Sébastien Thiéry

Entretien avec Sébastien Thiéry, fondateur du PEROU, enregistré le 25 mai 2019.

PEROU, Pôle d’exploration des ressources urbaines

Association loi 1901 fondée en septembre 2012, le PEROU est un laboratoire de recherche-action sur la ville hostile conçu pour faire s’articuler action sociale et action architecturale en réponse au péril alentour, et renouveler ainsi savoirs et savoir- faire sur la question. S’en référant aux droits fondamentaux européens de la personne et au « droit à la ville » qui en découle, le PEROU se veut un outil au service de la multitude d’indésirables, communément comptabilisés comme cas sociaux voire ethniques, mais jamais considérés comme habitants à part entière.

Cette conversation a été enregistrée dans le cadre de l’événement Publishing Sphere à Montréal, portant sur les pratiques d’écriture et de publication. Elle a lieu au moment où le PEROU engage une procédure visant à faire reconnaître par l’Unesco l’acte d’hospitalité au patrimoine mondial.

Alors que cette procédure pose un certain nombre de questions relatives à l’écriture et à la publication, Sébastien Thiery propose dans cet entretien un inventaire et une description des gestes d’écriture et des actions éditoriales du PEROU : actualiser, affirmer, agir, attester, augmenter, combattre, corriger, créditer, déclarer, décrire, éditorialiser, élargir, embellir, énoncer, enquêter, exagérer, exposer, faire advenir, faire retentir, imaginer, infilter, inscrire, installer une fiction ontologique, instituer, intensifier, inventorier, légender, légiférer, manifester, mettre au jour, occuper, performer, présenter, propager, qualifier, rendre public, republier, restaurer, restituer, rétablir, ritualiser, signaler, spéculer, traduire, transcrire.

Des actes. À Calais et tout autour. Sous la direction de Sébastien Thiéry. Post-éditions. 2018
Notes de travail. Publishing Sphere. Montréal, 2019.

Agir

La dernière publication du PEROU, sur laquelle s’adosse la procédure d’inscription de l’hospitalité au patrimoine immatériel de l’Humanité, s’intitule Des actes.
Il y a un malentendu, ou peut-être quelque chose de distendu, dans la reconnaissance de ce qui est acte, et de ce qui fait acte, le PEROU étant supposé être une espèce de collégialité, un collectif d’activistes. Et en même temps, les actes dont il est question dans le livre du PEROU, ce sont des actes d’hospitalité qui sont effectivement ces interventions dans le monde de celles et ceux qui font l’hospitalité. Il y a un acte éditorial aussi, comme on fait les actes d’une recherche, qui consiste à rendre publics ses actes et de les inscrire là.
J’aime assez cette indétermination de l’agir, qui pose un brouillard premier de la position du PEROU, et de ce que l’on reconnaît, qualifie de l’ordre de l’acte, et de l’acte de création notamment.
Est-ce le travail du PEROU, ou le fait de celles et ceux que l’on rencontre, et sur lesquels l’on enquête ?

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Enquêter

Enquêter, c’est le fond de l’affaire. Je le tire d’enseignements fraternels et d’une grande amitié philosophique avec Bruno Latour. Il y a, pour toute une école de pensée contemporaine, ce souci de remettre à l’ordre du jour – un autre ordre du jour – l’enquête.

Il me semble que nous nous sommes embarqués, depuis des années, dans des diatribes idéologiques invraisemblables. On finit par s’affronter avec deux ou trois idées, qui nous serviraient de gouvernail, et qui ont complètement pris congé du monde.

Notre terra incognita contemporaine est l’expérience. Il faut remettre un pied dans l’expérience comme on a mis un pied sur la Lune.

Enquêter, c’est d’abord ce souci de rénover le répertoire des savoirs de et sur ce qui a lieu, ce qui fait lieu, dans toutes ces contrées sur lesquelles on ne se risque plus.

On s’affronte à coup d’idées sur ce que sont les situations habitées par les personnes migrantes, par les Roms, par les sans-abri, qui sont écrasées par de l’imagerie morale. On n’explore pas et on ne trouve pas les moyens politiques de décrire les puissances de ces situations-là.

Enquêter, c’est presque le tout de l’affaire.

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Mettre au jour

La citation d’Italo Calvino, tirée des Villes invisibles, peut nous servir de gouvernail. Italo Calvino dit que l’enjeu est de reconnaître ce qui, au milieu du désastre, n’est pas de l’ordre du désastre, et lui faire de la place.
Mettre au jour, pour moi, c’est cela. Ce brouillard, dont je parlais tout à l’heure, ou cet aveuglement, est un renoncement à l’expérience

Mettre au jour, c’est porter notre attention et éclairer ce qui s’affirme, se construit et s’invente là, au milieu du désastre et de ces situations de crise et d’immense violence qui sont caractéristiques du monde et des mondes qui viennent.

À partir de cette petite mise au jour – de cette mise à jour – il s’agit d’inventer des lendemains qui consisteraient à faire persister ce que nous auront révélé de ces puissances

Mettre au jour est presque un acte éditorial dans le monde. Il s’agit effectivement de republier ces situations et de mettre au jour leur puissance.

Les situations, ce sont les relations qui s’y tissent, ce qui a lieu et ce qui se construit.

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Exposer

J’ai coutume de dire que ces situations sur lesquelles nous travaillons, les jungles ou les bidonvilles, sont exposées à leur propre effacement. Les narrations qui sont produites sur celles-ci les condamnent à la disparition. Ce sont donc les modalités d’exposition qu’il faut retravailler pour parvenir à les sortir de cette fatalité.

Exposer, c’est vraiment le terrain de la lutte : des expositions et des récits à produire.

Et en même temps, cela m’évoque très fortement le fait d’être exposé. Il y a une espèce de rumeur, qui n’est pas qu’une rumeur mais qui est aussi un fait. Celles et ceux, qui font acte d’hospitalité, s’exposent. À s’exposer, des personnes risquent, et se risquent à la clandestinité de la chose.

Il y a un travail du PEROU qui consiste à tenter et tester le fait que cette exposition-là puisse être manifeste et souveraine, et se penser or de la rumeur du risque.

Nous avons tenté, notamment à travers ce texte Des actes, de faire en sorte que des personnes puissent exposer et s’exposer en tant qu’acteur faisant l’hospitalité.
Prendre le risque de s’exposer à tel point que cela ne soit plus un risque, parce que, effectivement, ce sont des actes qui sont visés par une loi.

L’exposition est un enjeu politique majeur. Comment se dresser sur la scène publique et affirmer ce que l’on fait, et non pas le faire comme s’il s’agissait d’un crime – ce à quoi nous conduisent les rumeurs insistantes, les textes et les pratiques policières qui ont lieues aujourd’hui ?

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Énoncer

Énoncer, c’est tout simple. C’est effectivement un terme qui est amputé d’un d, dans ma bouche, parce que cela vient de dénoncer. J’ai beaucoup passer de temps à dénoncer et à décrier le merdier et la violence dans lesquels nous sommes.

Et en même temps, j’ai aussi appris d’un camarade, Gérard Paris-Clavel, que dénoncer le désastre, c’est énoncer une nouvelle fois le désastre.

Énoncer, c’est presque refuser que mon corps ne soit encore traversé par un régime de noirceur. Refuser la ré-énonciation du désastre. Refuser de faire vivre ce récit encore une nouvelle fois à travers ma bouche.

Taire le récit du désastre, c’est aussi y faire face, d’une certaine manière, et le tuer. Ce n’est pas le taire pour ne plus rien en dire, c’est dire autre chose. C’est dire les puissances qui s’opposent à cela.

Énoncer, et non pas dénoncer. Faire l’hypothèse de la toxicité de la dénonciation. C’est quelque chose que je veux proposer, que je me propose et que le PEROU propose.

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Attester

Attester, c’est suivre le chemin. C’est croire encore que nous, civilisation occidentale prétendument libérée de tout, nous croyons. Nous avons des systèmes de croyance. Nous avons des ritualités. Il y a des chemins, que prennent les images et les textes, qui attestent que cela existe.

Attester, c’est effectivement tenter de faire suivre des chemins aux récits que l’on fait. Des chemins pour les récits des puissances et de ce qui se construit. Des chemins pour les récits de celles et ceux qui traversent la mer et qui viennent jusqu’à nous. Des chemins pour les rêves inouïes qui sont les leurs. Des chemins pour ce que ces présences produisent pour nous tous.
Comment parvenir à faire en sorte que cela soit autre chose qu’une espèce de position morale sur la richesse culturelle des autres ? Non, il y a quelque chose qui se joue là. Quel chemin donner à ces récits afin que cela soit crédité ?

Attester, c’est trouver les parcours dans lesquels on place des images et des mots, des récits, et qui fait que publiquement, nous y croyons.

Cela passe par des stratégies institutionnelles. Le PEROU travaille beaucoup, effectivement, à suivre des pratiques d’écriture et à se loger dans des endroits où les textes et les images sont présumés être vrais. Par exemple, le magazine municipal est vraisemblable. Les récits qui sont transmis, dans ce format et sur ce papier, dans ce design, sont crédités. Attester, c’est trouver les chemins. À Calais, le magazine municipal est, pour le PEROU, un chemin d’accès.

Ce que le PEROU entreprend aujourd’hui autour de l’acte d’hospitalité, considérant que ce sont des actes qui font tenir les monde à venir et qui ont une puissance cruciale, nous en sommes convaincus et nous le travaillons. Nous croyons à l’acte d’hospitalité à l’aune de l’expérience et des situations. Comment le créditer sur place publique ? C’est ce parcours là que nous entreprenons, avec comme une hypothèse de le placer sous l’oeil de l’Unesco. Il s’agit que l’Unesco atteste que l’acte d’hospitalité, inscrit au patrimoine mondial, a une valeur immense. Est-ce que pour autant nous en serons convaincus ? Est-ce que nous allons le croire collectivement une fois que l’Unesco l’aura reconnu ? C’est loin d’être une évidence. Mais c’est le parcours de travail qu’entreprend le PEROU.

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Affirmer

Affirmer, c’est simplement un peu ce que je disais tout à l’heure aussi sur l’énoncé.

Un beau jour, j’ai rencontré Laure Adler. Son invitation consistait à répondre à la question “à quoi dire oui aujourd’hui ?” Je crois que cette question est majeure. On passe nos temps politiques à dire non à tout ce à quoi, effectivement, nous avons raison de dire non. Pour autant, la négation est un régime.

La négation est un régime de mobilisation qui nous installe toujours dans un rapport infantile aux institutions. Un rapport de dépendance par la plainte. Comment se saisir de la capacité à formuler et affirmer les désirs et les promesses que nous faisons ?

C’est à la fois un choix politique. J’ai un parti, c’est l’affirmation. Et en même temps c’est juste celui que je trouve, c’est-à-dire que je tire des leçons de l’expérience du PEROU depuis sept ou huit ans dans tous les bidonvilles où l’on travaille. Quelque chose s’affirme là.

On fait croire que le Rom, par exemple, attend quelque chose des pouvoirs publics. Mais en fait non. On les fait manifester leur indignation ou leur désir d’être accueillis. Mais en fait, le premier des désirs formulé, c’est laissez nous tranquille. On construit, et on va construire. Construire des vies, des lieux. Construire des chants, des danses. Et puis voilà. Quelque chose s’affirme là, à entendre.

On arrive effectivement avec une gueule pas possible dans ces situations, en disant que c’est catastrophique et désastreux. Et en même temps, on réapprend que quelque chose s’affirme, et qu’il faut peut-être l’entendre, ou l’écouter. Et à partir de là, trouver d’autres positions et formulations politiques.

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Déclarer

On a coutume de penser que l’on ne déclare que des guerres. Ou l’amour.

Le PEROU déclare. Et j’entends dans le terme déclarer, l’éclat. C’est aussi quelque chose d’une affirmation manifeste. C’est trouver ce qui, dans ce monde là, est dense et doit la matrice de ce qu’il y a à inventer. Dans le présent, qu’est-ce qui se déclare ? Qu’est-ce qui le mérite et qu’il faut déclarer ?

Le travail consiste à redéclarer ce qui se déclare. Le PEROU est toujours dans un travail d’écriture de seconde main, d’une cette manière. C’est presque de la citation.

On déclare ce qui est déclaré. Dans cette citation là, c’est la manière de mettre les guillemets ou de l’inscrire dans une phrase qui fait que, peut-être, on entend la citation autrement. Nous déclarons ce qui a lieu, ce qui se déclare. Peut-être des feux se déclarent-ils aussi. Ce sont des foyers que l’on déclare.

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Manifester

Manifester est un hiatus. On a beaucoup reproché, et on reproche toujours au PEROU, de ne pas être dans les manifestations et de ne pas porter la banderole. Comme si il y avait là une trahison annoncée. D’ailleurs, pour beaucoup, la trahison est le programme du PEROU, parce qu’il ne se montre pas dans la manifestation.

Ma question, c’est qu’est-ce que rendre manifeste ? Ce n’est pas rendre manifeste mon indignation à moi, Sébastien Thiéry ou au PEROU, pour bien figurer dans le rang de celles et ceux qui sont pas contents, et ainsi s’annoncer manifestement du côté moral de ces lieux là. Non, c’est rendre manifeste, encore une fois, ce qui se déclare, se construit et s’invente.

Celles et ceux dont on parle, leur donner un prénom, un nom, un éclat et un visage. Faire retentir leurs paroles, leurs actes et leurs gestes. Reconnaître qu’un bidonville, c’est un acte construit plutôt que rien. Reconnaître que les actes d’hospitalité qui ont lieu, c’est quelque chose. Cela n’est pas rien.

36001e commune de France. Biennale d’architecture FRAC Centre-Val de Loire (images : Malte Martin, Michaël Mouyal)
36001e commune de France. Biennale d’architecture FRAC Centre-Val de Loire (images : Malte Martin, Michaël Mouyal)

La question que je travaille est de savoir comment manifester, c’est-à-dire rendre manifeste, ces actes constructifs, ces actes de création et d’invention. Les formes et formats d’écriture et de publication du PEROU, ce n’est que ça.

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Inventorier

La publication Des actes porte ce projet d’inventorier. C’est un texte infini. On l’a voulu infini, et on va l’infinir, c’est-à-dire que l’on va continuer à inventorier les actes d’hospitalité qui ont lieu en France et autour de la Méditerranée. Nous allons installer des résidences d’écriture dans tous les pays traversés par les personnes migrantes.

Inventorier, c’est compter, mais c’est aussi conter.

D’une part, inventorier c’est effectivement compter. L’innombrable est à la condition-même du 21e siècle. Nous sommes et allons être confrontés à l’innombrable.
Je déteste ces positions qui disent que, quand même, les migrants, il n’y en a pas beaucoup, c’est quand même dégueulasse. Non, c’est n’est pas une question de nombre. Cela veut dire quoi “ils sont pas beaucoup”, “on pourrait quand-même faire l’effort” ? Et s’ils étaient beaucoup ? Les migrants sont innombrables, et ils seront innombrables.

Et d’autre part, l’innombrable est ce que l’on travaille pour le rendre manifeste. Repérer, collecter, inventorier et décrire les innombrables actes d’hospitalité qui ont lieu a pour fonction de nous sortir de ce récit de la pénurie et de la pauvreté dans laquelle nous serions.
Il y a d’innombrables actes d’hospitalité qui ont lieu, aujourd’hui-même, là où nous parlons.

L’innombrable est à l’ordre du jour. Il faut manifester cet innombrable tel un déferlement. C’est un déferlement. Et le programme, auquel nous contribuerons plus que de raison, est d’annoncer par l’inventaire ce déferlement.

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Combattre

Il y a beaucoup de fronts. Quand on commence à travailler avec le PEROU, on se dit d’abord que l’ennemi est assez clair et identifié. Mais en réalité, les combats sont partout, y compris contre nos propres réflexes.

Combattre, c’est peut-être combattre aussi les simplifications qui sont faites de ces sujets et questions. C’est évidemment combattre la violence qui est faite, ô combien, et trouver les ressorts d’autres manières de lutter.Je n’aime pas la frontalité, l’affrontement. Je crois que le combat, tel qu’il est donné à vivre, est un piège. J’ai l’impression que tout est fait pour que nous combattions dans les formes, les places et les lieux prévus à cet effet.

Les luttes et les combats contemporains qui se déclarent sont souvent des confirmations de l’ordre des choses. Je crois qu’il faut déjouer le combat, et la scène du combat, telle qu’elle nous est donnée à vivre.

Effectivement, les combattants croient que le PEROU n’est pas au combat, n’est pas un combattant et donc qu’il est insignifiant, médiocre ou suspect. Je crois que le PEROU refuse le combat tel qu’on nous propose de le vivre, tel que les pouvoirs publics nous proposent de le jouer.

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Qualifier

Requalifier. Qualifier. On en est là. Tout est tellement présumé sans qualité, sans disqualifié. Je parle notamment des lieux sur lesquels travaille le PEROU, qui sont décrits par une litanie d’adjectifs qui commence par in- ou im- : invivable, indigne, insupportable, immonde, qui traduise la négativité pure que sont ces bidonvilles, ces jungles. Le travail du PEROU sert effectivement à qualifier ce qui est disqualifié par les textes et les images.

Qualifier est aussi un verbe qui vient de la culture juridique. Et c’est bien un travail de création juridique qui consiste à faire exister et attester.

Qualifier signifie trouver les instances, les formules et les chemins rituels de ces textes et de ces images qui permettent de croire, c’est-à-dire de faire rentrer dans le régime de la vérité les actes constructifs et les actes d’invention.

Pour le PEROU, il s’agit de qualifier ces actes d’hospitalité qui sont attaqués de toutes parts par les régimes de dénonciation. Il s’agit de requalifier comme on redresserait, on réparerait.

Il s’agit de réparer des regards sur ce qui a lieu.

L’acte d’hospitalité est décrié par les textes de loi, assommé par des pratiques policières. Mais il est aussi attaqué par nos représentations de militants, selon lesquelles l’acte d’hospitalité sans portée est une anecdote dans le récit officiel, pas grand chose par rapport à ce que pourrait et devrait être des politiques publiques. Ou encore, l’acte d’hospitalité est même scandaleux parce qu’il décharge la puissance publique de sa responsabilité, de fait.
Tout un régime d’énonciation discrédite l’acte d’hospitalité. Comment qualifier l’acte d’hospitalité comme un acte pionnier ?

Si l’on suit l’expérience de ces actes d’hospitalité, on peut se saisir des bouleversements humains, des langues et des espaces qu’ils s’inventent.

L’acte d’hospitalité est un acte de création de mondes à avenir. Qualifier ces actes, c’est réévaluer et se mettre à la hauteur de l’expérience qu’ils ouvrent.

Le travail à mener, de restauration des textes et des images, est colossal.

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Embellir

Notre intention de déclaration auprès de l’Unesco est pensée en relation intense avec un territoire, le quartier la Chapelle à Paris, sur lequel PEROU travaille depuis un an. Nous tentons sur ce territoire d’y inscrire, par des actes d’écriture spatiaux, géographiques et architecturaux, les actes l’hospitalité qui se risquent, se tente et s’invente à la rencontre des personnes migrantes.

Dans ce contexte, Embellir est un terme que nous avons emprunté à la Mairie de Paris, qui a publié au mois d’octobre 2018 un appel à projet à tous les artistes qui s’intitule embellir Paris. Cet appel présentait 20 sites en tant que des territoires de mise en oeuvre de projets d’artistes, designers et architectes.
PEROU a republié, dans les codes graphiques initiaux, l’appel à projet de la Mairie de Paris, en ajoutant un 21ème site. Nous avons reformulé la commande, en faisant l’hypothèse que les actes qui ont lieu et embellissent la commune ne sont pas repérés par la puissance publique.
À partir de la reconnaissance de ces actes d’hospitalité en tant qu’actes d’embellissement de notre vie, quelle position l’artiste, le designer ou architecte peut adopter ? C’est un travail d’humilité, que l’on demande à l’artiste, de ne pas venir avec son œuvre propre pour embellir le territoire. Il s’agit de venir trouver des modalités d’écriture plastique, spatiale qui sont des modalités de reconnaissance de ces actes d’embellissement. C’est une mise à l’épreuve du terme embellir. Un travail sur la beauté de ces actes. Le 21ème site est le lieu de distribution des petits déjeuners, qui se déroulent tous les jours dans la Cour du Maroc, un espace public dans le 18ème arrondissement parisien.
Nous avons appliqué l’appel à projets sur ce site. Et cet “embellir” rencontre d’emblée quelque chose qui était manifeste dans les discours de celles et ceux qui donnent les petits déjeuners, c’est que ceci est beau. Ce qui a lieu est beau. C’est aussi pour cela que l’on s’est permis de prendre cette terminologie. Parce ce que, effectivement, quelque chose de magnifique a lieu là. Est-ce que l’on pourrait repartir de là, pour repenser le territoire et son aménagement, y compris par l’artiste ?

Il s’agirait, non pas d’aménager, mais de ménager la beauté qui a lieu et qui fait lieu.

Re-Embellir Paris. 21e Site. Acte 1. PEROU
Re-Embellir Paris. 21e Site. Acte 1. PEROU

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Corriger

Il s’agit là encore de réparer. Des écritures multiples qui se répandent sont pleines de fautes d’orthographe, de grammaire, d’erreur multiples et de presque de fautes de goût.
Corriger, c’est corriger ces écritures légales qui légifèrent sur ce qui a lieu, et qui ne nous raconte que du désastre dont il faut se débarrasser, qu’il faut évacuer, expulser, faire disparaître.

Corriger, c’est se mettre à l’endroit de ces écritures, de ces textes de loi qui sont d’une laideur inouïe, de ces images qui circulent. Où trouver le ressort et les outils de ces corrections ? Nous ne sommes pas en train de faire la loi. Nous sommes réputés ne pas être des acteurs légiférant.

Nous travaillons à corriger ce qui fait loi avec nos petits outils, et en suivant le chemin rituel de ces discours.

Nous corrigeons un magazine municipal publié par la mairie de Calais qui a effacé des informations faites à ses 70 000 habitants la présence et l’existence de 12 000 habitants qui sont là. Il s’agit de corriger ce Calais Mag, qui est un faux. Nous, on en fait un vrai.
L’invraisemblable Calais Mag officiel, nous le corrigeons et nous produisons un vraisemblable Calais Mag, en cela qu’il raconte, restaure, répare et corrige le texte en faisant réapparaître ce qui a été effacé du récit.

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Créditer

Tous ces verbes tournent autour de la pratique judiciaire. Donner crédit à ces actes d’hospitalité. Les créditer d’une existence. On en est là.

Quels sont les outils de publication d’écritures qui créditent ? C’est pour répondre à cette question que nous prenons beaucoup le chemin des institutions. Des institutions avec lesquelles nous avons beaucoup d’alliances. Les musées d’art contemporain, le Ministère de la Culture, qui sont des agents par le chemin desquels des formes et des récits prennent consistance dans le monde. Cela n’est pas que par là, mais c’est aussi par là, éventuellement, que les choses existent.
Par exemple, lorsque l’on inscrit dans la collection du Frac Centre Orléans la liste des actes d’hospitalité, alors cette liste devient imprescriptible, ineffaçable. La collection publique ne peut alors s’en défaire et c’est bien quelque chose de l’ordre d’un crédit qui advient. Il fait exister ces actes d’hospitalité aux yeux du monde.

Il faut démultiplier ces formes de crédibilisation par des regards, des lieux, des instances, des personnes aussi.

Il y a des regards instituants qui créditent. L’Unesco est effectivement une de ces instances qui créditent. Par la reconnaissance au patrimoine mondial, elle rend compte d’une existence. Une existence qualifiée. À mon sens, les luttes politiques ont lieu là. Ce sont des combats de crédit.

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Restaurer

Dans ce terme, on peut entendre le langage de la muséographie.

Évidemment, en inscrivant les actes d’hospitalité au Patrimoine mondial de l’Humanité, la tension et le lien avec le quartier de la Chapelle sont fort. Dans le formulaire que l’on va déposer à l’Unesco, il faut décrire l’élément, la communauté concernée et le plan de sauvegarde. La description du plan de sauvegarde va venir de ce que l’on déploie aujourd’hui, et de que l’on va continuer à déployer dans le quartier de la Chapelle.

C’est à dire que l’on va expérimenter des formes et des formats d’action qui consiste en ce plan de sauvegarde. Testés à partir du territoire de la Chapelle, ces expérimentations vont nourrir l’écriture de ce chapitre.
Dans ce plan de sauvegarde, c’est tout le registre de l’action patrimoniale dans laquelle la restauration est quelque chose. Se pose notamment la question de savoir ce que veut dire restaurer l’acte d’hospitalité, qui inscrit au Patrimoine mondial va mériter et nécessiter des actions de restauration. On y réfléchit avec le MAC VAL, qui est un partenaire de travail, et avec leur conservateur notamment. Qu’est ce que veut dire restaurer l’acte d’hospitalité ?

À partir de là, comment considérer une action publique qui consiste à mettre des barrières, des cailloux ? Ce sont des actes de vandalisme qui détruisent et abîment les actes d’hospitalité dont il faut entreprendre la restauration.
Donc par exemple, lever les barrières, qui aujourd’hui neutralisent le territoire de la Chapelle à Paris, est un acte de restauration possible. Cette action constitue donc aussi d’autres moyens de lever ces barrières. Est-ce qu’on est en mesure d’y croire ?

On sait enlever une barrière. Mais on sait aussi que la barrière va revenir. Aujourd’hui, nous n’avons pas les outils conceptuels pour la faire disparaître. Ce détour par l’Unesco permet-il d’installer la certitude, du fait que l’hospitalité nécessite des actes de restauration, que la barrière, du coup, doit tomber et disparaître ?

C’est le sens de cette action de se charger ces puissances à penser et à faire.

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Décrire

Décrire est le travail premier, et majeur, que l’on mène quelque soit la situation dans laquelle on se trouve. Inviter des écrivants, qui mobilisent image, texte, dessin à décrire ce qui a lieu.

On croit avoir fait le tour des choses. On croit bien savoir ce qu’est la jungle. Que la question n’est pas à cet endroit là. Mais à l’épreuve des lieux, quand on passe deux ans à Calais, on se rend compte que l’acte de description de ce qui a lieu est d’une subversion incroyable.

Ce qui est bouleversant, c’est ce que les multiples régimes d’écriture et de description nous apportent et rendent compte de l’épaisseur de ce qui a lieu.
On voit combien, effectivement, nous ne décrivons pas le monde aujourd’hui. Nous nous battons, nous combattons à partir de quelques récits que l’on fait du monde, qui sont des récits merdiques. On ferait crédit aux modes d’écriture de TF1, qui va nous dire ce qui se passe là. Tout l’enjeu est de décrire, de décrire encore et de passer un temps infini à cela.

La manière de décrire les actes d’hospitalité est un enjeu majeur.

Le texte Tout autour, une oeuvre commune, issu de la publication publication Des actes, constitue l’inventaire précis des actes d’hospitalité. Nous avons travaillé dessus infiniment pour trouver le régime d’écriture qui permette de faire exister la puissance de ce qui a lieu là.

Il s’agit de bien nommer, bien décrire. Il s’agit d’être à la hauteur de l’exigence que nous fait le monde. Cette exigence convoque l’écrivain, l’artiste, qui a le devoir d’être à la hauteur de cela. C’est un chantier incroyable.

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Inscrire

Le PEROU est en train de poursuivre cette requête visant à faire reconnaître l’acte d’hospitalité au patrimoine mondial. C’est un acte d’inscription. Nous inscrivons cet acte à l’inventaire de ce qui est au patrimoine mondial. Nous sommons l’UNESCO de faire cela.

Il y a, dans l’inscription, l’évocation d’une épaisseur et d’une matérialité. C’est une réalisation, une matérialisation.

Cet enjeu de l’inscription est directement lié à ce que nous travaillons à La Chapelle par exemple. Quels modes d’inscription dans le territoire cette reconnaissance doit-elle produire ? Nous n’attendons pas que de l’UNESCO vienne quelque chose. Nous inscrivons simultanément dans le territoire en expérimentant des formes de plan de sauvegarde.

Nous avons par exemple travaillé à faire une plaque en laiton, que l’on va déposer dans la Cour du Maroc. Cette plaque dit que les actes d’hospitalité – qui ont lieu là – devraient être inscrits au patrimoine mondial de l’humanité. Nous avons travaillé sur ce devraient, qui est à la fois une sorte d’injonction morale, et en même temps un subjonctif.
Nous inscrivons sur une plaque. Nous installons cette plaque dans l’espace. C’est une épaisseur, un texte qui se déploie.

Nous déployons aussi le texte dans le métro parisien. Nous inscrivons, dans le régime d’écriture de la signalétique du métro de paris, sur fond marron et en police d’écriture Parisine. Nous inscrivons dans la signalétique du métro parisien, à l’endroit de la station Stalingrad, que se manifestent Cour du Maroc des actes d’hospitalité, qui appartiennent à ce patrimoine mondial. Nous parasitons. Nous augmentons la signalétique en faisant apparaître cette inscription.

Ces modalités d’inscription ont pour fonction de désigner. Elles nous chargent d’une capacité à inscrire ces actes dans des lieux.
Et si ces actes ont lieu, comme les distributions de petits déjeuners par exemple, il va bien falloir que cela ait lieu autrement que dans un coin de cette petite place, sous la pluie.
Il va bien falloir qu’architecturalement, on inscrive tout autrement ces actes d’hospitalité dans les lieux. Il faut les abriter. Il faut un palais. Il s’agit d’écrire un tout autre récit de ce qui a lieu.

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Signaler

Ce que j’entends du travail de signaléticien, ayant beaucoup travaillé avec Ruedi Baur notamment, c’est cet enjeu à faire exister, dans le monde, des choses plutôt que d’autres. Comment les faire exister ? Ces textes déployés, ces signes et signaux font une forêt de sens dans le territoire.

Cela peut paraître un peu vulgaire parce que l’on n’y prête pas beaucoup d’enjeu, mais la signalétique est une opération juridique.

C’est effectivement un enjeu tout à fait premier de bien décrire les lieux et de bien les nommer. On s’en rendrait compte si l’on enlevait toutes les plaques, tous les noms, tous les tous les signes extérieurs.
Le PEROU travaille à cette charge. La signalétique est une modalité d’écriture tout à fait fondamentale à laquelle nous travaillons dans le quartier de La Chapelle.

Signaler, c’est déclarer à l’ordre de ce qui existe, voire plus encore, de ce à quoi l’on tient et de ce qui nous fait tenir. Signaler, c’est déclarer au répertoire du sens commun et collectif.

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Présenter

On a coutume de demander à l’artiste de représenter. On attend de ce travail documentaire qu’il se place l’endroit de la représentation du monde pour déployer des manières d’en faire d’autres récits.

Par présenter, il s’agit de rendre présent. Représenter consisterait à rendre autrement présent au monde.

Présenter, c’est faire éclore dans le présent ce qui a lieu. C’est tout un travail qui me semble être un enjeu majeur aujourd’hui : comment bien présenter au monde ce qui porte des promesses d’avenir ? Les actes d’hospitalité portent, peut-être, les seules promesses d’avenir. C’est en tout cas, en partie, ce sur quoi quoi repose l’avenir.

Bien rendre présents les actes d’hospitalité, c’est dessiner des avenirs possibles voire désirables, ceux dont nous manquons extrêmement.

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Légender

On a coutume de croire que la légende est un joli mensonge. Mais une légende est aussi ce petit texte que l’on met sous l’image, et qui désigne. On légende une image, et on y croit.

Ce que j’aime, et que l’on fait dans le quartier de La Chapelle à Paris, je le désigne comme étant un travail de légendage du territoire. Nous déployons ce travail de légendage en nous interrogeant sur des manières de célébrer et de rendre célèbres les hauts-lieux de l’hospitalité.

Il y a presque un an, nous avons célébré les actes d’hospitalité avec la bibliothèque municipale Václav Havel, un lieu magnifique où ont lieu, de manière démultipliée, des actes d’accueil, de soin, de bienveillance des bibliothécaires à l’endroit des personnes migrantes. Nous avons fait une fête. Nous avons célébré ces actes. Nous avons fait un cadeau à la bibliothèque. Nous faisons la même chose avec le lieu de distribution des petits déjeuners.

Le Cadeau. Une action festive avec le PEROU pour célébrer l’accueil inconditionnel proposé par la bibliothèque Vaclav Havel à tous ses usagers. 2018
Le Cadeau. Une action festive avec le PEROU pour célébrer l’accueil inconditionnel proposé par la bibliothèque Vaclav Havel à tous ses usagers. 2018
Action festive avec le PEROU. La Chapelle. 2018
Action festive avec le PEROU. La Chapelle. 2018

Il s’agit, petit à petit, de désigner les lieux et de légender le territoire comme s’il s’agissait, sous le paysage, de déployer ce texte qui nous dit ce qu’est ce paysage là.

Le terme légender renvoie à la légende, c’est-à-dire à la question de l’identité du territoire, mais aussi à l’idée d’une rumeur.
J’aime beaucoup travailler à cette rumeur de La Chapelle. La Chapelle souffre aujourd’hui une rumeur sombre. C’est un lieu abîmé par le fait migratoire.

Comment travailler à une contre-propagande, une contre-rumeur, en légendant autrement un territoire ?

On ne peut pas dire que le quartier de La Chapelle soit caractérisé par l’hospitalité qui y a lieu. Mais affirmer cette hospitalité comme étant exactement ce à quoi l’on tient au présent, c’est lui donner des possibilités d’être l’identité-même de ce territoire à venir.

Légender, c’est faire un choix. Éditorialiser un quartier, c’est faire un choix et prendre position sur son devenir. La rumeur n’est donc pas un mensonge au regard de ce qui vient, si tant est que l’on face advenir ce qu’il faut faire advenir.

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Ritualiser

Là, je parle dans un micro. Et nous publions. C’est déjà un cheminement que prennent les mots. Un chemin que prennent les mots, et qui va les faire exister sur une place publique qui est internet. Ces mots vont avoir un peu plus d’existence que s’ils étaient prononcés silencieusement dans ma tête.
À l’échelle publique, il s’agit de bien considérer les chemins que l’on fait prendre aux récits. Il s’agit de considérer les ritualités qui nous organisent, et que nous organisons, et qui font que l’on fait crédit à certaines choses plutôt qu’à d’autres.

Quels sont les chemins que prennent les récits pour effectivement être reçus comme des énoncés vrais ?

La question rituelle est majeure et traverse toutes nos publications. C’est pour cela que l’on travaille sous l’égide des institutions qui organisent des croyances. C’est par exemple pour cela que l’on travaille sur un magazine municipal, qui est un espace rituel où s’organise de la croyance. C’est pour cela aussi que l’on inscrit dans la signalétique du métro de Paris les actes d’hospitalités. On pourrait le graffer, mais il me semble que la croyance qu’organise la signalétique blanche sur fond marron avec la police de caractère Parisine est plus forte et plus puissante que si nous le graffions sur le mur. Non pas que le graff ne m’intéresse pas, mais ce mode d’écriture ne mobilise pas le régime de croyance que nous cherchons à investir. Il est toujours question de chemins, de parcours, de qui tient la plume et de circulation de texte.

Nous cherchons à investir des parcours rituels qui organisent des croyances. Voilà le combat politique du PEROU.

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Intensifier

Le PEROU a été repéré comme un organisme d’activistes. Nous avons beaucoup construit dans les bidonvilles. Et nous avons construit des choses un peu étranges, comme par exemple une ambassade. Ces choses paraissent parfois comme des corps étrangers dans les situations. Le PEROU a cette ambiguïté là, qui est fondamentale, qui consiste à étranger le monde, c’est-à-dire à tenter de rendre autrement le monde.

Le PEROU tente de rendre le monde autrement présent que sous l’identité dans laquelle il se donne a priori. Pour autant, toutes ces actions constructives sont aussi des formes d’intensification de ce qui a lieu.

L’Ambassade du PEROU dans le bidonville de Ris-Orangis est effectivement un lieu a priori non désiré. La formulation de l’ambassade, personne ne l’a énoncée. Personne ne veut une ambassade devant chez soi. Ce n’est pas l’enjeu premier dans un bidonville.
Mais en même temps, c’est pour moi une traduction. C’est un palais offert à des actes d’hospitalité qui ont lieu là.

Je pense à Yvette, qui est une vieille dame, la doyenne des riverains qui venaient donner des cours de français tous les jours dans les baraques du bidonville. Il s’agit d’exprimer que les conditions dans lesquelles se donnent les actes d’Yvette sont médiocres. Il faut à Yvette un palais. L’ambassade a été conçue comme un haut lieu permettant aux gestes d’Yvette de se déployer. Il faut bien une ambassade pour Yvette, qui nous représente ô combien, et qui représente tant de choses ô combien.
L’ambassade est un lieu diplomatique. Les gestes d’Yvette sont des actes diplomatiques qui font s’articuler le dedans et le dehors. Elle, eux, nous.
L’ambassade est ce qui va permettre d’intensifier la diplomatie que met en œuvre Yvette, ses relations, ses rapprochements. L’ambassade est ce qui va faire que les copines d’Yvette vont venir, et qu’Yvette va venir plus souvent et que ces gestes vont avoir plus de retentissement.

La pensée de l’intensification gouverne les actions du PEROU, bien qu’effectivement ces actions produisent des étrangetés.

Ces étrangetés sont des formes grandes, exagérées ou augmentées de ce qui a lieu. Créer ces formes augmentées, c’est juste se mettre à la hauteur de la puissance du geste d’Yvette.

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Élargir

Dans toutes les situations dans lesquelles on travaille, il y a une pensée de la contamination qui régit l’ordre des choses. Il s’agit de contenir, de maintenir à distance, d’empêcher que cela ne parasite. De notre travail dans les bidonvilles, nous avons beaucoup reçu en retour l’idée que par notre démarche nous activions l’épidémie, et qu’en inscrivant le bidonville dans le territoire, nous allions faire se multiplier les rats. Il existe tout un imaginaire de la contamination dont on pourrait tirer le fil. Les migrants, les sans-abris, le sale, cela contamine.

Et j’ai l’impression que toutes les manières de faire l’hospitalité aujourd’hui, tel que les puissances publiques le mettre en œuvre, sont toujours pétries par cet enjeu de la contamination. Le container, par exemple, est une espèce de régime architectural où il s’agit bien de contenir. On fait de l’architecture modulaire, en lisière de la ville, dans les centres spécialisés. Le CHU, les centres d’hébergement d’urgence et tous ces centres qui se prétendent centres sont en réalité décentrés et sont effectivement des lieux d’éloignement, de déplacement, comme si finalement quelque chose de l’ordre d’une menace était contenue.

Élargir, c’est prendre à revers cette approche technique et sanitaire de l’hospitalité, et faire contaminer les puissances. 

Tout le travail du PEROU, dans le quartier de La Chapelle et dans les bidonvilles, consiste non pas à penser modestement comme s’il s’agissait de bien tenir, mais au contraire à faire déborder les bonnes nouvelles qui viennent de là.

L’ambassade, par exemple, est un acte d’élargissement du geste d’Yvette, de sa puissance et de ce qui est en puissance. Il s’agit, encore une fois, d’écouter jusqu’où peut aller le geste d’Yvette. Écouter jusqu’où peut aller la jungle de Calais, comme une urbanité du 21ème siècle qui donnerait à Calais la dimension d’une ville-monde comme il n’en existe aucune. Élargir la jungle jusqu’à la ville, c’est faire resplendir les puissances. Comment augmenter la chaleur de ce qui a lieu ? Jusqu’où peut-on déplacer ce curseur là, et élargir ce qui a lieu ?

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Exagérer

C’est la limite. Est-ce que l’on exagère et qu’est ce qui détermine la limite de ce travail d’élargissement ? À partir de quel moment bascule-t-on dans l’exagération, ce que l’on nous reproche par ailleurs ? Certains militants disent que vraiment le PEROU délire plein pot. Ils raconterait une France hospitalière alors qu’en réalité nous sommes très peu à nous battre. Le PEROU exagère, et cette exagération est criminelle parce qu’elle nous raconte un monde qui n’est pas celui que l’on connaît, et qui nous ferait baisser la garde.

J’entends cela, et en même temps je crois que l’on pousse aussi loin que possible, honnêtement. C’est un peu con à dire, mais les actes d’hospitalité ont une portée et une puissance à laquelle je crois intimement.
Faire reconnaître les actes d’hospitalité au patrimoine mondial, c’est les placer à leur juste endroit.
Quel est le bon juge pour évaluer à quel moment l’élargissement passe la limite et tombe dans le burlesque ? À quel moment cette exagération nous fait-elle devenir des clowns du réel ? Alors nous tâtonnons, nous risquons une ambassade.
Ce qui est assez beau, je crois, c’est que nos ressources à croire sont immenses. À Ris-Orangis, on a cru fortement que l’ambassade était une ambassade, au point que la puissance publique elle-même, dans l’arrêté d’expulsion, écrit qu’il y a bien une ambassade sur le territoire. Peut-être que le combat à reprendre se situe à cet endroit.

Exagérer le monde est peut-être une manière de nous donner un avenir.

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Augmenter

J’aime bien le mot augmenter parce qu’il vient du numérique, il évoque l’augmentation de la réalité urbaine.
Le travail du PEROU consiste peut-être à ramener dans le monde cette pratique de l’augmentation que l’on expérimente dans le numérique à travers des logiciels.
La réalité augmentée n’est ni plus ni moins que ce que l’on fait.
Quelque chose du contemporain s’est déplacé dans le numérique, une pratique élémentaire, une pratique d’augmentation de la réalité qui n’est ni plus ni moins que le projet politique.
Il fait s’agirait peut-être de faire revenir des pratiques comme celle-là, qui se sont un peu éloignées dans le numérique.

Mettre en œuvre de la réalité augmentée est un enjeu politique.

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Légiférer

Tout ce parcours là part pour mois d’un auteur qui m’est très cher, et qu’il ne faudrait pas citer parce qu’il est scandaleux, Pierre Legendre, théoricien du droit et psychanalyste lacanien qui a beaucoup écrit sur le cinéma, et dont j’ai rapporté de sa pensée une vision et un travail très précis sur ce qui légifère en silence. C’est un théoricien du droit, de ce qui légifère, prenant en considération les textes, les images, les gestes, les ritualités mobilisés pour décrire dont on parle.

Ce qui m’intéresse beaucoup avec le PEROU, sur tous les travaux que l’on conduit, c’est de faire attention à tout ce qui légifère. Il s’agit de reprendre cette question des ritualités et des parcours, de s’intéresser à tout ce qui fait tenir, ce qui crédite et accrédite le monde.

Je pense que le travail du PEROU est un travail de légifération. L’écriture des situations consiste à les faire exister autrement. C’est un travail d’écriture juridique, sans compter que l’on travaille aussi avec des juristes. Dans ce contexte, il est passionnant de voir aussi comment se produit l’énoncé de la loi. Comment, par exemple, dans le tribunal administratif de Versailles, un juge me demande dans le couloir : racontez-moi des histoires de bidonvilles qui ne tourne pas mal ? Le juge a aussi besoin des récits que nous faisons, de ce qui a lieu, de ce qui pourrait avoir lieu, pour dire la loi. L’énoncé même de la loi se déploie à la force de représentations, d’imaginaires et de récits. La loi est façonnée de magie, de croyances, et le juge a besoin de croire en l’avenir du bidonville pour ne pas valider sa destruction.

Légiférer, faire dire le droit, c’est aussi travailler sur l’imaginaire et sur l’augmentation du réel. Légiférer, c’est produire des images, des récits, des textes bien tournés qui vont animer un juge et faire dire le droit autrement.

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Éditorialiser

On peut penser que la pratique consiste toujours à éditorialiser. Il s’agit de sélectionner dans le monde, comme si l’on faisait un journal. Éditorialiser les récits et les faire paraître et apparaître dans le journal comme espace du récit du monde.

Éditorialiser, c’est toute l’activité du PEROU dans les situations, où l’on fait des choix. On reporte. Michel Foucault faisait des reportages. C’est un très joli mot. Reporter. Rapporter. Des reportages d’idées, disait-il. C’est un choix d’auteur et d’autorité. Éditorialiser et reporter, rapporter du monde des nouvelles. Dans l’éditorialisation, il y a la frappe d’un auteur ou d’une autorité politique qui décide de donner de la place dans le journal à telle nouvelle plutôt qu’à une autre.

Éditorialiser, c’est à la fois écouter le monde et y répondre, et en même temps le trahir dans une politique éditoriale qui est une prise de position politique dans ce monde.

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Republier

Des éditorialistes publient le monde, tels la Mairie de Paris ou de Calais. Le PEROU vient republier, c’est-à-dire réparer des actions éditoriales assassines. La manière dont on éditorialise le monde a des effets dans le monde qui sont dramatiques parfois, et souvent criminels.

Republier, c’est résister à l’endroit du récit qui est fait du monde et travailler à corriger ces éditorialistes criminels.

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Faire advenir

Il y a quelque chose de l’ordre d’un accouchement. On parlait beaucoup, à Calais par exemple, de l’idée que nous étions face à des mondes qui insistent. Des mondes possibles qui insistent et dont on ne trouve pas les chemins pour les faire advenir.
Je frotte un peu mes mains ici, comme si cela avait affaire avec quelque chose du registre de la main, de la main de la personne qui fait accoucher.

Le travail, qui est le nôtre, consiste à faire advenir ces mondes qui insistent et que les éditorialistes et les accoucheurs du monde aujourd’hui font crever. La pratique du PEROU est une pratique d’accouchement.

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Faire retentir

J’aime ici la métaphore sonore, peut-être parce qu’effectivement manifester, c’est beaucoup crier ses voeux. C’est le mégaphone, ce sont des hurlements. Que fait-on crier ? Que fait-on entendre ? Il s’agit d’interroger tout le régime de l’écoute et de l’amplification.

En ce moment même, tu tends le micro devant ma bouche. La manière dont tu tiens le micro, la manière dont tu l’orientes, dont tu prends le son et dont tu vas faire le montage est effectivement aussi de l’éditorialisation.

L’éditorialisation sonore raconte des voix, des histoires, des silences organisés face auxquels il faut organiser d’autres retentissements que ceux que produit le vacarme contemporain sur ce qui a lieu, et qui nous assomme.

C’est aussi la fête. Il y a aussi, dans la métaphore du retentissement, quelque chose de l’ordre du garnement. Dans les bidonvilles de Ris-Orangis, la fête est là. On chante et on danse. Dans la jungle de Calais, il y avait cinq boîtes de nuit. C’était un tout autre vacarme.

Il y a quelque chose de l’ordre d’une autre colère. Il ne s’agit pas de crier notre réprobation et notre indignation, mais de faire entendre les chants multiples, la puissance vocale, les corps et les souffles qui sont là.

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Actualiser

Chez Foucault, l’actuel est ce qui devient. C’est assez beau. Et dans ce terme, il y a aussi l’acte et l’actualisation.
Actualiser, c’est aussi presque réaliser dans le sens cinématographique. C’est beau le cinéma d’ailleurs. Dans l’acte de réaliser un film, il y a ce trouble là, d’un travail d’artefacts et de fictions qui appelle et produit du réel.

Actualiser, c’est travailler à des artefacts qui appellent et produisent du réel. Et que rendre réel sinon les puissances de devenir ?

À Calais, ce ne sont pas des migrants qui sont arrivés. C’est l’avenir et ce sont des devenirs possibles. Il s’agit d’enregistrer dans le monde et dans le présent ces devenirs là. Il s’agit de rendre actuels ces devenirs insistants qui se présentent là.

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Installer une fiction ontologique: ce qui fait “être”

C’est Paul Ricœur qui parle de fictions ontologiques, de ces fictions qui font être. J’en parlais tout à l’heure à propos du cinéma.

Nous sommes agis par des fictions. Un magazine municipal est une fiction. C’est un montage du monde. Un montage qui réalise le monde, en cela qu’il fait croire en une réalité rendue crédible.

Le travail du PEROU est un travail fictionnel qui vise la réalisation.

Je sais pas comment le dire. On est un peu comme handicapé par notre langue et nos habitudes de langage. On opposerait fiction et réalité, ce qui est totalement invraisemblable.

Effectivement, les récits que nous faisons sont des fictions à vocation de réel. Quand on regarde ceux qui gouvernent, c’est exactement cela. Ce n’est que ça. Nous croyons en des fictions au point que tout ceci soit réel.

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Instituer

Instituer. Faire tenir droit l’institution.

Effectivement, inscrire l’acte d’hospitalité au patrimoine mondial, c’est une manière de faire tenir droit ce qui est écrasé par les représentations.

Et en même temps, je m’amuse à dire que le PEROU est un État second. C’est aussi de cette ivresse là dont il s’agit. J’ai créé le PEROU, avec la conscience de se placer à cet endroit un peu délirant. Un pays, cela se crée. Cela s’est créé. Le PEROU a aussi créé une commune, la 36 000ème de France. Le fait de créer cette 36 000ème est une manière de rapeller que, 36 000 en France, un homme ou des hommes ont créé. Cela fait combien de temps que l’on n’a plus créé de communes, pour de vrai, installée sur la carte, avec un point et un nom ? Ce travail-là, d’institution, semble aujourd’hui d’un autre ordre que ce que nous avons coutume de faire.

Instituer, c’est reprendre le pouvoir de créer des pays, des paysages et d’autres modes d’appartenance que ceux qui nous sont donnés à vivre dans la géographie actuelle des choses et dans la cartographie, y compris mondiale.

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Restituer

Restituer, c’est rendre grâce aussi. Il y a dans l’idée de restitution quelque chose de l’ordre de la gratification.

La gratification a beaucoup à voir avec la question l’hospitalité. Le remerciement est crucial dans nos affaires. Restituer, c’est peut-être effectivement quelque chose de l’ordre du rendre grâce. Restituer sa médaille.

Dans tous les cas, si je reprends le fil des situations vécues par le PEROU, c’est ce que l’on a fait avec la Bibliothèque municipale Václav Havel en lui faisant un cadeau. Ce cadeau est une manière de restituer tous les honneurs de cette bibliothèque, des bibliothécaires et du travail qu’ils font. Collectivement, migrants et habitants de La chapelle, nous nous sommes mis au travail pour remercier une institution et des acteurs de faire le travail qu’il font. Il y a dans cette activité qui consiste à remercier, quelque chose de l’ordre d’une restitution, qui a lieu là, qui pourrait être renommée, et qui pourrait l’essence banale et quotidienne du travail que l’on a à faire. Remercier.

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Rétablir

On parle de rétablir la vérité. C’est une activité presque héroïque du juge, du journaliste ou de l’enquêteur. À l’épreuve de tout cela, il y a quand même un tel mensonge organisé.

L’énergie du travail vient aussi de là. Comment rétablir la vérité ? 

C’est un travail qui n’est pas tranquille, car souvent on sent bien que ce que l’on a à dire ne passe pas. Comment faire passer dans le monde ces récits là ? Rétablir.

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Transcrire

Transcrire, c’est passer d’un régime d’écriture à un autre. Il s’agit de transcrire et transcrire et transcrire encore.

Le travail que l’on mène aujourd’hui, c’est écrire un formulaire. Le formulaire ICH-01 qui vaut requête auprès de l’Unesco. C’est l’activité que je vais mener l’année prochaine la Villa Médicis. Il s’agira véritablement de remplir le formulaire, c’est-à-dire d’écrire l’acte d’hospitalité au patrimoine mondial dans un formulaire. Mais il s’agit aussi de transcrire cette annonce là dans le territoire, c’est-à-dire de l’écrire dans un autre régime, un autre registre.
C’est notamment un travail photographique qu’il nous faut faire pour la requête à l’Unesco, en 10 images. Il faut décrire par l’image l’acte d’hospitalité en tant que patrimoine mondial. Comment, sur de multiples supports et surfaces d’un territoire, d’un quartier, d’un formulaire en format A4, écrire cela, et donc simultanément transcrire ?

On voit comment, d’une surface à l’autre, on traduit aussi et on s’outille. Il s’agit de connecter ces modes d’écriture dans la simultanéité de leur déploiement.

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Traduire

On parle de traduire en justice. C’est assez beau. Il s’agit de considérer le travail du PEROU toujours comme un travail de traduction des puissances que nous rencontrons dans le monde. Comment traduire les puissances au point de les faire exister ?

Il s’agit d’être interprète, d’être passeur dans le langage des migrants. Faire passer et être passeur de ce qui est réjouissant.

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Rendre public

Rendre public fait référence à nouveau à Bruno Latour avec Making Things Public. Les problèmes et les choses se donnent dans des formes. Les problèmes n’ont pas de forme a priori. Les problèmes sont des formes, qui sont des problèmes, qui ont des formes qui sont des problèmes. C’est pour une question de création.

Il s’agit de comprendre que problème des migrants est aujourd’hui une création qui nous conduit dans le mur. Il faut opposer à cette création d’autres créations et rendre autrement public.

Cela implique les ressources des artistes. Cela implique de créer. Et t il y a aujourd’hui des artistes qui œuvrent et qui dessinent un récit dans le monde de la question des migrants qui est un récit dramatique. C’est une lutte dans le champ de la création, absolument.

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Propager

La propagande, c’est la mauvaise réputation. Mais propager, c’est aussi publier, partager. Il y a de la création qui prend différents chemins de divulgation et de dissémination. Il faut prendre ces chemins.

Il faut travailler à ces chemins de divulgation et de dissémination qui font retentir et se propager les nouvelles que nous avons à faire valoir dans le monde.

D’une certaine manière, dans cet État de propagande normale, nous avons des contre-propagandes à conduire et à mener. C’est ce que nous nous efforçons de faire et la démarche menée par la PEROU auprès de l’Unesco est une opération de contre-propagande.

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Performer

C’est toujours de cette relation au réel et au monde dont il est question. Dans quelle mesure un énoncé tel que l’inscription des actes d’hospitalité au patrimoine mondial de l’Unesco est performatif, c’est-à-dire ayant des effets dans le réel.
Le risque, auquel nous sommes toujours confronté, est que notre démarche ne soit qu’une élucubration qui s’éloignerait dans la représentation. Le risque est que notre démarche deviennent un jeu formel de langage. Un jeu de mots.

Le performatif est ce à quoi nous veillons, en essayant de rendre effectif dans le monde ce parcours de pensées et de paroles. Comment s’enregistrent dans le monde d’autres récits, par les écritures simultanées de ces situations vécues par ces personnes qui crèvent aujourd’hui en Méditerranée, à Paris ou à Calais ?

C’est à cet endroit là que l’on doit juger de la pertinence de la production. C’est dire si l’enjeu est grand, et si on est loin d’être sûr que ceci est juste.

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Infiltrer

Je parlais du corps étranger tout à l’heure.

Peut-être que l’une des stratégies, pour emprunter des parcours rituels qui font exister des choses, relève du hacking, du piratage ou de l’infiltration. Les brèches sont multiples et béantes.

Ces brèches s’offrent parfois à nous, et nous sommes invités parfois à venir infiltrer des langages d’institutions, des lieux, etc. Nous tentons cela.
Mais, dans cet entretien, j’ai aussi assez peu rendu compte de la difficulté et des affrontements qui ont lieu. On a parfois manqué à deux doigts de s’infiltrer. On s’est fait foutre dehors bien souvent. On a subi poursuites et des procédures. Nous avons été commissaires du Pavillon français à la Biennale d’architecture de Venise, il y a deux ans, et on s’est fait foutre dehors par le Ministère des Affaires étrangères.
Parfois, effectivement, on tente des chemins, et c’est difficile. Parfois, on ne parvient pas à infiltrer les lieux à partir desquels faire raisonner autrement les récits sur ce qui, par ailleurs, a lieu.

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Occuper

Occuper. Cela pourrait être le verbe qui désigne les lieux sur lesquels et dans lesquels on travaille, et qui sont prétendument occupés dans le sens criminel du terme. C’est-à-dire que ce sont des occupations illégales, des jungles, des bidonvilles, des squats, etc. Il se trouve que le PEROU travaille sur ces situations là, parce que ce sont des situations habitées, menacées par des hommes en uniforme.

Il s’agit de travailler à défaire les logiques de violences qui ont lieu dans ces situations habitées et menacées par des hommes en uniforme. Il s’agit de travailler à défaire tout l’imaginaire de l’occupation.

Nous avons appris à bien penser et à bien accompagner l’occupation en tant qu’elle produit de la valeur collective. L’occupation, qui est presque la condition humaine, comment parvenir à la rendre florissante pour la collectivité tout entière ? Un bidonville, si on en pense bien le parcours, c’est éventuellement une ville en devenir. La ville étant un bidonville qui a réussi, dans 99% des cas.

Mais l’occupation, c’est aussi peut-être le temps et l’espace donné à des personnes qui arrivent pour trouver les ressorts de vivre ailleurs.

L’occupation, c’est le temps accordé à des personnes pour jardiner, cultiver un lieu et le rendre qualifié par leur présence. Parce qu’on y a rêvé, parce qu’on y a fait l’amour, parce qu’on y a chanté, parce qu’on y a dansé, parce qu’on y a construit.

Peut-être que tout ceci peut effectivement profiter à la collectivité tout entière. Comment une occupation, un bidonville et ce qu’on y a travaillé peut préfigurer une aire de jeux pour enfant ? À chaque baraque qui se vide de ses occupants, on dresserait une balançoire.

Nous travaillons à renverser les imaginaires pour faire valoir les occupations en tant que manières de jardiner.

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Spéculer

Spéculer, c’est voir bien au-delà de ce qui est donné à voir. C’est s’adonner à une sorte d’exercice de dévergondage. Essayer de voir dans le bidonville la ville en puissance, nécessite effectivement un petit effort de spéculation. Mais, je dirais, quI est la moindre des choses.

Si nous ne spéculons pas, nous sommes écrasés dans et par le présent. Spéculer est un simple ressort pour sortir de l’accablement.

À partir de quoi spéculer ? C’est toute la question. Le travail du PEROU consiste à essayer de bien se brancher dans le monde et de spéculer à partir de cela.

Il s’agit de se donner des raisons d’agir et de construire, en suivant l’horizon des spéculations joyeuses et invraisemblables que l’on élabore.

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Imaginer

J’ai fait la rencontre de Stéphane Hessel. Il me parlait beaucoup de cela. Les résistants étaient fous furieux de rêves et d’imagination. Il fallait beaucoup imaginer pour parvenir à se dire qu’il y avait une autre issue que la fin de tout.

L’imagination est le ressort même de la résistance. L’imagination furieuse est le ressort même du combat.

L’imagination, c’est l’arme première. C’est la munition principale qui n’a cessé de gouverner les actions du PEROU. C’est la munition offerte par des grands camarades de travail qui n’ont cessé de réinsuffler la joie et la nécessité d’imaginer. Je pense à Michel Butel, un très grand copain qui nous a quitté il y a quelques temps, et qui effectivement n’a cessé de dire cela. Michel Butel n’a cessé de nous dire combien nous avions le devoir d’imaginer, et que c’était à partir de là que l’action politique pouvait se penser.

Imaginer, c’est la moindre des choses pour entrer au combat.

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