Gwenaëlle Bertrand

Entretien avec Gwenaëlle Bertrand enregistré le 1er novembre 2018 à Saint-Étienne. Gwenaëlle Bertrand est Maître de conférence en design à l’Université Jean Monnet à Saint-Étienne. Elle est également designer associée à Maxime Favard au sein du studio MAXWEN.

J’envisage la recherche, l’enseignement et la pratique du design comme un ensemble cohérent et stimulant.

En 2016, j’ai soutenu une thèse sur le design critique intitulée Le design critique et les nouveaux enjeux de conception : un territoire historico-géopolitique de 1960 à nos jours. Ce travail de recherche est articulé autour de deux axes principaux : le premier témoigne du recours à un design provisoire dans un état en crise, et le second interroge une forme politisée du design critique.

Au travers ma démarche de recherche, je tente de défendre le design comme potentiel opérateur critique de nos sociétés.

Provisoire

La première notion que j’aimerais discuter est celle de provisoire. Il ne s’agit pas seulement de provisoire comme caractère palliatif, mais bien de ce provisoire qui requiert une habileté à prévoir, à pourvoir, à l’intérieur même d’une situation d’urgence.

Certains exemples majeurs de désobéissance civile relèvent, selon moi, de ces actes provisoires.

Je pense notamment l’ouvrage d’Ernesto Oroza, Rikimbili. Une étude sur la désobéissance technologique et quelques formes de réinvention, qui met à jour les productions cubaines au regard des difficultés sociales, économiques et politiques rencontrées par le pays. Cuba est passé de l’influence des États-Unis à celle de l’URSS du point de vue de la culture vivrière. L’auteur Ernesto Oroza, par ailleurs artiste et designer, raconte qu’en premier lieu les cubains ont tenté de faire perdurer les objets américains. Mais finalement, une fois que les pièces mécaniques techniques, technologiques furent épuisées, un fait nouveau est apparu dans cette activité vitale de réparation : l’hybridation des pièces américaines récentes avec des produits
soviétiques.

Ernesto Oroza témoigne de la singularité de cette industrie cubaine. Pour réparer convenablement leurs produits, les cubains ont dû créer leurs propres machines, uniques, particulières, adaptables et d’ailleurs souvent familiales.

Faute de moyens mais aussi d’accessibilité à un certain marché, des citoyens ont appris à contrer l’obsolescence programmée.

Ce qui n’était alors qu’un moyen provisoire de résistance est devenu, avec le temps, une méthode de gouvernance. C’est cette dimension qui m’intéresse dans la notion de provisoire.

De la nécessité d’agir peut naître une forme d’émancipation des individus à l’échelle d’une société, où chacun reste en capacité d’exister avec l’autre et de déterminer, peut-être, de nouveaux communs.

Déconstruction

La seconde notion qui m’intéresse relève d’un caractère plus tactique. Il s’agit de la déconstruction, chère à Jacques Derrida.

Nous pourrions réfléchir à l’idée d’un design déconstructif, en précisant qu’il ne s’agirait pas de porter à défaut le système (comme on peut trop vite l’appréhender avec le design critique), mais plutôt d’agir avec le système.

Jacques Derrida expliquait que pour qu’il y ait déconstruction, il faut que s’opère la création d’un espacement ou d’un écart pour pouvoir réfléchir. L’auteur précisait dans sa démarche qu’il ne s’agissait pas de démolir les structures qui édifient la pensée, mais bien de les habiter différemment, de les défaire, les décomposer.

Jacques Derrida proposait d’agir depuis l’intérieur du sujet, et sans s’attacher à une forme d’occurrence. Puisque pour Jacques Derrida, la déconstruction est toujours emportée par son propre travail. La déconstruction est mouvement. Elle est résiliente.

La déconstruction est une tactique qui garantit qu’un modèle ne se substitue pas à un autre. Les écarts produits pour réfléchir n’ont pas pour but la diversification des possibles, mais répondent finalement à cette fragilité d’un système qui repose essentiellement sur la conception d’éléments opposés.

Jacques Derrida expliquait par exemple que l’individuel et le collectif sont deux entités qui ne peuvent pas exister l’une sans l’autre, car l’appropriation de soi passe ou suppose une assimilation ainsi qu’une expropriation collective. Dans ce jeu, Derrida montrait bien qu’il ne s’agit pas de dualité, mais au contraire de complexité. Un individu n’existe pas seulement par lui-même et pour lui-même, mais aussi par et pour les autres.

La déconstruction est une invitation à regarder les choses autrement, et une forme de tactique potentiellement remobilisable par les designers pour œuvrer à de nouvelles formes de gouvernance.

Protoformes

J’emprunte le terme protoformes à Alessandro Mendini, qui en 1974 prend un peu de recul sur son travail éditorial au sein du magazine d’architecture Casabella en tentant d’expliquer pourquoi, depuis plusieurs années, il conçoit des artefacts qui ne sont pas destinés à leurs fonctions pratiques d’usage. Il explique, par exemple, pourquoi la chaise qu’il conçoit ne sert pas à s’asseoir, mais à représenter les usages, les rituels, les rapports possibles avec cette chaise, et ce que cela implique en terme de transformation de nos modes de vie.

Plus qu’une forme, Alessandro Mendini conçoit une protoforme.

J’ai gardé à l’esprit cette idée que le designer pouvait s’extraire de la réponse à une commande, et s’extraire de la forme pour produire des protoformes. Il s’agit de s’interroger sur la manière dont le designer peut concevoir des formes d’appropriation critiques des territoires. Ces formes tendent à faire émerger une pensée davantage qu’elles ne répondent à une commande par l’utilité première des usages.

De nombreux architectes et designers s’attachent à développer une autre appréhension du monde par les moyens des protoformes : Urban Re-Identification Grid présentée par les architectes britaniques Alison Smithson (1928-1993) et Peter Smithson (1923-2003), Agronica et l’urbanisation faible d’Andrea Branzi dans le cadre du centre de recherche de la Domus Academy, ou encore les travaux d’Anthony Dunne et Fiona Raby.

Urban re-identification
Alison and Peter Smithson. Reproduction of the ‘Urban re-identification’ grid, presented at the ninth CIAM congres in Aix-en-Provence, 1953. NAI Collection, TTEN f2. Repository of the original grid: Centre Pompidou, Paris.
Agronica, Andrea Branzi.

J’ai conscience aussi que les communs que ces designers mettent à l’épreuve se font à travers leur propre singularité, leur propre modes de représentation. Mais je pense qu’il existe un croisement entre ces territoires fictifs et une anthologie de l’action qui participe des communs

Finalement, je me demande, et c’est ce sur quoi je travaille en ce moment, si l’on a nécessairement besoin de co-créer pour faire commun.

Je pense aussi à Gilbert Simondon , qui parlait dunités transductives (1). Gilbert Simondon expliquait que l’humain est en capacité de se déphaser par rapport à lui-même, de se déborder, se dérober de lui-même pour se constituer.

C’est le rapport à l’altérité qui fait l’identité, c’est-à-dire que nous sommes parce que les autres se sont également constitués. La conception m’amène à penser que la singularité est porteuse de ces communs.

Dans l’histoire de l’architecture et du design, depuis quelques années, les protoformes concernent moins ce qui est constitutif d’un espace, qu’il soit extérieur ou intérieur, que ce qui est de l’ordre de la prothèse, et de ce qui peut relever du corps.

Réfléchir au(x) commun(s), c’est certainement aussi penser une conception infra-politique du corps et de l’être. C’est-à-dire se demander comment notre propre expérience intrinsèque peut devenir un objet de réflexion collective.

Corps social

Je souhaiterais proposer de réfléchir sur la notion de corps social.

Il existe une correspondance entre le singulier et le collectif qui me semble être au cœur d’une réflexion sur les communs. Mais il y a aussi, et surtout, un phénomène d’interdépendance entre le corps biologique, organique et la société en tant que structure.

Bien sûr, on pense d’emblée à Michel Foucault, qui parlait du corps comme objet et cible du pouvoir. Il expliquait qu’à l’aide d’un quadrillage des corps et des comportements, le pouvoir pouvait administrer des conduites. Il parlait de biopouvoir.
Finalement, on se rend compte que ces même biopouvoirs sont des sujets
de réflexion pour les designers, puisqu’ils mettent en gérance tous les aspects de la vie, tels que l’alimentation, le travail, la santé, l’éducation.

La notion de corps social me semble impliquer nécessairement la pensée des relations entretenues avec le vivant, les milieux, les structures de gouvernance. Le corps social est le lieu de l’hybridation et l’occasion de ne pas systématiser une pensée anthropocentrée en intégrant le non-humain. Il s’agit de privilégier ce que l’on pourrait appeler une économie de l’implication qui suppose une appropriation très personnelle et un engagement singulier envers des actions communes.

Penser le corps social est une manière de se constituer dans la relation à l’autre, à l’humain et au non-humain.

Si l’on revient sur l’ensemble des termes que j’ai abordé dans cet entretien (provisoire, déconstruction, protoforme et corps social), on s’aperçoit que le singulier n’est pas simplement le constituant des communs. Il semble en être une approche.
La réception joue un rôle important. Peut-on recevoir en commun ? Peut-on appréhender cette notion des communs par celle du corps social, c’est-à-dire une singularité mise à l’épreuve du collectif ? Est-ce que je fais commun lorsque j’adopte une écriture singulière, mais que je cherche à la transmettre de sorte que l’on s’en empare collectivement ?

Pour aller plus loin :

Ludovic Duhem, « L’idée d’« individu pur » dans la pensée de Simondon », Appareil [En ligne], 2 | 2008, mis en ligne le 16 septembre 2008, consulté le 13 mars 2019. URL : http://journals.openedition.org/appareil/583 ; DOI : 10.4000/appareil.583

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