Instituer par le design ?

Restitution de l’intervention d’Alexandre Monnin dans le cadre de la conférence inaugurale « Instituer par le design » qui s’est tenue le 20 novembre 2017 à la Cité du design de Saint-Étienne en ouverture de l’événement Action publique/Public en action/Controverse dans le cadre de la Semaine de l’innovation publique.

Qu’entend-on par instituer par le design ? Instituer est-il le terme qu’il convient de choisir ?
En écho aux préoccupations de ce séminaire, c’est notamment de cela que je vais tenter de discuter au travers cette communication.

La production de futur en tant que commun primordial

Je prendrai pour point de départ le travail d’un théoricien du design et designer australien, Tony Fry, qui pense le design comme futuration.

Tony Fry définit par futuration la production de futur en tant que commun primordial, ce qui l’amène à défendre au plan politique l’impératif du soutenable ou de la subsistance. Tony Fry parle de sustainment imperativ ou de sustain-ability, c’est-à-dire de capacité à subsister, à l’aune où nos métiers, nos actions, nos décisions nécessitent d’être repensées radicalement.
Évidemment, Tony Fry laisse de côté les notions de développement durable et d’autres termes dont il ne veut plus entendre parler.

Dans cette perspective, la question primordiale pour le design devient la question de la subsistance.

Instituer

Le mot instituer est une notion à la fois juridique et symbolique. Peut-être faut-il justement en revenir au droit, et penser les biens communs notamment du point de vue du droit.

Yan Thomas, juriste spécialiste du droit romain, disait :
« Pour établir une cité, il faut instituer une sphère des choses publiques entre les activités et échanges privés. » On pourrait requalifier aujourd’hui cette sphère comme sphères des choses communes. « Instituer quelque chose comme une mise en réserve, une inaliénabilité, en d’autres termes des choses qui n’appartiennent à personnes. »

Comme le dit un commentateur de l’œuvre de Yan Thomas, instituer est finalement un procédé technique consistant à poser comme vrai quelque chose que l’on sait faux, à partir de fictions. La fiction apparait comme principe de tout le droit civil romain. Elle révèle la nature foncièrement subversive du droit, non seulement instituant la nature, mais la tournant à l’envers, la contre faisant, pour transgresser, en le fondant autrement, l’ordre même des choses.
Il y a l’idée qu’instituer, c’est poser l’opposé de ce qui existe, c’est-à-dire des fictions. À partir de ces fictions, on va pouvoir construire un droit.
À partir de ces fictions, et c’est ce qu’à montré Yann Thomas, on va pouvoir instituer même la nature, ce qui semble même un peu contradictoire. La nature est ainsi réincorporée dans le droit.

Je souhaiterais donc questionner ce mode d’institution propre au droit, et voir si l’on peut lui opposer, ou lui apporter un complément en présentant d’autres manières de penser ces questions.

Aujourd’hui, le bien commun apparaît comme un collectif – je préfèrerais l’appellation de collectif à celle de communauté qui semble peut-être plus ouverte, des règles de gouvernance démocratiques, et une ressource. La ressource est gérée en fonction de règles de gouvernance par un collectif.

Dans ces conditions, la question que je pose, aux designers et à tous, est la suivante : voulons-nous de la gouvernance et des ressources et finalement, du monde qui va avec, pour futurer ?
Peut-on produire des futurs avec des concepts, ou avec le monde que pré-suppose l’idée que nous avons affaire à de la gouvernance et des ressources ?

Désœuvrement et processus destituant

Je voudrais alors amener une notion qui a été destinée à porter un contraste par rapport à la notion d’institution. Il s’agit de la notion de destitution, ou de processus destituant, que l’on retrouve sous la plume de Giogio Agamben, ou encore du Comité invisible.

Giogo Agamben dit que « le langage est désactivé de sa fonction informationnelle, communicative par ce désœuvrement, et est ouvert à un autre usage, ce que l’on appelle poésie.
Ce n’est pas facile de dire ce que c’est, mais une définition très simple, c’est soustraire le langage à son économie informationnelle et communicationnelle. Cela va faire cet autre usage du langage que l’on appelle poésie.
C’est quelque chose qui fait partie presque anthropologiquement de la condition humaine.
Par exemple, la bouche est une partie de l’appareil digestif de l’homme. C’est même le premier élément du système digestif. Que fait l’homme ? L’Homme détourne la bouche de cette fonction pour en faire le lieu du langage. Toutes les dents qui servent à marcher vont servir à faire les dentales, etc. Vous voyez, l’homme marche par désœuvrement des fonctions biologiques. Même les fonctions biologiques du corps sont ouvertes à un autre usage. Le baiser, c’est la même chose. Il prend cet élément digestif et en fait une autre chose. »

Le désœuvrement est une activité propre de l’homme, qui consiste à désœuvrer les œuvres économiques, biologiques, religieuses, juridiques, sans simplement les abolir.

Les œuvres économiques, biologiques, religieuses, juridiques sont des choses que l’on peut instituer, et pour lesquelles je voudrais proposer de penser le désœuvrement ou la destitution.

Instauration

Je vais le faire en m’appuyant sur un autre concept, qui peut ressembler au concept d’institution mais qui n’est pas tout à fait similaire. Il s’agit du concept d’instauration, proposé par un philosophe de l’esthétique Étienne Souriau.

Pour Étienne Souriau, l’instauration est un geste qui intensifie l’existence d’un objet ou d’une œuvre. Pour lui, un objet ou une œuvre sont la même chose puisqu’il porte d’une vision esthétique des choses.
L’instauration est aussi le geste qui permet de faire passer une œuvre à faire, encore une virtualité, pensé par Souriau comme une demande qui s’impose à l’artiste. Ce n’est pas l’artiste qui est à l’origine de la créativité mais l’œuvre qui demande à passer à l’état actuel, sans que l’activité de l’œuvre ne soit tout entière en gestation dans le virtuel, sans que l’œuvre se déroule selon un processus inexorable. L’œuvre est une demande d’autre chose que l’artiste tente de satisfaire. L’artiste se met au service de l’œuvre pour un résultat qui n’est en aucun cas garanti.

De ce point de vue, œuvrer ou désœuvrer, au sens d’Étienne Souriau ou de Giogio Agamben, ne sont pas forcément des termes qui sont contradictoires.

Destauration

J’ajoute un autre terme pour compléter celui proposé par Étienne Souriau. Autant, Giogio Agamben avait ajouté celui de destitution à institution. Autant, je souhaite ajouter l’idée de destauration à l’idée de restauration d’Étienne Souriau.
Dans un passage du livre intitulé La couronne d’herbes, Étienne Souriau semble invoqué l’envers de l’instauration. Il parle d’instaurer des paysages fertiles et une biodiversité importante. Pour Souriau, faire cela, c’est d’abord réduire, amorcer un retrait de la présence humaine. Ce qui reste une action entropique, mais qu’il pense d’abord comme un retrait, une réduction. C’est pour cela qu’il me semble important de poser, en face d’instauration, un autre terme qui serait celui de restauration. Souriau parle d’ailleurs de restauration.

Il y a une différence entre l’idée de destauration et celle de destitution qui, selon Giogio Agamben ou le Comité invisible, consiste en un abandon et une attaque. La destitution signifie un abandon des institutions, des organisations, de la technologie numérique, et des éléments assimilés à une seule et même problématique qui est celle de la cybernétique.

Or, il me semble que la notion de destauration n’implique pas cette idée d’abandon. C’est un point très important lorsque l’on parle des communs. En effet, parmi les éléments affectés par cet abandon, le Comité invisible mentionne par exemple les centrales nucléaires.
Finalement, selon le Comité invisible, il faut destituer ce sur quoi nous ne voulons pas nous brancher des institutions, parce que manifestement elles posent problème, elles ne fonctionnent pas, et aussi parce que la finalité des institutions est peut-être de viser à une sorte d’automatisme et de fonctionnement sans l’être humain.

Or, la question que nous pouvons nous poser sait : peut-on abandonner tout cela ? Et prenons pour exemple les centrales qui peuvent être ici paradigmatiques – Peut-on réellement abandonner les centrales simplement à leur belle mort ? La réponse ne va pas forcément de soi.

Notre proposition, avec Diego Landivar, vise à penser un agir adapté à la situation que nous connaissons, et consiste à articuler Instauration et destauration.

Instaurer, d’une part, ou signifier des objets, y compris manufacturés, qui nous entourent, dans la lignée des discussions qui ont accompagnées la rédaction des constitutions ondines où il a parfois été question de donner des droits aux objets manufacturés, fabriqués, et même peut-être aux objets industriels.
Nous héritons, d’une certaine manière, de ce qui existe dans ce monde : les infrastructures, les objets techniques, les déchets.
Et finalement, s’en prendre à ces objets là, c’est créer encore plus de déchets et d’abandon et contribuer à une attitude qui renforce l’obsolescence généralisée dans laquelle nous vivons.

Par contre, le revers de cela, et c’est la condition finalement de cet impératif de subsistance que posait Tony Fry, c’est qu’il faut peut-être aussi destaurer radicalement les innovations, voir les inventions, c’est-à-dire éviter de les faire passer à l’état actuel alors que nous n’avons pas aujourd’hui assez de terre pour accueillir toutes les innovations.

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