Bastien Gallet

Entretien avec Bastien Gallet enregistré le 30 mars 2019 à la Ferme de la Mhotte.

Portrait

Je m’appelle Bastien Gallet. J’ai enseigné longtemps la philosophie. C’était mon métier en école d’art. Et je suis aussi éditeur. 

Mon lien avec le projet du Laboratoire d’Écologie pirate, au départ, c’est Patrick Degeorges. Nous nous connaissons depuis très longtemps. Et nous avons d’ailleurs, ensemble, lancé une collection consacrée à l’écologie politique et à l’éthique environnementale dans les Éditions MF dont je m’occupe, qui est devenu une Édition à part entière nommée Les Éditions Dehors. C’est ensemble, au départ, que nous avons conçu cette collection.

Nous avons beaucoup discuté ensemble de ce qui relève de la méconnaissance des questions d’écologie politique en France.

On fait comme si on connaissait ces sujets, alors que l’on ignore la plupart des auteurs, essentiellement aux États-Unis, en Angleterre et en Norvège, qui ont abondamment écrit sur ces questions depuis très longtemps. C’est comme une tradition ancienne maintenant, et qui remonte au 19e siècle aux États-Unis.

Nous nous sommes longtemps dit qu’il fallait faire connaître ces textes, les publier, les traduire. Nous avons commencé avec Arne Næss, Paul Shepard. Et avec, de manière plus périphérique, James Gibson qui proposait cette théorie écologiste de la perception dont parle si souvent Tim Ingold, que nous avons traduit récemment.

Nous entretenons avec Patrick cette réflexion continue sur des questions d’écologie politique. C’est donc très naturellement, j’ai été ravi de pouvoir étendre à d’autres ces conversations et ces réflexions.
C’est ce que nous avons fait lors d’un séjour dans la Drôme avec les co-fondateurs du Laboratoire d’Écologie pirate, Étienne, Denis Chartier, Nathalie Blanc. Bruno était là aussi je crois, et puis Cyria Emelianoff.Ce qui s’est passé là-bas est assez curieux. Nous avons réussi à nous mettre d’accord sur à peu près rien, sinon quand même que sur le fait que nous étions face à une crise systémique, et même un effondrement systémique. Nous nous somme trouvés assez désemparés. C’était finalement un moment assez douloureux. Il s’agissait d’accepter cette crise comme évidente, mais aussi le fait que nous étions impuissants. Aucun des outils épistémologiques ou théoriques à notre disposition ne permettait de trouver les moyens de penser des réponses à cette situation.

Et c’est grâce à Denis Chartier que nous sommes arrivé ici, à la Ferme de la Mhotte. J’avais déjà entendu parlé de Bureau d’Études. Il se trouve qu’ils ont étudié à la Haute École des arts du Rhin, à Strasbourg, là où j’ai longtemps enseigné. C’est donc avec grand plaisir que l’on s’est retrouvé ici.

L’enquête que nous avons commencé à mener dans ce territoire s’est rapidement transformée en co-enquête avec ses habitants, et tous ses habitants d’ailleurs, c’est-à-dire pas seulement les habitants humains.
L’enquête a permis de faire se rejoindre et se recouper des préoccupations de différentes natures qui étaient les miennes.

L’enquête menée au travers le projet de Laboratoire d’écologie pirate a d’abord été, pour moi, une enquête sonore. Il s’agissait d’aborder le territoire par le son. Enregistrer les sons. Enregistrer les voix. Enregistrer les ambiances. Ne plus voir, mais écouter. Ne plus regarder, mais écouter.

Je l’ai fait longtemps ici, un peu partout. J’ai pris des sons dans différents lieux, choisis. J’ai repris des sons à différentes époques, quand nous sommes revenus. J’ai des strates temporelles sonores près de l’école Steiner, dans le bois, sur les chemins. Je pourrais presque faire une cartographie sonore et temporelle des lieux.

Paysage sonore

Par la démarche d’enquête, j’essaie de repenser le paysage sonore. C’est aussi ce que j’essaie de faire plus théoriquement par ailleurs, en critiquant le concept de soundscape que Raymond Murray Schafer l’a élaboré dans son grand livre de 1977 qui s’intitule Le Paysage sonore (originellement publié en anglais sous le titre The tuning of the world).

La conception du paysage sonore proposée par Murray Schafer reprend les éléments fondamentaux du paysage visuel. Tous ces concepts sont en quelque sorte des décalques de concepts visuels dans le champ sonore. La perspective, par exemple profondeur de champ, en sont quelques exemples. Ou encore le fait de penser le paysage par rapport à un écouteur qui aurait un point d’écoute privilégié. Cette approche recouvre une perspective monocentrée. De même, toutes les distinctions qu’il opère entre les paysages haute fidélité et basse fidélité reposent uniquement sur un ratio signal/bruit.

Cette approche m’a semblé particulièrement problématique. C’était l’occasion, ici, d’essayer de penser et de mettre en pratique d’autres idées, d’autres concepts de paysages sonores, en privilégiant par exemple les concepts de lisière ou d’écotone.

Un écotone est un terme qui désigne, en écologie, des zones frontières entre des milieux ou des écosystèmes.

En fait, nous sommes toujours plus ou moins dans des zones lisières. Surtout dans notre monde, où les zones sonore préservées ou identifiables sont de plus en plus rares. Aujourd’hui, on ne va pas dans une forêt sans être immédiatement confronté à des sons qui viennent d’à côté, de pas loin. Des sons de voiture et de tracteur, ou et des sons d’activités qui consistent à travailler la terre, à épandre diverses substances ou à couper des arbres. Il faut accepter cette dimension là. Et c’est une dimension qui est manifestement davantage audible que visible

Le son traverse les limites entre les zones et les milieux. En prenant du son, on se rend compte que l’on est davantage dans des zones qui ressemblent à des zones frontières. 

D’ailleurs, une étude américaine a montré que les zones silencieuses dans le monde étaient aujourd’hui très réduites. Et les zones où des bruits humains sont absents se comptent sur les doigts de deux mains à peine.

Il y a là un travail pratique et théorique à mener de front, et qui implique une autre relation à l’environnement et à l’entourage. Il s’agit d’accepter que les sons se mêlent et de reconnaître une hétérogénéité, une habileté, une incertitude, nous oblige à des-identifier les paysages sonores et d’accepter qu’ils se mélangent, se confondent, et qu’ils fusionnent les uns avec les autres.

C’est un moyen très construit, très utile, pour aborder une première approche du territoire. C’est par cette approche là que j’ai commencé. Commencer par écouter. Commencer par se rendre compte que ces sons d’origines diverses se mélangent, et qu’il est inutile d’adopter un point d’écoute qui essaierait d’effacer ces sons accidentels et non désirés.

Ce qui est intéressant, c’est que cela permet ici de penser à ce que l’on peut appeler la coexistence des sons et des pratiques sur un même territoire. 

Et je pense que c’est un bon point de départ pour approcher un territoire que de reconnaître que les sons d’origines très diverses doivent exister les uns avec les autres, quoi qu’on fasse. Évidemment, toutes sortes de querelles de voisinage ne vont pas se produire à ce sujet.

C’est aussi reconnaître, en écoutant plus attentivement, qu’il a derrière les sons les plus évidents et massifs d’autres sons plus discrets, moins facile à entendre, des sons minuscules et qui existent au même titre. En écoutant, peu à peu, on se rapproche d’autres dimensions d’un même terrain. Nous avons accès à différents niveaux d’une même réalité. 

Si on se rapproche du sol, par exemple, d’autres types de sons. Dans la maison où nous logeons, des termites sont à l’œuvre. Ce sont des sons que nous entendons quand nous prêtons l’oreille, qui produisent un intéressant bruit de fond, un peu menaçant. Et dès que nous nous élevons, nous entendons le son des oiseaux. 

L’étagement des sons, qui se produit à l’écoute, est très intéressant pour évaluer les questions qui touchent à la coexistence des habitants et à l’existence simultanée de strates que l’écoute rend sensible.

C’est un premier matériau, une première approche de l’enquête qui s’est fait par le son et par le paysage sonore.

Fiction

L’autre approche de l’enquête, que nous avons développé au travers le laboratoire d’écologie pirate, est plus en rapport avec ce que l’on pourrait appeler la fiction. C’est une idée de Nathalie Blanc, au départ, d’essayer d’observer, de décrire et d’adopter le point de vue d’un animal. Il s’agit de composer avec lui, en l’observant à distance, un texte qui, soit rende compte de cette expérience, soit prenne sa place, soit évoque son rapport au monde.

Il s’agit d’essayer de penser l’impensable, c’est à dire de penser le monde du point de vue du vivant. C’est une approche en rapport avec la biosémiotique.

Les mondes animaux sont autant des mondes que les nôtres. Ils sont des mondes parallèles au notre. Ils sont des mondes, non pas possibles, mais d’autres mondes réels au sein du monde. Ce qui ferait du monde une composition de mondes.

Ces animaux émettent des signes, qui ne sont pas forcément que des signes d’ailleurs. Ces animaux lisent et voient dans le monde autre chose que nous. D’autres signes font sens pour eux.
Ce travail là est intéressant, précisément parce qu’il hétérogénéise le monde, autrement que par les sons. On se rend compte que, derrière ces sons, il y a des êtres qui perçoivent le monde différemment et pour qui ces sons ont un autre sens que pour nous.

Cette approche recoupe d’une part un travail d’écriture de fiction que je mène par ailleurs. Il m’est arrivé d’écrire des romans.

Et d’autre part, cette approche recoupe une réflexion que je conduis sur ce que c’est que rencontrer un individu, une autre espèce notamment, par les sons et par la musique. Dans quelle mesure cette rencontre peut avoir lieu ? Dans quelle mesure peut-on parler d’une rencontre réelle ou effective entre deux individus d’espèces différentes ? Il ne s’agit donc pas seulement de noter ou de mettre en musique les voix animales mais interagir par le son avec des animaux. Dans la mesure où ces sons n’ont pas le même sens pour eux et pour nous, comment peut-on émettre des sons qui, pour eux, auraient un sens, ou qui pourraient être partagés avec nous, par exemple du point de vue de l’esthétique ?

Le plaisir que l’on prend à jouer pourrait-il être partagé ? Par exemple, par les oiseaux chanteurs ? Il existe assez peu d’espèces animales qui vocalisent, qui apprennent à chanter et qui se dotent peu à peu d’une voix. Il y a les oiseaux-chanteurs, les cétacés, les chauves souris et puis et l’homo sapiens. Peu d’espèces savent le faire. La plupart des espèces sont dotées d’un cri, qu’elles peuvent composer avec d’autres. Il y a de très beaux chœurs de singes ou de grenouilles, mais ces espèces ne peuvent pas varier ou transformer individuellement leur cri.

C’est donc quelque chose qui m’intéressait, tout comme que le fait de retourner les points de vue. Une fois que l’on essaie d’imaginer ce qu’il est possible de faire avec tel ou tel animal.

Est-ce que l’on va pouvoir partager des sons ? Certes, les oiseaux imitent nos sons et nous pouvons imiter les leurs. Mais la tentative d’interagir avec eux dans le moment, comme le font certains improvisateurs, me paraît un peu illusoire. Pour autant, on sait que sur de très longues durées, nous partageons des sons. Nous imitons les oiseaux et ils nous imitent.

Un partage d’expérience entre les êtres vivants s’effectue à des échelles qui ne sont pas celles d’une vie animale ou même d’une vie humaine.

Les travaux d’Eduardo Kohn sont intéressants à ce sujet. Son utilisation des concepts de Perse lui permet de penser des modes de représentation qui ne sont pas uniquement symboliques, mais qui peuvent être également indiciels ou le fait d’images

Un oiseau imitant une voix humaine, un bruit mécanique ou machinique. Un homme imitant une voix animal. Cela relève de ce mode de représentation qui n’est effectivement pas symbolique, et qui fait que l’on partage, au fond, quelque chose. On partage ici des images sonores, par exemple. C’est ce que l’on pourrait appeler la contagion des ressemblances.

Nous avons ce rapport avec le vivant, mais nous ignorons l’avoir. Nous cherchons à faire autre chose, c’est-à-dire à improviser ou à faire des choses qui sont relativement impossibles à mettre en place puisqu’il faudrait pouvoir passer du temps avec un animal. On peut passer dix minutes avec un rossignol, et puis celui-ci va voler ailleurs. Comment le retrouver ? Comment établir une relation durable avec un rossignol ? C’est probablement impossible, mais ce n’est pas grave puisque nous avons des relations durables avec le chanteur à l’échelle des siècles, si ils ne disparaissent pas évidemment.

Évidemment, quand on prend le point de vue des animistes, comme les indiens qu’étudie Eduardo Kohn ou même de la plupart des tribus amazoniennes, on se rend compte qu’il y a chez eux cette idée profonde que tous les chants humains et tous les chants rituels importants viennent de la forêt et leur ont été enseigné par les oiseaux, et par évidemment les esprits qui revêtent à nos yeux l’apparence oiseaux.
Une inversion extraordinaire s’opère. Ce ne sont pas les oiseaux qui nous imitons, mais c’est bien nous qui apprenons à chanter en écoutant les oiseaux. C’est en allant dans la forêt que nous recueillons ces chants à reproduire.

Peu importe la réalité ontologique que l’on attribue aux autres espèces. Il y a cette idée que la relation existe depuis le début. Notre existence suppose et est précédée par cette dimension relationnelle.

Nous sommes le produit d’une relation avec les entités, les animaux et les êtres qui nous entourent.

Nous sommes comme des ignorants ou des idiots qui réapprenons ce que nous sommes censés savoir depuis toujours.

Nous redécouvrons ce que nous sommes au moment précis où l’altérité tend à disparaître.

Le son et la fiction sont deux manières de retisser des liens existants, mais que l’on a perdu, que l’on ne sait plus avoir, construire ou penser. Nous ne voulons pas le faire comme nous le faisions auparavant. Nous sommes obligés de le faire autrement. Cela passe notamment par l’art, la fiction et des théorisations successives.

Savoirs

J’ai l’impression qu’à chaque fois que nous venons sur les lieux de l’enquête, nous approfondissons un peu ce rapport au territoire, et nous l’augmentons. Le son était une première approche. La fiction et l’anthropologie en sont une deuxième. Et puis, nous avons ensuite eu accès à une autre dimension du territoire, qui est la dimension énergétique, et qui supposait un autre type d’expérience. Nous nous sommes retrouvé là, d’une manière tout à fait étonnante. Cette dimension énergétique relevait pour moi de quelque chose de tout à fait inconnu. Nous étions confrontés à la réalité de l’expérience de ces couches énergétiques du monde et de ces réseaux. C’était assez étonnant à faire, d’autant plus que nous l’avons fait en deux temps.

Tout d’abord, notre approche des couches énergétiques du territoire s’est faite au travers le récit d’un géologue qui avait un don, c’est-à-dire une capacité à sentir les énergies, et notamment les points d’eau. Il était naturellement sourcier. Puis il a appris à devenir géobiologue jusqu’à travailler sur la mémoires des lieux, c’est-à-dire sur les présences rémanentes des émotions et des troubles affectifs qui perdurent dans certains lieux, et dont il faut nettoyer les lieux pour que d’autres habitants puissent y vivre. Ce travail consiste donc en quelque sorte à exorciser les lieux des troubles, des maux et des blessures passées, mais aussi, concrètement, à amplifier des lignes d’énergie. C’est ce qu’il a fait notamment près de l’école Steiner au travers ce qu’il appelle les lignes sacrées, sur lesquelles ont été construites les églises romanes.
En géologue, il trouve les roches qui, d’un point de vue cette fois-ci géobiologique, vont permettre l’amplification de ces lignes d’énergie et renforcer la protection invisible des lieux.

Dans un second temps, nous avons rencontré un guérisseur, qui n’a pas le savoir géologique du premier, et qui bricole.

Nous sous sommes alors rendu compte, avec Émilie Ramillien notamment, qu’il y avait une sorte de rupture temporelle historique entre nos pratiques contemporaines et une pratique du monde issue de traditions locales, des campagnes et du bocage, qui permet d’accéder à ces niveaux de réalité, aux énergies, aux vertus des plantes.

C’est un rapport immédiat et ancien, transmis au monde environnant.
Cette rupture s’est faite au moment productiviste de l’après guerre. Il a fallu industrialisé l’agriculture. Tous les fils de paysans ont été envoyés dans des écoles, où ils ont désappris ce que leurs parents savaient.

On a maintenant ici des gens qui se souviennent de ces savoirs, mais qui ne savent plus comment les posséder, comment les agir, comment les rendre concrètement utiles.

Ils sont obligés de réinventer, de bricoler en passant par d’autres détours, d’autres biais, par des pratiques New Age plus abstraites, par exemple, ou par d’autres savoirs.

Ces nouvelles générations bricolent des pratiques que leurs parents n’ont pas pu leur transmettre, sans oser forcément leur en parler. C’est une forme d’ignorance, qu’ils ne veulent s’avouer, ni avouer non plus aux générations précédentes.

Parmi ces démarches, par exemple, un guérisseur a bricolé une sorte de kung-fu énergétique. Il utilise le kung-fu pour pratiquer sa thérapie qui consiste à remettre d’aplomb l’équilibre énergétique des corps. Sa présence est une évidence. On l’appelle parce que l’on a un problème. On l’appelle pour soigner les chevaux, on l’appelle pour exorciser des maisons.

Tout cela se fait sans aucune difficulté, dans un monde où, par ailleurs, ce type de pratiques est impossibles et inimaginables. On constate ici, peut-être encore plus que dans les villes, que nous vivons un monde très schizophrène et très hypocrite.

On récupère tous ces savoirs perdus par des biais très divers et on les fait ré-exister, mais très secrètement, dans une sorte d’étrange semi-clandestinité. Une semi-clandestinité peu profonde d’ailleurs, puisqu’il suffit de gratter à la surface pour y avoir accès.

La semi-clandestinité de ces pratiques hétéroclites est à la fois bonne et mauvaise chose.

En laissant exister ces pratiques et en les tolérant, on ne remet pas en cause de grandes idéologies dominantes et l’origine du balayage et de la destruction des savoirs anciens. On ne remet pas en cause ce qui a empêché leur transmission jusqu’à nous.

On se retrouve donc face à tout un ensemble de savoirs très hétéroclites, mal organisés entre eux, et qui donnent accès à des couches différentes de réalité. Ces savoirs ont de statuts divers, sont nommés diversement et aucun corpus stable ne permet de penser de manière unifiée cette zone.

On la nomme à la manière de Rudolf Steiner et que sais-je. Tout est bon, mais sans que l’on puisse véritablement organiser un rapport entre un savoir et des pratiques. Des pratiques bricolées s’associent un savoir multiple. On découvre un peu les ruines de ces connaissances anciennes. Et en même temps, ces pratiques augmentent notre réalité

Tout à coup, notre réalité est augmentée par un monde que l’on ignorait, et qui est là. 

Non seulement la réalité s’augmente, mais elle nous dote de facultés nouvelles. On se met à sentir des énergies, des réseaux que l’on ne sentait pas ou que l’on croyait ne pas pouvoir sentir. Nous augmentons de plusieurs strates nouvelles la réalité quotidienne. Nous finissons par être un peu transformé par cette enquête, qui devient une co-enquête.

Nous finissons par enquêter sur nous-même et sur la constitution étrange de cette ignorance profonde que nous apprenons être notre condition.

Nous sommes à la fois les êtres sachants, par excellence. Nous savons plus que toutes les générations antérieures, plus que la plupart. Et en même temps, nous savons rien. Ce n’est pas socratique. Au contraire, notre arrogance est socratique. 

Socrate est le premier à avoir énoncé à ceux qui savaient, effectivement, qu’ils ne savaient rien. Parce que ceux qui savaient maîtrisaient parfaitement les pratiques, mais ne pouvaient les penser en termes philosophiques. Ils ne pouvaient pas faire passer cette pensée de leurs pratiques au niveau du concept et au niveau de l’idée. De ce point de vue, Socrate a joué un rôle dévastateur. Il a retiré à ces personnes, ces êtres et ces métiers, la connaissance qu’ils pensaient avoir de leurs pratiques. Il se trouve que Socrate, qui ne savait rien, s’est mis à en savoir plus que ceux qui savaient effectivement.

Nous sommes encore dans cette position un peu socratique. Nous pensons savoir plus que ceux qui savent effectivement. À tel point que nous avons empêché ceux qui savent d’exercer leurs pratiques et de maîtriser leurs connaissances. Nous les avons acculturés. Nous avons remplacé ces connaissances sélectives par d’autres, scientifiques, générales, etc

Nous avons renversé le système fonctionnel du savoir, qui était empirique et qui est devenu abstrait.

Nous nous sommes mis à appliquer des connaissances produites, par ailleurs, sur les territoires, sans rapport les uns avec les autres, et avec les effets que l’on connaît.

Il ne s’agit pas de critiquer la science pour autant. La pratique de la science est beaucoup plus hétérogène, complexe, étrange et chevelue que les scientifiques eux-mêmes veulent bien le reconnaître, et que les épistémologues le disent.

Il s’agit de redonner à ceux qui savent la consistance de leurs savoirs. Redonner à ceux qui savent une puissance que l’on leur a fait perdre. Et il s’agit aussi de nous attribuer, à nous-même, une puissance que l’on ignore avoir, par pure arrogance.

Encore une fois donc, nous sommes pour l’instant au milieu de cette étape. Nous essayons de discerner ce qui nous arrive, d’appréhender comment faire, comment penser cela et comment se laisser faire aussi. 
Peut-être que l’étape suivante consistera à se laisser porter et à prendre maintenant ce que l’on a pressenti. Il s’agirait maintenant de vraiment apprendre à se relier et à connaître cet environnement que nous avons commencé par découvrir un peu abstraitement et de l’extérieur.

Je pense que cette expérience aura forcément aussi des effets sur notre pratique personnelle par ailleurs. En ce moment, je travaille précisément sur un roman qui essaie de penser comment un pasteur genevois se trouve confronté à des indiens Tupis et comment il réapprend à parler à leur contact.  C’est l’histoire de l’évolution de sa pratique linguistique et de la manière dont, peu à peu, au contact d’un monde différent, il se met à parler différemment, à relater différemment de son expérience, à apprendre d’autres mots et à percevoir différemment le monde. Son outillage conceptuel et linguistique va se modifier, parallèlement aussi à la manière dont son corps est affecté, et à la manière dont lui-même aussi perçoit le monde.
Il y a là un travail qui finalement n’est pas sans rapport et sans lien avec ce que l’on essaie d’expérimenter à notre petit niveau.

Sommes-nous vraiment transformés par ce qui nous arrive ? Il nous est impossible de le mesurer pour l’instant. En tout cas, nous en sommes prêts à faire ces expériences là et à apprendre de nouvelles choses.

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