponibilité d’un certain nombre d’entre nous.
En septembre dernier, nous avons décidé de reprendre une initiative qui faisait écho au travail des quatre ou cinq dernières années. Nous avons beaucoup travaillé sur la question de la propriété intellectuelle et de dépassement de la propriété intellectuelle telle qu’elle existe aujourd’hui. Ce qui nous a amené à nous pencher sur la question des biens communs, comme une alternative aux systèmes propriétaires, comme une ouverture vers des logiques de partage. Dans la continuité de ce travail et d’une rencontre internationale à Berlin autour des communs, nous avons décidé d’essayer de renforcer la branche francophone de ce qui serait un réseau international des biens communs. C’est comme cela qu’en septembre dernier, nous avons lancé un appel qui invitait une cinquantaine d’acteurs à venir pour voir s’il y avait une appétence à travailler ensemble cette question de biens communs informationnels et non informationnels. Il y a justement une volonté de sortir du numérqiue. Et ce réseau a choisi en janvier dernier Villes en biens communs en tant que première initiative commune.

Biens communs.

Une des particularités du mouvement des biens communs est que l’on ne se situe pas dans un dogme. Il n’existe pas une vision unique de ce que sont les biens communs. D’une part, tout est en train de se construire. D’autre part, comme le souligne Elinor Ostrom, Prix Nobel d’économie en 2009, il n’existe pas un modèle de communs, car ceux-ci se réinventent à chaque fois en fonction du contexte local, de ceux qui les portent, de la ressource à gérer, etc… Ce processus demande beaucoup plus d’efforts que d’appliquer un modèle tout fait.

Le processus permanent de réinvention des communs est infiniment satisfaisant parce qu’il laisse l’espace à la diversité dans l’action, à la diversité des acteurs, et surtout, il évite de tendre vers des formes idéologiques totalisantes et donc excluantes.

Réseau francophone des biens communs.

Depuis sa création, VECAM, structure composée d’une dizaine de membres actifs, agit en réseau. Le fonctionnement de l’association doit contribuer à encourager les logiques coopératives pour faire mouvement avec les autres. VECAM s’est inscrite, au fil du temps, au sein de plusieurs réseaux, à l’échelle nationale ou internationale. Aujourd’hui, différents collectifs formels ou informels composent le Réseau francophone autour des biens communs. Des structures autour du logiciel libre, comme l’APRIL ou Parinux, très structurées et organisées. Plusieurs structures gravitant dans la sphère des documentalistes et des bibliothécaires comme le collectif informel et très actif SavoirsCom1, ou l’ADBS. L’Institut Momentum, qui travaille sur le développement durable, les logiques de décroissance et les biens communs globaux.

L’enjeu de cette diversité est de montrer leur potentiel à se fédérer autour de problématiques communes, concernant les communautés numériques et non numériques.
Nous avions organisé en 2005, une rencontre à Telecom ParisTech sur la thématique « Biens communs et développement », au sens développement Nord-Sud.
Ce fut la première rencontre marquant une tentative de décloisonnement de ces communautés, associant autour de la table des personnes travaillant sur les semences d’Indes, des gens travaillant sur le logiciel libre en Afrique, des personnes travaillant sur la science ouverte au Maghreb. Des personnes travaillant sur la propriété intellectuelle en France, sur le médicament avec les actions autour des génériques.

Nous essayions de faire comprendre aux différents acteurs de ces communautés qu’il y avait un dénominateur commun à leurs luttes.
Ce dénominateur commun est l’information contenue dans la ressource, et que ces acteurs tentent de gérer autrement que par la propriété intellectuelle.

Cette information peut être le code génétique d’une plante, le code d’un logiciel, le contenu d’une publication scientifique. Ces informations comme élément premier qui circule et sur lequel on se pose tous cette question de savoir comment les faire circuler, les partager, les donner à manipuler de manière à ce que cela ne soit pas l’objet d’une prédation par quelques uns, et que cela puisse servir les intérêts de destinataires finaux, que ce soit les malades du Sida, les paysans, ou les développeurs de logiciels.

Amorcé en 2005, nous avons creusé le sillon amorcé autour du concept des biens communs, qui nous a paru particulièrement fertile.
Et je ne parle pas ici « du » bien commun, qui intègre une notion normative et auquel je préfère le terme d’intérêt général. Au travers la notion de biens communs, nous cherchons à nous éloigner d’une vision normative. Nous exprimons l’idée qu’il y a des ressources, pouvant être de nature complètement différente, naturelles ou immatérielles, et que ces ressources peuvent être gérées en commun par des communautés qui s’auto-organisent pour les partager, soit au sein de la communauté, soit à l’extérieur. Le choix de ces modes d’organisation dépend de la ressource et du contexte.

Il s’agit dans tous les cas de développer des logiques de gouvernances coopératives permettant de proposer une alternative aux modèles classiques de gestion par le marché ou par la puissance publique.

Nous nous sommes emparés du concept de biens communs dans une période où l’on sent un énorme désarroi des citoyens par rapport à la politique, et cela dans un nombre de pays assez large. Même si les citoyens continuent d’avoir une appétence pour le politique, pour la vie de leur pays, de leur quartier. Il y a une sorte de grand écart. D’un côté, un épuisement face à l’action politique habituelle, les partis, les syndicats, les structures intermédiaires classiques. Et de l’autre côté, une envie, un besoin de faire bouger les choses, car depuis 2007 nous nous enfonçons chaque jour un peu plus dans une crise économique et financière qui croise une crise écologique, une crise qu’Edgar Morin qualifie de cvilisationnelle, culturelle. Cette crise multi-facettes, nous n’en sortirons que si une énergie collective se met en place, qui ne se contente pas d’attendre le marché, soit l’État.

Nous avons besoin de pluralité, à la fois dans les visions du monde que l’on veut porter, et dans les moyens de l’action collective.

C’est cette perspective là qu’offre à nos yeux les biens communs.

Réseau international des biens communs.

Villes en Biens communs est une démarche initiée par la Ville de Brest et entre autre par Michel Briand, élu à la Ville de Brest et membre de VECAM.
Nous nous sommes inspirés de cette initiative pour la reproduire mais de manière un peu différente, dans la mesure où la mobilisation est portée par des collectifs, formels ou informels, et pas par les municipalités.
Des ponts et des partenariats peuvent se mettre en place avec les municipalités, cependant, l’essentiel de la mobilisation repose sur des logiques d’auto-organisation par les acteurs de terrain. C’est la source d’inspiration du modèle Villes en Biens communs.

Cette mobilisation s’inscrit au sein d’un mouvement international des biens communs. Il y a eut précédemment deux rencontres à Berlin. La première s’est tenue en novembre 2010 et l’autre en mai 2013.
Ces rencontres visent à réunir un certain nombre d’acteurs provenant de domaines très différents, de tous les continents.

Tous les champs de l’activité humaine qui appellent une transformation sont revisités.  Il s’agit d’analyser en quoi cette notion de biens communs peut aider à penser un monde qui se développe différemment, avec une implication beaucoup plus forte des citoyens de manière à leur redonner confiance dans leurs capacités transformatrices.

Structuration du réseau des Biens Communs.

Je pense que le mouvement des biens communs a besoin aujourd’hui de fertilisation croisée avec d’autres univers qui se préoccupent de l’intérêt général. Je pense à l’économie sociale et solidaire, je pense au monde associatif.
L’économie sociale et solidaire a beaucoup à nous apprendre sur la manière dont, depuis maintenant quasiment un siècle et demi, se repense les questions de rapport au capital, à la propriété des moyens de production. Je pense notamment beaucoup au modèle des scoops, qui représente toute une inventivité documentée, outillée, sur la gestion du commun, et qui est très intéressante. Mais pour autant, ces modèles n’ont pas forcément intégré les logiques de partage, de circulation dont nous pouvons être porteurs. Il y a donc un premier croisement à organiser entre nous. Une partie du monde associatif, je pense notamment au Collectif Pouvoir d’agir, qui réfléchit beaucoup sur des formes d’auto-organisation citoyenne très proches de la pensée des biens communs. Même si eux n’ont pas une ressource à gérer, pour autant, ils étudient des démarches ascendantes très proches de celles que portent les acteurs des biens communs. On a des choses à se dire, à se raconter sur les manières de faire. Ces rencontres peuvent être sources d’inspiration croisées, d’un côté comme de l’autre.

Événement Villes en Biens Communs. 2013.

Le Festival Villes en biens communs, c’est une multiplicité d’événements auto-organisés. Même si au départ, l’impulsion est venue de Brest et de Paris, aujourd’hui, elle se diffuse dans toute une série de villes comme Lyon, Nantes, Rennes, Bolbec, Ouagadougou. Et nous espérons voir demain d’autres villes et d’autres territoires, quelle que soit leur échelle, rentrer dans la dynamique.

Les événements peuvent être de petite ampleur. Il n’est pas nécessaire qu’une série importante d’événements aient lieu pour rentrer dans le Festival. Dès qu’un collectif se reconnait dans cette dynamique des biens communs et a envie d’organiser quelque chose, celui-ci est encouragé à le faire. L’espace de coordination est notre site web, dans lequel chacun est libre d’y inscrire des événements.

Enfin, bien que les initiatives soient autonomes des initiatives, nous espérons bien, à l’issue du Festival Villes en Biens Communs, capitaliser pour imaginer aller plus loin dans nos actions.

Événement Villes en Biens Communs. 2013. Les publics.

La OuiShareFest, événement organisé par le collectif OuiShare, est une rencontre d’acteurs que je qualifierais presque de professionnelle. Bien qu’il y ait eu une journée ouverte au public, le centre de gravité reste tout de même constitué par les acteurs qui font l’économie collaborative.

L’idée, avec Villes en biens communs, c’est pour les organisateurs de convoquer toute une série de collectifs qui ne travaillent pas forcément les uns avec les autres. Un des objectifs de la rencontre est de permettre à ces acteurs de se découvrir, de mieux se connaître, de construire d’autres initiatives communes.

Dans les événements que l’on organise, l’objectif est de toucher un public beaucoup plus large, très diversifié. Par exemple, les cartoparties, pour apprendre à mettre de la donnée sur Open Street Map, les ateliers Wikipédia, ou les parcours en ville à la découverte des jardins partagés, sont des événements simples à monter mais qui peuvent toucher tous les âges et de toutes les générations.

Par ailleurs, à l’occasion de Villes en biens communs, seront organisés des temps de colloques dédiés à la réflexion sur les communs, et notamment un forum ouvert autour de cette thématique. Ce sont des temps de travail pour interroger ce que nous apportent ou pas les communs dans notre volonté de transformation.

Puissance publique

Il y a un travail à mener sur les rapports aux pouvoirs publics, parce qu’il y a un certain nombre de biens communs pour lesquels on sait que, les communautés auto-organisées seules, ne peuvent suffire à les défendre.

Je pense à l’eau, par exemple. On peut considérer que c’est un bien commun global. C’est une ressource rare à l’échelle de la planète. La communauté humaine a besoin de prendre en main cette ressource et de la protéger. Mais si l’on ne s’appuie pas sur des instruments qui s’appellent les services publics, on n’y arrivera pas.

Dichotomie public/privé

On a besoin de travailler, dans certains cas, par alliance avec les acteurs publics. Et dans d’autres cas, les confrontations avec ces mêmes acteurs publics seront inévitables. En effet, on sait bien qu’il existe toute une série de sujets où, souvent, la puissance publique a tendance à détricoter du bien commun. C’est une tendance qui date depuis les années 80, et plus précisément depuis Margaret Thatcher et Donald Regan. Il y a donc aussi un travail d’affrontement à mener, contre les démarches des acteurs du marché et des acteurs publics, pour reconquérir ou protéger un certain nombre de biens communs.

L’articulation avec le marché et avec l’État se réinvente à chaque fois. Selon les cas, les acteurs des communs se positionneront soit sur des logiques de renforcement mutuel avec ces acteurs,  soit au contraire, sur des logiques de résistance. 

Éducation

Aujourd’hui, dans le monde de l’éducation au sens scolaire, il existe des initiatives comme les AMAP, des cours partagés par les professeurs qui commencent à être sur cette culture du partage. Dans l’éducation supérieure, il existe les MOOCs, cours massivement en ligne, ouverts, qui, au premier regard, participent aussi de cette logique de partage de contenus. Ce qui est compliqué, c’est que l’on est un peu entre Charybde et Scylla sur ces questions d’éducation et de formation. C’est pour cela que les interactions avec la sphère publique et les marchés sont très importants à regarder.
D’un côté, l’appareil historique de l’éducation campe sur des positions de non partage. Tout le système de reconnaissance sociale, de progression et de carrière des enseignants,  est construit sur des logiques de propriété. Les prérogatives de partage et les logiques collaboratives constituent donc un contresens pour le corps éducatif. Par exemple, dans une inspection d’un enseignant de primaire, il n’y a aucun critère portant sur les capacités collaboratives. L’enseignant est inspecté dans sa classe, avec ses élèves, et on ne regarde jamais comment il interagit avec ses collègues, si il participe à la vie de l’école, comment cela se passe avec les parents. On est sur une espèce de vision disciplinaire de l’enseignement.
Il faut arriver à faire bouger ce monde là. Cela commence un tout petit peu, doucement.
À l’inverse, avec les MOOCs, on est sur une problématique complètement opposée, car les MOOCs sont aussi une espèce de Cheval de Troie pour le marché, qui leur sert à privatiser le monde de l’enseignement.
Cela avait déjà commencé avant les MOOCs, et je ne parle pas du E-learning, ancêtre du MOOC. Sans parler de cela, on voit bien qu’une partie du monde universitaire, notamment dans les pays anglo-saxons,  est poussé à trouver des moyens de financement en dehors du financement public. Et de cette manière on les pousse à se transformer en services marchands pour partie de leur activité.
Si les MOOCs sont pour l’instant sont gratuits, il est évident que ce modèle n’est pas pérenne.  Si il n’y a pas de réinjection d’argent public, cela veut forcément dire que se met en place une commercialisation, et donc on va glisser vers un enseignement massivement marchandisé.
C’est compliqué. Nous voyons bien que nous avons une opportunité, soutenue par les technologies en réseau, d’aller vers du contenu ouvert, du partage de méthodologies sur l’enseignement, et en même temps nous voyons bien que nous sommes en tension entre un ancien monde et un nouveau monde et que l’on doit essayer d’en inventer un troisième, qui ne soit ni la caricature du premier, ni le désastre du deuxième.

Valérie Peugeot. Éducation et savoirs partagés.

De toute évidence, le numérique transforme déjà et n’a pas fini de transformer les savoirs primaires dont nous aurons tous besoin tout au long de notre vie, en tant que travailleur, citoyen, habitant de la ville, etc.

Mais nous avons besoin, dans ces nouveaux apprentissages, de nous former une culture numérique. On pourrait traduire le terme culture numérique par Digital literacy en anglais, c’est-à-dire par l’idée d’avoir un socle de connaissances à plusieurs dimensions.

Le terme n’est pas de moi, et c’est quelque chose dont nous débattons beaucoup au Conseil National du Numérique.

La première de ces dimensions, très technique, concerne notre capacité à manipuler le code.

L’apprentissage du code va devenir une forme d’alphabétisation élémentaire, permettant d’être maître de la technique et ne pas se laisser manipuler par celle-ci.

Il s’agit de comprendre ce qu’il se passe sous le capot de l’ordinateur.

Par ailleurs, nous avons également besoin de comprendre les enjeux autour du numérique. Comment se construit l’économie du numérique ? Par exemple, aujourd’hui, les gens construisent une représentation complètement erronée de la gratuité. De même, le fonctionnement des marchés bifaces est complètement méconnu du grand public. Ou encore, la plupart des gens ignorent encore que les grands acteurs du web se rémunèrent sur les données personnelles.

Nous avons besoin de comprendre ce qu’il se passe dans cette économie du numérique en construction. Il s’agit d’une véritable acculturation à mener, du fait des changements permanents de cette économie.

Toutes les questions touchant à la vie privée, aux données personnelles en font partie, et pas seulement sur une approche défensive. Il faut cesser d’être dans un rapport défensif au numérique, posture qui enferme l’utilisateur dans une forme de passivité. L’enjeu est d’aider tous les citoyens à progresser en matière de décryptage.

Enfin, troisième volet, au delà de la compréhension des enjeux, il s’agit de comprendre comment chacun peut mobiliser le numérique dans les différentes facettes de la vie, du travail, dans la vie privée, dans les activités bénévoles, dans la vie de citoyen.

Il s’agit de gagner en pouvoir d’agir, ce que l’on appelle empowerment en anglais. Il s’agit de gagner en capacité à comprendre le monde, à transformer sa propre vie ou sa vie collective, au sein de son quartier, de sa ville ou au sein d’un collectif virtuel.

C’est ce socle, constitué de ces trois sous-ensembles, qui font partie de cette culture du numérique qu’il sera nécessaire de transmettre aux générations montantes.
Et cette transmission devra se faire dans toutes les catégories de métiers. On le voit aujourd’hui, il existe beaucoup de métiers dans lesquels les acteurs n’ont pas encore pris la mesure de ce qui se passait autour du numérique. Certains ont une approche très réfractaires, sans comprendre que le numérique peut être autant un outil de transformation qu’une difficulté. Il est nécessaire d’être sensible à ce double regard sur le numérique. Comprendre comment le numérique peut être une source d’exclusion, de difficulté, de fragilité, mais aussi comment le numérique peut être une source de transformation.

La technologie est neutre, par nature. 

Selon la manière dont on va l’insérer dans les organisations, dans les réseaux sociaux, dans notre vie quotidienne, on va pouvoir en faire quelque chose d’intéressant, ou pas.

C’est le cœur de ce qu’il va falloir mettre dans l’éducation. Après, aujourd’hui, nous voyons bien que se met en œuvre un déplacement des apprentissages. Par exemple, dans certaines expérimentations en Europe du Nord notamment, les élèves ont accès au web et à Wikipédia en particulier pendant leurs contrôles sur table. Ce qu’ils doivent apprendre n’est pas à empiler des savoirs, mais la capacité à les mobiliser, à pouvoir construire un regard critique et à réagencer une pensée à partir de ces savoirs.

Je pense que c’est une rupture absolument déterminante. Il ne faut pas abandonner notre fonction mémorielle, ce serait catastrophique et on a un peu tendance à déléguer à la technologie la fonction mémoire, ce qui est une manière de diminuer l’humain. Pour autant, les injonctions à construire un regard critique chez l’enfant et l’adolescent, injonctions qui existent depuis le début des médias et les discours des années 70 sur l’éducation à la télévision, n’ont pas fonctionné. Ces questions se sont posées bien avant l’arrivée du web et se posent toujours aujourd’hui. Mais je pense qu’aujourd’hui, ce que nous n’avons pas réussi à faire avec les médias classiques, peut-être y arrivera-t-on un peu plus avec les médias en ligne, pour la simple et bonne raison que l’abondance de l’information est telle que nous sommes obligés de nous construire une grille de lecture. On ne peut plus être dans la simple digestion, qui voudrait dire l’explosion, au regard de cette massification.

Si il nous reste encore du chemin à faire, il parait indispensable que dans notre éducation, nous réintroduisions cette fonction critique, qui deviendra structurante.

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