Sébastien Thiéry

Entretien avec Sébastien Thiéry, fondateur du PEROU, enregistré le 25 mai 2019.

PEROU, Pôle d’exploration des ressources urbaines

Association loi 1901 fondée en septembre 2012, le PEROU est un laboratoire de recherche-action sur la ville hostile conçu pour faire s’articuler action sociale et action architecturale en réponse au péril alentour, et renouveler ainsi savoirs et savoir- faire sur la question. S’en référant aux droits fondamentaux européens de la personne et au « droit à la ville » qui en découle, le PEROU se veut un outil au service de la multitude d’indésirables, communément comptabilisés comme cas sociaux voire ethniques, mais jamais considérés comme habitants à part entière.

Cette conversation a été enregistrée dans le cadre de l’événement Publishing Sphere à Montréal, portant sur les pratiques d’écriture et de publication. Elle a lieu au moment où le PEROU engage une procédure visant à faire reconnaître par l’Unesco l’acte d’hospitalité au patrimoine mondial.
Alors que cette procédure pose un certain nombre de questions relatives à l’écriture et à la publication, Sébastien Thiery propose dans cet entretien un inventaire et une description des gestes d’écriture et des actions éditoriales du PEROU.

Des actes. À Calais et tout autour. Sous la direction de Sébastien Thiéry. Post-éditions. 2018

Agir

La dernière publication du PEROU, sur laquelle s’adosse la procédure d’inscription de l’hospitalité au patrimoine immatériel de l’Humanité, s’intitule Des actes.
Il y a un malentendu, ou peut-être quelque chose de distendu, dans la reconnaissance de ce qui est acte, et de ce qui fait acte, le PEROU étant supposé être une espèce de collégialité, un collectif d’activistes. Et en même temps, les actes dont il est question dans le livre du PEROU, ce sont des actes d’hospitalité qui sont effectivement ces interventions dans le monde de celles et ceux qui font l’hospitalité. Il y a un acte éditorial aussi, comme on fait les actes d’une recherche, qui consiste à rendre publics ses actes et de les inscrire là.
J’aime assez cette indétermination de l’agir, qui pose un brouillard premier de la position du PEROU, et de ce que l’on reconnaît, qualifie de l’ordre de l’acte, et de l’acte de création notamment.
Est-ce le travail du PEROU, ou le fait de celles et ceux que l’on rencontre, et sur lesquels l’on enquête ?

Enquêter

Enquêter, c’est le fond de l’affaire. Je le tire d’enseignements fraternels et d’une grande amitié philosophique avec Bruno Latour. Il y a, pour toute une école de pensée contemporaine, ce souci de remettre à l’ordre du jour – un autre ordre du jour – l’enquête.

Il me semble que nous nous sommes embarqués, depuis des années, dans des diatribes idéologiques invraisemblables. On finit par s’affronter avec deux ou trois idées, qui nous serviraient de gouvernail, et qui ont complètement pris congé du monde.

Notre terra incognita contemporaine est l’expérience. Il faut remettre un pied dans l’expérience comme on a mis un pied sur la Lune.

Enquêter, c’est d’abord ce souci de rénover le répertoire des savoirs de et sur ce qui a lieu, ce qui fait lieu, dans toutes ces contrées sur lesquelles on ne se risque plus.

On s’affronte à coup d’idées sur ce que sont les situations habitées par les personnes migrantes, par les Roms, par les sans-abri, qui sont écrasées par de l’imagerie morale. On n’explore pas et on ne trouve pas les moyens politiques de décrire les puissances de ces situations-là.

Enquêter, c’est presque le tout de l’affaire.

Mettre au jour

La citation d’Italo Calvino, tirée des Villes invisibles, peut nous servir de gouvernail. Italo Calvino dit que l’enjeu est de reconnaître ce qui, au milieu du désastre, n’est pas de l’ordre du désastre, et lui faire de la place.
Mettre au jour, pour moi, c’est cela. Ce brouillard, dont je parlais tout à l’heure, ou cet aveuglement, est un renoncement à l’expérience

Mettre au jour, c’est porter notre attention et éclairer ce qui s’affirme, se construit et s’invente là, au milieu du désastre et de ces situations de crise et d’immense violence qui sont caractéristiques du monde et des mondes qui viennent.

À partir de cette petite mise au jour – de cette mise à jour – il s’agit d’inventer des lendemains qui consisteraient à faire persister ce que nous auront révélé de ces puissances

Mettre au jour est presque un acte éditorial dans le monde. Il s’agit effectivement de republier ces situations et de mettre au jour leur puissance.

Les situations, ce sont les relations qui s’y tissent, ce qui a lieu et ce qui se construit.

Exposer

J’ai coutume de dire que ces situations sur lesquelles nous travaillons, les jungles ou les bidonvilles, sont exposées à leur propre effacement. Les narrations qui sont produites sur celles-ci les condamnent à la disparition. Ce sont donc les modalités d’exposition qu’il faut retravailler pour parvenir à les sortir de cette fatalité.

Exposer, c’est vraiment le terrain de la lutte : des expositions et des récits à produire.

Et en même temps, cela m’évoque très fortement le fait d’être exposé. Il y a une espèce de rumeur, qui n’est pas qu’une rumeur mais qui est aussi un fait. Celles et ceux, qui font acte d’hospitalité, s’exposent. À s’exposer, des personnes risquent, et se risquent à la clandestinité de la chose.

Il y a un travail du PEROU qui consiste à tenter et tester le fait que cette exposition-là puisse être manifeste et souveraine, et se penser or de la rumeur du risque.

Nous avons tenté, notamment à travers ce texte Des actes, de faire en sorte que des personnes puissent exposer et s’exposer en tant qu’acteur faisant l’hospitalité.
Prendre le risque de s’exposer à tel point que cela ne soit plus un risque, parce que, effectivement, ce sont des actes qui sont visés par une loi.

L’exposition est un enjeu politique majeur. Comment se dresser sur la scène publique et affirmer ce que l’on fait, et non pas le faire comme s’il s’agissait d’un crime – ce à quoi nous conduisent les rumeurs insistantes, les textes et les pratiques policières qui ont lieues aujourd’hui ?

Énoncer

Énoncer, c’est tout simple. C’est effectivement un terme qui est amputé d’un d, dans ma bouche, parce que cela vient de dénoncer. J’ai beaucoup passer de temps à dénoncer et à décrier le merdier et la violence dans lesquels nous sommes.

Et en même temps, j’ai aussi appris d’un camarade, Gérard Paris-Clavel, que dénoncer le désastre, c’est énoncer une nouvelle fois le désastre.

Énoncer, c’est presque refuser que mon corps ne soit encore traversé par un régime de noirceur. Refuser la ré-énonciation du désastre. Refuser de faire vivre ce récit encore une nouvelle fois à travers ma bouche.

Taire le récit du désastre, c’est aussi y faire face, d’une certaine manière, et le tuer. Ce n’est pas le taire pour ne plus rien en dire, c’est dire autre chose. C’est dire les puissances qui s’opposent à cela.

Énoncer, et non pas dénoncer. Faire l’hypothèse de la toxicité de la dénonciation. C’est quelque chose que je veux proposer, que je me propose et que le PEROU propose.

Attester

Attester, c’est suivre le chemin. C’est croire encore que nous, civilisation occidentale prétendument libérée de tout, nous croyons. Nous avons des systèmes de croyance. Nous avons des ritualités. Il y a des chemins, que prennent les images et les textes, qui attestent que cela existe.

Attester, c’est effectivement tenter de faire suivre des chemins aux récits que l’on fait. Des chemins pour les récits des puissances et de ce qui se construit. Des chemins pour les récits de celles et ceux qui traversent la mer et qui viennent jusqu’à nous. Des chemins pour les rêves inouïes qui sont les leurs. Des chemins pour ce que ces présences produisent pour nous tous.
Comment parvenir à faire en sorte que cela soit autre chose qu’une espèce de position morale sur la richesse culturelle des autres ? Non, il y a quelque chose qui se joue là. Quel chemin donner à ces récits afin que cela soit crédité ?

Attester, c’est trouver les parcours dans lesquels on place des images et des mots, des récits, et qui fait que publiquement, nous y croyons.

Cela passe par des stratégies institutionnelles. Le PEROU travaille beaucoup, effectivement, à suivre des pratiques d’écriture et à se loger dans des endroits où les textes et les images sont présumés être vrais. Par exemple, le magazine municipal est vraisemblable. Les récits qui sont transmis, dans ce format et sur ce papier, dans ce design, sont crédités. Attester, c’est trouver les chemins. À Calais, le magazine municipal est, pour le PEROU, un chemin d’accès.

Ce que le PEROU entreprend aujourd’hui autour de l’acte d’hospitalité, considérant que ce sont des actes qui font tenir les monde à venir et qui ont une puissance cruciale, nous en sommes convaincus et nous le travaillons. Nous croyons à l’acte d’hospitalité à l’aune de l’expérience et des situations. Comment le créditer sur place publique ? C’est ce parcours là que nous entreprenons, avec comme une hypothèse de le placer sous l’oeil de l’Unesco. Il s’agit que l’Unesco atteste que l’acte d’hospitalité, inscrit au patrimoine mondial, a une valeur immense. Est-ce que pour autant nous en serons convaincus ? Est-ce que nous allons le croire collectivement une fois que l’Unesco l’aura reconnu ? C’est loin d’être une évidence. Mais c’est le parcours de travail qu’entreprend le PEROU.

Affirmer

Affirmer, c’est simplement un peu ce que je disais tout à l’heure aussi sur l’énoncé.

Un beau jour, j’ai rencontré Laure Adler. Son invitation consistait à répondre à la question “à quoi dire oui aujourd’hui ?” Je crois que cette question est majeure. On passe nos temps politiques à dire non à tout ce à quoi, effectivement, nous avons raison de dire non. Pour autant, la négation est un régime.

La négation est un régime de mobilisation qui nous installe toujours dans un rapport infantile aux institutions. Un rapport de dépendance par la plainte. Comment se saisir de la capacité à formuler et affirmer les désirs et les promesses que nous faisons ?

C’est à la fois un choix politique. J’ai un parti, c’est l’affirmation. Et en même temps c’est juste celui que je trouve, c’est-à-dire que je tire des leçons de l’expérience du PEROU depuis sept ou huit ans dans tous les bidonvilles où l’on travaille. Quelque chose s’affirme là.

On fait croire que le Rom, par exemple, attend quelque chose des pouvoirs publics. Mais en fait non. On les fait manifester leur indignation ou leur désir d’être accueillis. Mais en fait, le premier des désirs formulé, c’est laissez nous tranquille. On construit, et on va construire. Construire des vies, des lieux. Construire des chants, des danses. Et puis voilà. Quelque chose s’affirme là, à entendre.

On arrive effectivement avec une gueule pas possible dans ces situations, en disant que c’est catastrophique et désastreux. Et en même temps, on réapprend que quelque chose s’affirme, et qu’il faut peut-être l’entendre, ou l’écouter. Et à partir de là, trouver d’autres positions et formulations politiques.

Déclarer

On a coutume de penser que l’on ne déclare que des guerres. Ou l’amour.

Le PEROU déclare. Et j’entends dans le terme déclarer, l’éclat. C’est aussi quelque chose d’une affirmation manifeste. C’est trouver ce qui, dans ce monde là, est dense et doit la matrice de ce qu’il y a à inventer. Dans le présent, qu’est-ce qui se déclare ? Qu’est-ce qui le mérite et qu’il faut déclarer ?

Le travail consiste à redéclarer ce qui se déclare. Le PEROU est toujours dans un travail d’écriture de seconde main, d’une cette manière. C’est presque de la citation.

On déclare ce qui est déclaré. Dans cette citation là, c’est la manière de mettre les guillemets ou de l’inscrire dans une phrase qui fait que, peut-être, on entend la citation autrement. Nous déclarons ce qui a lieu, ce qui se déclare. Peut-être des feux se déclarent-ils aussi. Ce sont des foyers que l’on déclare.

Manifester

Manifester est un hiatus. On a beaucoup reproché, et on reproche toujours au PEROU, de ne pas être dans les manifestations et de ne pas porter la banderole. Comme si il y avait là une trahison annoncée. D’ailleurs, pour beaucoup, la trahison est le programme du PEROU, parce qu’il ne se montre pas dans la manifestation.

Ma question, c’est qu’est-ce que rendre manifeste ? Ce n’est pas rendre manifeste mon indignation à moi, Sébastien Thiéry ou au PEROU, pour bien figurer dans le rang de celles et ceux qui sont pas contents, et ainsi s’annoncer manifestement du côté moral de ces lieux là. Non, c’est rendre manifeste, encore une fois, ce qui se déclare, se construit et s’invente.

Celles et ceux dont on parle, leur donner un prénom, un nom, un éclat et un visage. Faire retentir leurs paroles, leurs actes et leurs gestes. Reconnaître qu’un bidonville, c’est un acte construit plutôt que rien. Reconnaître que les actes d’hospitalité qui ont lieu, c’est quelque chose. Cela n’est pas rien.

36001e commune de France. Biennale d’architecture FRAC Centre-Val de Loire (images : Malte Martin, Michaël Mouyal)
36001e commune de France. Biennale d’architecture FRAC Centre-Val de Loire (images : Malte Martin, Michaël Mouyal)

La question que je travaille est de savoir comment manifester, c’est-à-dire rendre manifeste, ces actes constructifs, ces actes de création et d’invention. Les formes et formats d’écriture et de publication du PEROU, ce n’est que ça.

Inventorier

La publication Des actes porte ce projet d’inventorier. C’est un texte infini. On l’a voulu infini, et on va l’infinir, c’est-à-dire que l’on va continuer à inventorier les actes d’hospitalité qui ont lieu en France et autour de la Méditerranée. Nous allons installer des résidences d’écriture dans tous les pays traversés par les personnes migrantes.

Inventorier, c’est compter, mais c’est aussi conter.

D’une part, inventorier c’est effectivement compter. L’innombrable est à la condition-même du 21e siècle. Nous sommes et allons être confrontés à l’innombrable.
Je déteste ces positions qui disent que, quand même, les migrants, il n’y en a pas beaucoup, c’est quand même dégueulasse. Non, c’est n’est pas une question de nombre. Cela veut dire quoi “ils sont pas beaucoup”, “on pourrait quand-même faire l’effort” ? Et s’ils étaient beaucoup ? Les migrants sont innombrables, et ils seront innombrables.

Et d’autre part, l’innombrable est ce que l’on travaille pour le rendre manifeste. Repérer, collecter, inventorier et décrire les innombrables actes d’hospitalité qui ont lieu a pour fonction de nous sortir de ce récit de la pénurie et de la pauvreté dans laquelle nous serions.
Il y a d’innombrables actes d’hospitalité qui ont lieu, aujourd’hui-même, là où nous parlons.

L’innombrable est à l’ordre du jour. Il faut manifester cet innombrable tel un déferlement. C’est un déferlement. Et le programme, auquel nous contribuerons plus que de raison, est d’annoncer par l’inventaire ce déferlement.

Combattre

Il y a beaucoup de fronts. Quand on commence à travailler avec le PEROU, on se dit d’abord que l’ennemi est assez clair et identifié. Mais en réalité, les combats sont partout, y compris contre nos propres réflexes.

Combattre, c’est peut-être combattre aussi les simplifications qui sont faites de ces sujets et questions. C’est évidemment combattre la violence qui est faite, ô combien, et trouver les ressorts d’autres manières de lutter.Je n’aime pas la frontalité, l’affrontement. Je crois que le combat, tel qu’il est donné à vivre, est un piège. J’ai l’impression que tout est fait pour que nous combattions dans les formes, les places et les lieux prévus à cet effet.

Les luttes et les combats contemporains qui se déclarent sont souvent des confirmations de l’ordre des choses. Je crois qu’il faut déjouer le combat, et la scène du combat, telle qu’elle nous est donnée à vivre.

Effectivement, les combattants croient que le PEROU n’est pas au combat, n’est pas un combattant et donc qu’il est insignifiant, médiocre ou suspect. Je crois que le PEROU refuse le combat tel qu’on nous propose de le vivre, tel que les pouvoirs publics nous proposent de le jouer.

Qualifier

Requalifier. Qualifier. On en est là. Tout est tellement présumé sans qualité, sans disqualifié. Je parle notamment des lieux sur lesquels travaille le PEROU, qui sont décrits par une litanie d’adjectifs qui commence par in- ou im- : invivable, indigne, insupportable, immonde, qui traduise la négativité pure que sont ces bidonvilles, ces jungles. Le travail du PEROU sert effectivement à qualifier ce qui est disqualifié par les textes et les images.

Qualifier est aussi un verbe qui vient de la culture juridique. Et c’est bien un travail de création juridique qui consiste à faire exister et attester.

Qualifier signifie trouver les instances, les formules et les chemins rituels de ces textes et de ces images qui permettent de croire, c’est-à-dire de faire rentrer dans le régime de la vérité les actes constructifs et les actes d’invention.

Pour le PEROU, il s’agit de qualifier ces actes d’hospitalité qui sont attaqués de toutes parts par les régimes de dénonciation. Il s’agit de requalifier comme on redresserait, on réparerait.

Il s’agit de réparer des regards sur ce qui a lieu.

L’acte d’hospitalité est décrié par les textes de loi, assommé par des pratiques policières. Mais il est aussi attaqué par nos représentations de militants, selon lesquelles l’acte d’hospitalité sans portée est une anecdote dans le récit officiel, pas grand chose par rapport à ce que pourrait et devrait être des politiques publiques. Ou encore, l’acte d’hospitalité est même scandaleux parce qu’il décharge la puissance publique de sa responsabilité, de fait.
Tout un régime d’énonciation discrédite l’acte d’hospitalité. Comment qualifier l’acte d’hospitalité comme un acte pionnier ?

Si l’on suit l’expérience de ces actes d’hospitalité, on peut se saisir des bouleversements humains, des langues et des espaces qu’ils s’inventent.

L’acte d’hospitalité est un acte de création de mondes à avenir. Qualifier ces actes, c’est réévaluer et se mettre à la hauteur de l’expérience qu’ils ouvrent.

Le travail à mener, de restauration des textes et des images, est colossal.

Embellir

Notre intention de déclaration auprès de l’Unesco est pensée en relation intense avec un territoire, le quartier la Chapelle à Paris, sur lequel PEROU travaille depuis un an. Nous tentons sur ce territoire d’y inscrire, par des actes d’écriture spatiaux, géographiques et architecturaux, les actes l’hospitalité qui se risquent, se tente et s’invente à la rencontre des personnes migrantes.

Dans ce contexte, Embellir est un terme que nous avons emprunté à la Mairie de Paris, qui a publié au mois d’octobre 2018 un appel à projet à tous les artistes qui s’intitule embellir Paris. Cet appel présentait 20 sites en tant que des territoires de mise en oeuvre de projets d’artistes, designers et architectes.
PEROU a republié, dans les codes graphiques initiaux, l’appel à projet de la Mairie de Paris, en ajoutant un 21ème site. Nous avons reformulé la commande, en faisant l’hypothèse que les actes qui ont lieu et embellissent la commune ne sont pas repérés par la puissance publique.
À partir de la reconnaissance de ces actes d’hospitalité en tant qu’actes d’embellissement de notre vie, quelle position l’artiste, le designer ou architecte peut adopter ? C’est un travail d’humilité, que l’on demande à l’artiste, de ne pas venir avec son œuvre propre pour embellir le territoire. Il s’agit de venir trouver des modalités d’écriture plastique, spatiale qui sont des modalités de reconnaissance de ces actes d’embellissement. C’est une mise à l’épreuve du terme embellir. Un travail sur la beauté de ces actes. Le 21ème site est le lieu de distribution des petits déjeuners, qui se déroulent tous les jours dans la Cour du Maroc, un espace public dans le 18ème arrondissement parisien.
Nous avons appliqué l’appel à projets sur ce site. Et cet “embellir” rencontre d’emblée quelque chose qui était manifeste dans les discours de celles et ceux qui donnent les petits déjeuners, c’est que ceci est beau. Ce qui a lieu est beau. C’est aussi pour cela que l’on s’est permis de prendre cette terminologie. Parce ce que, effectivement, quelque chose de magnifique a lieu là. Est-ce que l’on pourrait repartir de là, pour repenser le territoire et son aménagement, y compris par l’artiste ?

Il s’agirait, non pas d’aménager, mais de ménager la beauté qui a lieu et qui fait lieu.

Re-Embellir Paris. 21e Site. Acte 1. PEROU
Re-Embellir Paris. 21e Site. Acte 1. PEROU

Corriger

Il s’agit là encore de réparer. Des écritures multiples qui se répandent sont pleines de fautes d’orthographe, de grammaire, d’erreur multiples et de presque de fautes de goût.
Corriger, c’est corriger ces écritures légales qui légifèrent sur ce qui a lieu, et qui ne nous raconte que du désastre dont il faut se débarrasser, qu’il faut évacuer, expulser, faire disparaître.

Corriger, c’est se mettre à l’endroit de ces écritures, de ces textes de loi qui sont d’une laideur inouïe, de ces images qui circulent. Où trouver le ressort et les outils de ces corrections ? Nous ne sommes pas en train de faire la loi. Nous sommes réputés ne pas être des acteurs légiférant.

Nous travaillons à corriger ce qui fait loi avec nos petits outils, et en suivant le chemin rituel de ces discours.

Nous corrigeons un magazine municipal publié par la mairie de Calais qui a effacé des informations faites à ses 70 000 habitants la présence et l’existence de 12 000 habitants qui sont là. Il s’agit de corriger ce Calais Mag, qui est un faux. Nous, on en fait un vrai.
L’invraisemblable Calais Mag officiel, nous le corrigeons et nous produisons un vraisemblable Calais Mag, en cela qu’il raconte, restaure, répare et corrige le texte en faisant réapparaître ce qui a été effacé du récit.

Créditer

Tous ces verbes tournent autour de la pratique judiciaire. Donner crédit à ces actes d’hospitalité. Les créditer d’une existence. On en est là.

Quels sont les outils de publication d’écritures qui créditent ? C’est pour répondre à cette question que nous prenons beaucoup le chemin des institutions. Des institutions avec lesquelles nous avons beaucoup d’alliances. Les musées d’art contemporain, le Ministère de la Culture, qui sont des agents par le chemin desquels des formes et des récits prennent consistance dans le monde. Cela n’est pas que par là, mais c’est aussi par là, éventuellement, que les choses existent.
Par exemple, lorsque l’on inscrit dans la collection du Frac Centre Orléans la liste des actes d’hospitalité, alors cette liste devient imprescriptible, ineffaçable. La collection publique ne peut alors s’en défaire et c’est bien quelque chose de l’ordre d’un crédit qui advient. Il fait exister ces actes d’hospitalité aux yeux du monde.

Il faut démultiplier ces formes de crédibilisation par des regards, des lieux, des instances, des personnes aussi.

Il y a des regards instituants qui créditent. L’Unesco est effectivement une de ces instances qui créditent. Par la reconnaissance au patrimoine mondial, elle rend compte d’une existence. Une existence qualifiée. À mon sens, les luttes politiques ont lieu là. Ce sont des combats de crédit.

Restaurer

Dans ce terme, on peut entendre le langage de la muséographie.

Évidemment, en inscrivant les actes d’hospitalité au Patrimoine mondial de l’Humanité, la tension et le lien avec le quartier de la Chapelle sont fort. Dans le formulaire que l’on va déposer à l’Unesco, il faut décrire l’élément, la communauté concernée et le plan de sauvegarde. La description du plan de sauvegarde va venir de ce que l’on déploie aujourd’hui, et de que l’on va continuer à déployer dans le quartier de la Chapelle.

C’est à dire que l’on va expérimenter des formes et des formats d’action qui consiste en ce plan de sauvegarde. Testés à partir du territoire de la Chapelle, ces expérimentations vont nourrir l’écriture de ce chapitre.
Dans ce plan de sauvegarde, c’est tout le registre de l’action patrimoniale dans laquelle la restauration est quelque chose. Se pose notamment la question de savoir ce que veut dire restaurer l’acte d’hospitalité, qui inscrit au Patrimoine mondial va mériter et nécessiter des actions de restauration. On y réfléchit avec le MAC VAL, qui est un partenaire de travail, et avec leur conservateur notamment. Qu’est ce que veut dire restaurer l’acte d’hospitalité ?

À partir de là, comment considérer une action publique qui consiste à mettre des barrières, des cailloux ? Ce sont des actes de vandalisme qui détruisent et abîment les actes d’hospitalité dont il faut entreprendre la restauration.
Donc par exemple, lever les barrières, qui aujourd’hui neutralisent le territoire de la Chapelle à Paris, est un acte de restauration possible. Cette action constitue donc aussi d’autres moyens de lever ces barrières. Est-ce qu’on est en mesure d’y croire ?

On sait enlever une barrière. Mais on sait aussi que la barrière va revenir. Aujourd’hui, nous n’avons pas les outils conceptuels pour la faire disparaître. Ce détour par l’Unesco permet-il d’installer la certitude, du fait que l’hospitalité nécessite des actes de restauration, que la barrière, du coup, doit tomber et disparaître ?

C’est le sens de cette action de se charger ces puissances à penser et à faire.

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